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« Le Crif n’est ni très à droite, ni islamophobe »

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Institution de la communauté juive française organisée, le Crif est volontiers taxé d’être fermé et conservateur par nombre de ses contradicteurs. Réponse de Richard Prasquier, ex-président de la structure.

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Les Juifs de France sont loin de constituer un bloc monolithique. Comment représenter un groupe si hétérogène ?

Notre communauté compte des individus aux opinions très diverses. C’est pourquoi le Crif, en tant que confédération d’associations, doit prendre en considération toutes ces sensibilités en évitant de sur-représenter une position au détriment d’une autre. Des précautions qui ne doivent pas entacher le but premier de notre mission : exprimer le ressenti général de la majorité des Juifs sur les préoccupations qui les concernent, à savoir l’antisémitisme, la mémoire de la Shoah et la défense de l’image d’Israël, trois volets caractérisant les missions statutaires de notre Conseil.

Êtes-vous sûr que ces préoccupations concernent bien la majorité des Juifs ?

Le Crif connaît la communauté de l’intérieur. Il est donc bien placé pour voir les sujets qui interpellent la majorité. De plus, en fédérant la plupart des institutions, religieuses ou non, nous disposons d’un large ancrage sur tout l’échiquier communautaire. De quoi légitimer notre représentation de la majorité. Pour autant, aucun Juif ne doit se sentir obligé d’être représenté par le Crif ou toute autre instance communautaire.

D’ailleurs, des voix juives « discordantes » se font entendre au-delà du Crif…

En effet, nous recevons parfois sur notre site des commentaires de gens désireux de se démarquer de nous. Ils émanent de petits groupes juifs antisionistes ou de personnalités ayant un large accès aux médias.

Quid de vos relations avec les responsables des autres communautés ?

Elles sont fréquentes et excellentes. Avec le Cran, nous allons organiser un colloque en Guadeloupe sur la Shoah et l’esclavage. Nous avons aussi des relations amicales avec des institutions musulmanes et plaidons contre les amalgames entre islam et islam radical. Le Crif milite pour une France ouverte et sans discrimination. Car si les discriminations ne sont plus un problème majeur pour les Juifs, elles touchent aujourd’hui bien davantage les Noirs et les musulmans. Un constat qui ne doit toutefois pas en cacher un autre : la montée fulgurante de l’antisémitisme, ces dernières années, en provenance de milieux arabo-musulmans. Cela étant nourri par le conflit israélo-palestinien caricaturé de façon à transformer les Israéliens en coupables absolus. Bien sûr, les critiques envers Israël peuvent être légitimes. Mais lorsqu’on se focalise sur ce conflit, en l’analysant de façon biaisée et outrancière, en s’imaginant qu’une fois celui-ci terminé, tous les malheurs du monde seront résolus, on tombe dans le mécanisme habituel de recherche d’un bouc émissaire, en l’occurrence Israël, alors érigé en « Juif des nations ». Un antisémitisme finalement pas si nouveau puisqu’il recycle les vieux poncifs du 19ème siècle : « si les gens n’ont pas de travail, c’est à cause des Juifs», « les Juifs dominent les nations, les médias », etc.

Les actions du Crif pour faire  interdire certains colloques sur le Proche-Orient ne nourrissent-elles pas ces fantasmes autour du « pouvoir juif » ?

Disons le tout net : le Crif n’a aucun pouvoir coercitif ou d’annulation dans cette République. Et nous n’en voulons pas ! Par contre, nous avons un devoir d’alerte. Notamment lorsque se déroulent à l’ENS ou à Paris 8 des faux débats où les conférenciers invités n’ont qu’un souci : vomir sur Israël. Ces colloques militants n’expriment qu’un point de vue, ils n’ont pas leur place dans un lieu d’enseignement public. Qu’ils se fassent dans un cadre privé !

Bon nombre de colloques universitaires ne garantissent pas le débat contradictoire. Faudrait-il alors tous les supprimer ?

Écoutez, je reste un partisan résolu de la liberté d’expression. Mais quand celle-ci est kidnappée par des militants anti-israélien aux discours manichéens et mensongers, je dis non ! Souvent, ces organisateurs piègent les responsables universitaires en donnant de faux intitulés à leurs conférences pour dissimuler leur contenu véritable : de la propagande en faveur, parfois, de groupes terroristes comme le Hamas ou le Hezbollah. Une fois averties, les autorités, ayant souvent la même conception que nous du débat citoyen, prennent leur décision dans le respect de la pluralité des opinions.

Le Crif a porté aussi des accusations contre des reportages TV, comme celui diffusé sur France 2, fin 2011, dans Un Oeil sur la Planète. Monter au créneau contre telle ou telle émission est-il, selon vous, constructif ?

Mais comment ne pas réagir quand une chaîne aussi sérieuse que France 2 diffuse des informations biaisées propres à diaboliser l’image d’Israël ? Dans ce reportage, j’ai vu un passage où l’on accusait l’armée israélienne de tirer à vue sur des paysans palestiniens. Voilà un pur mensonge qui fait l’amalgame entre des tirs de semonce et des tirs pour tuer. Est-ce un travail respectable de journaliste ? En démocratie, les critiques sont tout à fait normales. Mais elles sont, parfois, d’une telle virulence qu’elles disqualifient leurs auteurs. Quant à moi, je me dois de parler en conscience et lucidité. Si mon discours n’est pas populaire, il est exprimé sans haine et avec la volonté de rechercher la vérité.

Que répondez-vous à ceux qui taxent le Crif d’un virage très à droite ?

C’est un mensonge. Regardez les sites de l’extrême-droite et vous verrez à quel point j’y suis insulté…Que la communauté juive vote en moyenne plus à droite que dans le passé est une réalité historique récente, liée en partie aux dérives antisionistes de l’ultra gauche. Une configuration qui n’est pas forcément éternelle.

Certains reprochent également au Crif son soutien inconditionnel au gouvernement israélien, l’un des plus à droite de l’histoire du pays…

Concernant la politique d’Israël, notre position est claire : nous refusons de prendre partie pour telle ou telle force politique. En tant que président du Crif, je n’aurais aucune légitimité à m’exprimer en contradiction avec un pays élisant ses gouvernants de manière démocratique. Si le gouvernement, là bas, était de gauche, je réagirais de façon identique. A contrario, la lutte, ici, contre la diabolisation d’Israël est tout à fait dans le périmètre d’action du Crif. Qu’on ne compte pas sur nous pour hurler avec les loups ! Néanmoins, quand les réactions israéliennes contreviennent à certaines valeurs (comme lors des expulsions de réfugiés africains) je m’exprime.

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juillet 13, 2015 at 10:22

Royaume-Uni: le multiculturalisme en question

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Bastion du multiculturalisme en Europe, le Royaume-Uni s’est doté d’un « management de la diversité » original, favorisant la promotion des pluralismes identitaires. Mais les attentats de 2005 comme les vagues d’émeutes des dernières années ont largement mis à mal une telle approche. Au point d’en découdre avec cette tradition d’ouverture ? Décryptage.

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Des maires qui envoient des cartes de vœux le jour de l’Aïd El Kebir, une administration qui traduit ses documents officiels dans les langues de ses minorités… Inimaginable dans l’Hexagone, ce « management de la diversité » prévaut pourtant dans un de nos pays voisins depuis plusieurs décennies déjà. Lequel ? Le Royaume-Uni bien sûr ! En effet, dès les années 60, le pays de Shakespeare s’est doté d’un arsenal législatif de taille favorisant la promotion des pluralismes identitaires*. « Une politique multiculturaliste qui ne s’est pas développée sous l’œil bienveillant des autorités rappelle Danièle Joly, professeur émérite à l’université de Warwick, Au contraire, elle s’est forgée à coup de luttes politiques menées par les populations issues du Commonwealth, Noirs des Caraïbes et Indiens en tête ». Un activisme élevé au sein des minorités boosté, après la seconde guerre mondiale, par un formidable coup de pouce : l’accès de facto à la citoyenneté britannique pour toutes les ex-populations coloniales. Un dispositif propre à l’histoire migratoire d’outre-manche, et auquel ne pourront se prévaloir, à la même époque, les immigrés français. « Ainsi, en disposant du droit de vote, ces nouveaux arrivants ont pu s’imposer comme des citoyens à part entière et s’investir notamment dans la vie politique» souligne Danièle Joly en indiquant qu’en 2005 le taux de participation électorale des musulmans au Royaume-Uni dépassait 70 %, contre 60 % pour les Britanniques de souche.

C’est dire si le Royaume-Uni a su faire preuve d’un certain avant-gardisme en matière de gestion de la diversité. Pour autant, la question du « vivre ensemble », casse tête sur lequel bute encore nombre terres d’immigration en Europe (France, Allemagne, etc.), serait-elle 100 % révolue outre-manche ? Pas vraiment, si on en croit David Cameron, lui-même, le premier ministre britannique. En effet, ce dernier n’a pas hésité à condamner, l’année dernière à Munich, l’échec du multiculturalisme (voir interview de Michel Wieviorka). Des propos révélateurs du malaise de la nation britannique à l’encontre de ce qui constitue pourtant l’un de ses piliers. « Les premiers signes d’une telle rupture remontent à 2001, année marquée par deux événements majeurs qui ont secoué l’Angleterre, se souvient Khursheed Wadia, directrice de recherche à l’université de Warwick, les émeutes de 2001 dans le nord du pays, impliquant notamment des jeunes d’origine pakistanaise, suivis peu après, des attentats du 11 septembre». Dès lors, le rejet du multiculturalisme s’est cristallisé à l’encontre d’une communauté : les musulmans. « Toutefois, les discours médiatiques à leur encontre devinrent vraiment légion à partir de 2005, année des attentats de Londres » note Khursheed Wadia. Un événement d’autant plus tragique que leurs auteurs étaient des citoyens britanniques à part entière, de confession musulmane et ayant toujours vécu au Royaume-Uni.

 

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Ce revirement à l’encontre du modèle multiculturel s’est alors accompagné d’un arsenal de mesures anti-terroristes dans le cadre du programme « Prevent ». « Un plan initialement lancé en septembre 2001, qui a conduit à l’arrestation de nombreux hommes musulmans à travers tout le pays» raconte Danièle Joly.

Cela étant, au delà de son volet répressif, Prevent eut paradoxalement un effet positif. Lequel? Booster les fonds en faveur d’associations musulmanes, véritables chevilles ouvrières des politiques multiculturelles, oeuvrant en partenariat avec les autorités locales. «Plus encore, il permit aux jeunes et aux femmes de la communauté, jusque-là peu représentés dans les instances associatives, de prendre le haut du pavé», développe Danièle Joly. Exemple probant illustrant cette dynamique : la création en 2003, du Muslim Women’s Network UK, un réseau national de femmes musulmanes, qui pu entre autres, bénéficier des fonds du programme Prevent. «C’est après l’année 2001, que le montage de notre réseau fut possible, confirme Faeeza Vaid, directrice exécutive de cette association visant à promouvoir la place des musulmanes dans la société et vis-à-vis des autorités. Car le gouvernement compris alors la position clé que les femmes peuvent jouer en faveur de la cohésion sociale au sein de la communauté. Créatrices de lien entre les générations et avec les hommes, elles devenaient ainsi un instrument de lutte contre l’extrémisme masculin».

Cette démarche d’ouverture des autorités s’est aussi orientée vers les jeunes, via la création d’associations encourageant les initiatives citoyennes. A l’instar du Stechford Youth Network, basé à Birmingham, dans un quartier à majorité musulman. «Notre réseau s’est crée en 2006 pour offrir des activités sportives et artistiques à la jeunesse des quartiers populaires» explique Qudues Zafar, 26 ans, directeur du réseau. Financée par la ville de Birmingham, l’association fédère ainsi une centaine d’ados de 13 à 19 ans, aux profils divers : blancs, noirs, pakistanais, etc. «Ces ateliers sont nécessaires pour leur donner un cadre et ainsi les éviter de tomber dans la délinquance» poursuit Qudues Zafar, en rappelant que la vocation du réseau est bien de réduire in fine les comportements anti-sociaux et les tensions inter-ethniques. «Birmingham est une ville très diverse, mais également morcelée où les communautés vivent en vase clos, chacune étant renfermée dans ses quartiers, déplore ce dernier, aussi, via notre réseau, les jeunes de toute religion apprennent désormais à se connaître et à se respecter».

Cette volonté de décloisonnement des communautés, loin d’être cantonnée à quelques municipalités, est le fruit d’un programme national baptisé «Community Cohesion». Déployée en 2001, suite à la rédaction du « rapport Cantle », commissionné par les autorités pour prévenir les émeutes, cette politique rompt largement avec le modèle multiculturel d’antan. Comment ? En militant pour une déségrégation des quartiers dits « ethnicisés ». « La polarisation des communautés s’est tellement accrue au fil des décennies qu’elle a favorisé l’émergence de sociétés parallèles propres à engendrer des conflits inter-ethniques, comme les émeutes de 2001 opposant blancs et pakistanais » juge Ted Cantle, auteur dudit rapport et fondateur de l’iCoCo (Institute of Community Cohesion) crée en 2005 pour donner force à une telle politique. Ainsi, pour préserver la paix entre les communautés, ce nouveau programme se veut pragmatique : « développer par tous les moyens possibles des passerelles entre les groupes pour abattre les frontières qui les séparent » résume Ted Cantle. Ce qui se traduit par exemple, par l’introduction dans les écoles d’enseignements favorisant la compréhension interculturelle. Un parti adopté entre autres par la ville de Leicester privilégiant l’approche «Community Cohesion» depuis une dizaine d’années. « Plus encore, nous avons organisé divers événements inter-religieux dans la ville, en nous appuyant sur les leaders communautaires locaux » détaille Trish Roberts, responsable stratégie et partenariat à la mairie de Leicester.

 

Si certaines études attestent du succès du « Community Cohesion » (selon la « citizenship survey » de 2011, 85 % des Britanniques déclarent vivre dans un environnement multicommunautaire harmonieux, contre 79 % il y a dix ans), force est de constater qu’une telle approche est loin de susciter un total consensus. « Cette démarche est lacunaire dans la mesure où elle ne retient que l’excès de communautarisme de la part des minorités pour illustrer les limites du multiculturalisme. Et ce, sans prendre en compte d’autres facteurs d’ordre sociaux comme les inégalités sociales persistant entre les communautés (voir encadré) » explique Khursheed Wadia.

Face à un tel constat, une question s’impose alors : en militant pour l’apaisement des relations intercommunautaires, la vocation du « Community Cohesion », ne serait-elle pas de s’inspirer du modèle républicain, visant à promouvoir une « britannicité » commune ? « Difficile de répondre à cette question tant le gouvernement actuel n’a pas adopté de position claire en la matière. Toutefois, nous sentons qu’il est moins aisé aujourd’hui de s’affirmer en tant que musulman, pakistanais, etc. Par exemple, certains politiques préféreraient clairement que notre réseau s’appelle Women’s Network UK sans l’intégration du terme muslim » répond Faeeza Vaid, tout en constatant la baisse des fonds à destination de son association depuis l’élection de David Cameron. «En effet, le gouvernement a coupé dans les fonds du programme Prevent, confirme Danièle Joly, toutefois, un tel revirement est loin d’être suffisant pour sonner à terme le glas du multiculturalisme britannique, très ancré dans les pratiques depuis plusieurs décennies ». Une tradition de tolérance et d’ouverture finalement plus forte que tout ? « Oui, répond Trish Roberts, il n’est pas question pour nous de forcer les gens à se sentir anglais. Notre approche reste très différente de celle de la France. Aussi, l’avènement d’une société assimilationniste est loin d’être pour demain…». De quoi donner quelques espoirs quant à la pérennité d’un modèle encore unique en Europe.

 

* Depuis le vote en 1976 du Race Relations Act, grande loi contre la discrimination raciale (intégrant les Race Relations Acts de 1965 et 1968), la reconnaissance des différences est une priorité de terrain au Royaume-Uni.

 

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septembre 27, 2014 at 10:11

Musulmans de France : mille ans d’histoire passionnelle

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Hostilités et rencontres, échanges et conflits. L’histoire des musulmans de France, vieille de plus de mille ans, n’a cessé d’être ponctuée d’événements contradictoires. D’où la place historiquement ambiguë de cette religion qui suscita, tour à tour, crainte, mépris et admiration. Focus.  

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S’il y a bien une minorité religieuse en France dont la présence est plus ancienne qu’elle n’y paraît, c’est sans aucun doute celle des musulmans. En effet, bien que l’installation durable de familles musulmanes dans l’Hexagone date des années 50, les prémices de l’islam en Gaule remontent au Moyen-âge, bien avant que la France soit France. Précisément en 719, dans le sillage de la conquête arabe de l’Espagne, quand un gouverneur musulman d’Andalousie franchit les Pyrénées pour conquérir Narbonne. « Pendant près de 40 ans, la cité s’imposera comme le chef lieu d’une province 100 % islamique», explique Philippe Sénac, historien spécialiste de l’occident musulman. L’autre événement majeur qui marque les relations franco-musulmane : la fameuse bataille de Poitiers, remportée par Charles Martel en 732, qui freine la conquête arabe en Occident. « C’est un des épisodes les plus célèbres de l’histoire de France tant il participera, a posteriori, à la construction de la nation française», ajoute Philippe Sénac en rappelant que l’événement sera même récupéré mille ans plus tard pour “booster” la conquête coloniale de l’Algérie. C’est dire si l’expérience musulmane sur le territoire français fut d’abord perçue en termes guerriers. « La figure du barbare qui colle à la peau des musulmans s’inscrit alors dans l’imaginaire collectif français et chrétien, surtout à partir du 10ème siècle, quand un peuplement maure s’établit en Provence« , précise l’historien.

Age d’or islamique

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Si les siècles suivants sont marqués par l’absence quasi-totale de toute présence musulmane en France, les sentiments d’hostilité à l’égard de l’islam restent eux très vivaces. Notamment lors des croisades, pointant les musulmans comme les ennemis religieux à combattre. « Dans ce contexte d’expansion occidentale poussant à la conquête des lieux saints au Proche-Orient, une guerre sainte est menée contre les infidèles. Elle s’appuie sur la défense de la chrétienté et la diabolisation de l’adversaire musulman nourrissant, entre autres, des caricatures à l’encontre du prophète Mahommet et plus généralement de la civilisation islamique », relate Philippe Sénac. Et de nuancer : « C’est toutefois lors des croisades, que l’image du musulman et la connaissance de l’islam finissent par se préciser. Exit le seul mépris véhiculé par l’ignorance, on commence à mieux connaître la culture islamique, et à prendre conscience de ses valeurs, de sa richesse. Ainsi, se mêle à la crainte, une certaine fascination« . D’autant que c’est entre le 9ème et le 15ème siècle que la civilisation musulmane brille le plus par ses productions originales en mathématiques, astronomie, théologie et philosophie. « Outre la traduction du Coran et de textes arabes en latin, nombre de grands érudits musulmans, à l’instar du philosophe andalou Averroès, transmettent à l’Occident divers traités de philosophie grecque. Cette réception de la pensée antique et des sciences arabes s’effectue jusque dans les universités médiévales françaises », détaille l’historien.

Musulmans captifs

On l’aura compris, les nombreux combats qui ont opposé la France aux musulmans pendant le Moyen Âge ne sauraient faire oublier ces échanges culturels ayant largement contribué au progrès humain. On n’oubliera pas non plus “les rapports plus pacifiques entre les deux camps qu’il s’agisse de contacts diplomatiques ou d’alliances militaires comme si le clivage religieux n’avait pas toujours constitué une barrière infranchissable », souligne Philippe Sénac. En témoignent par exemple les relations parfois amicales entretenues par les souverains carolingiens et les Abbassides de Bagdad ou l’alliance en 1536 entre le roi de France, François 1er, et le sultan ottoman, Soliman le Magnifique, dans la guerre contre l’empereur Charles Quint.

En revanche, le musulman demeure encore pur ennemi en Méditerranée dans le cadre de la guerre « de course » qui s’étale tout au long du Moyen-âge. « Ponctués de périodes de trêves, ces affrontements en mer opposent corsaires européens et du monde arabe pour le contrôle des côtes », raconte Jocelyne Dakhlia, directrice de recherche à l’Ehess. Une période durant laquelle des dizaines de milliers de musulmans sont capturés et faits prisonniers en France, constituant ainsi une main d’œuvre servile pour travailler notamment dans les galères. « Pour obtenir leur liberté, certains paient des rançons, d’autres se convertissent ou prennent la fuite. De plus en plus visible, cette présence se diffuse alors dans la société française. Elle tranche avec la présence plus ancienne mais surtout plus discrète d’esclaves et servantes sarrasines venus avec leurs ‘maîtres’ au retour des croisades », analyse Jocelyne Dakhlia. A ces populations, s’ajoutent d’autres présences plus « élitistes » : des réfugiés politiques originaires du Maghreb ou encore des commerçants musulmans à la conquête de places de marchés.

Une présence en filigrane

« D’une façon générale, les uns comme les autres cherchent à se fondre dans le décor pour ne pas éveiller l’hostilité, relate l’historienne, la société française elle-même préfère ne pas les voir. Car les musulmans, plus que les juifs, restent assignés à une place extérieure. Ils sont associés à un monde lointain et menaçant aux frontières de l’Europe. Même s’ils circulent voire s’installent dans diverses régions françaises, leur présence se veut capillaire, en filigrane. C’est pourquoi très peu de lieux de culte musulmans sont tolérés à l’époque». Une stratégie d’invisibilité qui s’avère relativement payante. « A la différence des juifs, on ne constate pas de grand phénomène de violence collective à leur égard, excepté un massacre perpétré à Marseille en 1620 contre des Turcs ».

Les périodes antérieures au 19ème siècle se définissent globalement comme un rapport paritaire entre les puissances européennes et islamiques. Du moins jusqu’à la colonisation du Maghreb avec la prise d’Alger par les Français en 1830, qui s’obtient non pas sans résistance des populations locales (voir encadré). « Dès lors, le regard que portera la France sur les indigènes musulmans est celui d’une relation à un peuple vaincu et inférieur, indique Jocelyne Dakhlia, cette vision péjorative de l’islam oscillant entre mépris et crainte, avec toujours en toile de fond cette assignation à une place extérieure, va longtemps perdurer en Métropole ».Même lors des deux conflits mondiaux du 20ème siècle suscitant pourtant une participation massive de travailleurs et surtout de soldats maghrébins à l’effort de guerre. Avec un chiffre éloquent : celui de 70 000 soldats musulmans morts pour la France rien que durant la première guerre mondiale. Durant l’occupation nazie, le combat mené par ces soldats sera double : ils luttent pour la libération de la France mais aussi pour celle de leur pays d’origine, le discours français sur la liberté et la justice trouvant un large écho auprès des indépendantistes maghrébins. Guerre d’Algérie, décolonisation, vagues migratoires en France et émergence d’une minorité arabo-musulmane : si le siècle passé voit les relations entre la France et l’islam se complexifier davantage (voir interview Benjamin Stora), c’est aussi parce qu’une même problématique sociétale demeure sans réponse : comment parvenir, au delà des fantasmes ambiants, à faire passer le musulman de la posture de l’Autre à celle de concitoyen à part entière… Un challenge de taille pour une France métissée dont près de 10 % de la population est désormais de confession islamique.

Inde : le malaise identitaire derrière les tensions religieuses

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Pays majoritairement hindou, l’Inde est loin d’avoir apaisé les relations avec sa minorité musulmane, l’une des plus vieilles et importantes au monde. Si les récentes attentats à Hyderabad témoignent des tensions inter-religieuses régnant entre les deux communautés, ils attestent surtout du malaise identitaire profond affectant encore le pays de Gandhi.

 « It’s ok, it’s fine ». Voilà comment Kala, une indienne d’une quarantaine d’années, vivant à Mandawa, petite bourgade du Shekawathi dans le Rajasthan, qualifie les relations régnant entre hindous et musulmans de son quartier. Majoritairement hindoue, cette commune, comme la plupart de celles du Rajasthan, Etat frontalier du Pakistan, compte, en effet, une importante communauté musulmane disposant de ses propres lieux de culte. « Nous n’avons  pas de problèmes majeurs avec eux », poursuit la femme hindoue, propriétaire d’une des plus belles havelis de la ville (ex-riches demeures de marchands rajpouts), décorées de peintures en or représentant les dieux majeurs de l’hindouisme, de Shiva à Vishnu.

Des musulmans en prière à mosquée Jama El Masjid de Delhi. La communauté islamique indienne serait forte de 900 000 âmes.

Des musulmans en prière à mosquée Jama El Masjid de Delhi. La communauté islamique indienne serait forte de 900 000 âmes.

Discours similaire dans la bouche des musulmans de la ville. « Il n’y a aucun souci ici. On vit tous très bien ensemble car on se sent indien avant tout ! Moi-même, je ne suis pas très religieux. C’est assez rare quand je vais à la mosquée », confie Akbar, tailleur, propriétaire d’une boutique dans un quartier musulman plus modeste où les habitants s’habillent davantage à l’indienne qu’en tenue islamique.

Modèle séculier

A en croire ces témoignages dépourvus de ressentiment ou d’hostilité, les relations entre hindous et musulmans dans le Rajasthan semblent plus que jamais au beau fixe. Et pour cause : si l’Inde a instauré l’application d’un modèle séculier dans tous ses États (reconnaissant toutes les religions de façon égalitaire), c’est justement pour éviter les conflits inter-commmunautaires. Pourtant, cette stratégie est loin d’avoir suffit à endiguer, ça et là, les tensions entre pratiquants de l’hindouisme (première religion du pays avec 900 millions de fidèles) et adeptes de l’islam (environ 100 millions, soit 10 % de la population totale) entachant régulièrement l’actualité du pays.

« Les tensions inter-religieuses, voire le terrorisme musulman, c’est le problème numéro un de l’Inde, avec la corruption », proclame Ravi, étudiant en comptabilité, vivant désormais à Delhi. En témoignent justement, les attentats du 22 février dernier à Hyderabad commis par un groupuscule musulman et ayant causé 16 victimes parmi les hindous. «Ces violences se cristallisent toujours autour du problème persistant du Cachemire qui oppose notre pays au Pakistan », déplore Ravi.

En effet, rappelons que l’Inde était particulièrement en alerte depuis l’exécution, le 7 février, d’un musulman séparatiste du Cachemire, condamné à mort pour sa participation à l’attaque meurtrière contre le Parlement de New Delhi en décembre 2001, qui avait failli déclencher un conflit avec le Pakistan. On l’aura compris, derrière ces actes terroristes, se tissent toujours en toile de fond les tensions géopolitiques récurrentes entre l’Inde et le Pakistan, loin d’être résolues. Et elles jettent régulièrement le trouble dans les relations entre Indiens hindous et musulmans.

Rhétorique anti-islam

Toutefois, les tensions inter-communautaires régnant en Inde ne seraient être imputables au seul Pakistan voisin. « Ce problème est avant tout indien », confie Ravi.  C’est pourquoi, au delà du terrorisme, ces tensions prennent d’abord la forme d’émeutes bien plus courantes mais peu médiatisées (comme à Bombay en 2003), de destructions de mosquées, voire de progroms anti-musulmans (celui du Gujarat en 2002, etc.). « Au quotidien, les rapports entre chaque communauté restent distants. Disons qu’on est chacun sur nos gardes. C’est un peu comme la guerre froide », analyse Ravi. Un climat d’hostilité entretenu, de plus, par la rhétorique actuelle anti-islam de certains partis politiques indiens conservateurs tels que le BJP et Shiv Sena ayant dirigé ou dirigeant encore certains Etats indiens à forte composante musulmane à l’instar du Gujarat.

Vue sur le quartier d'Old Delhi, à majorité musulmane.

Vue sur le quartier d’Old Delhi, à majorité musulmane.

Si ces discours trouvent un écho parmi nombre d’hindous, c’est parce qu’ils s’inscrivent dans une tradition d’hostilité à l’islam plus que jamais historique en Inde. En effet, l’opposition entre musulmans et hindous puise ses sources dans la longue domination de dynasties islamiques mogholes (turco-afghanes et turco-mongoles)  implantées dans le nord du pays jusqu’à la colonisation britannique au XVIIIe siècle. Ces royaumes musulmans, ennemis numéro un des civilisations hindoues rajpoutes, dravidiennes, etc., laissèrent toutefois des reliquats patrimoniaux particulièrement riches. A l’instar de la mosquée Jama El Masjid de Delhi ou encore l’incontournable Taj Mahal, trésor de l’architecture islamique devenu paradoxalement le symbole de l’Inde. Dans le Rajasthan, certaines villes s’imposent encore comme des hauts lieux de l’islam indien. C’est le cas d’Ajmer, qui renferme le tombeau d’un saint musulman dans sa vieille ville, attirant chaque année des pèlerins de tous le pays.

Surenchère meurtrière

Pourtant, ces tensions historiques qui mettent en jeu l’identité même du pays, sont déplorées par nombre d’Indiens. A l’instar de Sunny, animateur touristique, vivant à Jaisalmer, ville du Rajasthan distante de 70 kilomètres à peine du Pakistan : « Ces violences sont vraiment navrantes. D’autant qu’elles s’inscrivent toujours dans la même surenchère meurtrière : en réponse à des meurtres, réels ou supposés, d’hindous au Cachemire ou au Pakistan, des gens s’en prennent ici à leurs voisins musulmans, et ainsi de suite.. ».

Pourtant, l’animateur voit une lueur d’espoir : « Celle de la démocratie indienne, seule capable de favoriser le vive ensemble ici… », analyse ce dernier en rappelant avec fierté que « le pays a eu trois présidents musulmans depuis son indépendance en 1947 ». Et Ravi d’ajouter : « En Inde, les musulmans ne sont pas victimes de discriminations, contrairement à d’autres pays en Europe, ils travaillent, évoluent socialement, et tissent, pour la plupart, des liens cordiaux avec leurs voisins. Par contre, ils ne se mélangent pas avec nous et vice versa ! Je n’ose même pas imaginer la réaction de mes parents si un jour je leur présente une musulmane…», conclut ce dernier.

Le Taj Mahal, chef d'oeuvre de l'architecture islamique, devenu paradoxalement le symbole de l'Inde.

Le Taj Mahal, chef d’oeuvre de l’architecture islamique, devenu paradoxalement le symbole de l’Inde.

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février 27, 2013 at 12:00

Espagne/Maghreb : un héritage arabo-andalou encore disputé

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Difficile d’imaginer que juifs, chrétiens et musulmans ont pu coexister pacifiquement  en Andalousie par le passé, tant les tensions dans la région, surtout de part et d’autre du détroit de Gibraltar, sont désormais vivaces. Elles se cristallisent autour d’un héritage arabo-andalou, encore disputé. Mais sont aussi entretenues par un fossé économique de taille entre les deux rives de la Méditerranée.

Reliquat vivant de l’age d’or espagnol, l’Andalousie fait partie de ces régions européennes qui ont su garder leur caractère mythique. Un pouvoir d’attraction qui marque, certes, l’imaginaire collectif européen, mais surtout booste le marché touristique local. Du palais de l’Alcazar à celui de l’Alhambra, en passant par la fameuse « juderia » (maison de naissance du philosophe juif Maimonide), combien d’occidentaux viennent admirer, dès les premiers temps estivaux, ces vestiges majeurs de l’architecture islamique espagnole ? Un voyage dans le temps qui favorise l’immersion dans cette époque longue de six siècles (du 8ème au 15ème siècle) où la péninsule ibérique faisait partie du monde arabe… Une période des plus florissantes du moyen âge, où comme le répète à l’envie les historiens, juifs, chrétiens et musulmans cohabitaient en paix…

Vue sur le patio de las Doncellas, à l’Alcazar de Séville, construit dès 844 par les Omeyyades d’Espagne, pendant la période musulmane.

Architecture très « arabe »

Comme nombre d’Européens d’origine « orientale », j’ai, moi aussi, été séduit par ces images, certes convenues, mais fascinantes de l’Andalousie, mettant à mal le soit-disant clivage « nord-sud » du monde méditerranéen. Au point de vouloir m’y rendre pour saisir la réalité derrière le mythe. Or, une fois sur place, une chose m’a vraiment frappée : au delà de l’architecture, certes très « arabe » de l’Andalousie (et volontairement bien conservée), il ne semblait plus rester grand chose de cette région chatoyante, dont le brassage culturel faisait autrefois sa spécificité. Car en effet, au-delà des visiteurs européens et asiatiques venus s’extasier devant les édifices de l’Espagne mauresque, les minorités musulmane ou juive, autrefois porteuses de cette mixité ethnique, semblaient avoir disparues du décor. Finalement, c’était un peu comme déambuler dans les ghettos yiddish d’Europe de l’Est sans y trouver un seul juif. Sauf, qu’en Andalousie, l’heure n’est pas au recueillement, bien au contraire. Et ce, alors que cette région rappelle, elle aussi, l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire d’Europe : la Reconquista (inquisition espagnole), avec son lot d’expulsions, conversions forcées et pogroms… Autant d’exactions menées d’une main de fer par les rois catholiques Ferdinand et Isabelle, à l’encontre des juifs séfarades comme des musulmans, sonnant le glas du multiculturalisme ibérique.

Monument majeur de l’architecture islamique, l’Alhambra de Grenade est l’un des témoins les plus prestigieux de la présence musulmane en Espagne.

Reconquête de l’Andalousie

En venant en Andalousie en 2010, je m’étais donc définitivement trompé d’époque. Pire, mes déambulations en plein mois d’août dans la banlieue de Séville, au sein de processions à l’effigie de la vierge Marie, m’ont rappelé avec force le caractère traditionnel et 100 % catholique de la société andalouse. Un peu comme si cette dernière voulait nier toute communauté de culture avec le tout proche Maghreb. Exemple probant : l’actuelle polémique concernant l’appellation de la Mezquitta, la fameuse « mosquée-cathédrale » de Cordoue. En effet, faut-il rappeler que l’évêque de Cordoue, lui même, appelle régulièrement la ville à renoncer à cette terminologie pour ne pas« semer la confusion » chez les visiteurs? « Il n’y a aucun problème à dire que ce temple a été construit par les califes musulmans, s’est déjà défendu ce dernier dans les médias espagnols. Mais il est inapproprié de l’appeler mosquée aujourd’hui, parce que cela fait des siècles que ce n’est plus le cas. » Pourtant, nombre de musulmans tentent chaque année de prier dans la Mezquitta, au grand dam des autorités espagnoles décidément peu résolues à faire de ce joyau architectural un lieu de culte à la fois chrétien et islamique.

Les habitants de Benacazon, ville de la banlieue de Séville, lors d’une procession à l’effigie de la vierge marie, organisée en plein mois d’août.

Cette querelle autour du très convoité héritage arabo-andalou est plus que jamais emblématique de l’histoire à la fois riche et complexe des chrétiens et musulmans en Andalousie. D’autant que les réseaux islamistes, à l’instar de l’Aqmi (Al Qaïda au Maghreb Islamique) appellent aujourd’hui même à la reconquête d’« Al Andalus », en référence à ce coin d’Espagne jadis sous l’égide des califes musulmans.

Choc culturel

C’est dire la teneur des relations qui règnent de part et d’autre du détroit de Gibraltar! Mais si les Andalous campent sur une posture distante à l’égard du monde arabe, quid de l’attitude des marocains, eux mêmes, face à l’Andalousie voisine? Hostilité? Proximité? Indifférence? Pour avoir quelques éléments de réponses, j’ai décidé de prendre le bateau à Tarifa, une station balnéaire andalouse des plus branchées, afin de m’immiscer quelques temps dans l’univers maghrébin. Après une traversée de plus d’une demi heure (sur une mer très agitée, en compagnie de marocains tout aussi malades que moi), j’atteignais enfin Tanger. Et là, le choc fut total. En effet, un décor, tout nouveau s’imposait à moi. L’ambiance, les odeurs, les vêtements, l’architecture, l’hygiène, tout s’opposait à l’Andalousie, que je venais à peine de quitter.

Trois marocaines lors de la traversée du détroit de Gibraltar. Elles ont quitté Tarifa (Andalousie) pour se rendre à Tanger.

A peine sorti du bateau, des chauffeurs de taxi s’attroupent par dizaines. Ils m’entourent, m’interpellent : « tu viens d’Espagne? Suis nous, on t’emmène », martèlent-ils à l’unisson, dans un mélange sommaire d’espagnol et français. Déstabilisé, je décide de monter dans une des voitures, un engin tout défoncé comme on en voit peu en Europe. Les yeux curieux, j’observe, à travers la vitre, chaque parcelle de rue, de trottoir et de visage. Ça grouille de monde à l’extérieur. Tandis que les mères, la plupart voilées, marchent bras dessus bras dessous avec leurs filles, les hommes restent assis à des terrasses de café, alignés les uns à côté des autres. Quant aux jeunes garçons, beaucoup travaillent déjà dans les souks. Ils n’hésitent pas à harceler les touristes occidentaux pour leur vendre babouches, tapis et autres narguilés… Le chauffeur de taxi m’observe de son rétroviseur le regard amusé. « Bienvenu sur notre planète », dit-il avec un sourire ironique. En effet, j’avais bien quitté l’Espagne et par la même, l’Occident.

Des disparités économiques et culturelles

« Ici, on est toujours au Moyen Age », jugera au cours de mon voyage, Yassine, un jeune étudiant marocain installé à Paris. Avant d’ajouter:  » Certes, il existe une certaine proximité entre la vie andalouse et nord marocaine: les deux populations captent les mêmes chaînes locales, se côtoient lors de leurs fréquents allers retours de part et d’autre du détroit de Gibraltar… Mais globalement, elles évoluent dans deux sociétés totalement différentes, d’un point de vue économique, social ou religieux ». D’autant qu’à travers ces disparités de taille semblent se rejouer une autre histoire, plus ancienne : celle de la colonisation, à travers laquelle prévaut toujours au Maghreb, la figure du blanc riche et dominateur, qu’il soit Andalou, Basque ou Français. D’ailleurs, l’existence, aujourd’hui encore, de deux enclaves espagnoles au Maroc (Ceuta et Mellila) ne font qu’actualiser ce passé pourtant considéré comme révolu en Europe.

A Fès, les habitants se bousculent à l’entrée de la vieille ville, alors que le Hazan (appel à la prière) vient de retentir. Dans le classement IDH (Indice de développement humain) des pays en 2009, le Maroc occupe la 130ème place alors que l’Espagne voisine caracole en 15ème position.

Aussi, après mes péripéties au sein du royaume chérifien (Tanger, Fès et Chefchaouen), le fossé entre voisins marocains et andalous ne m’était jamais paru aussi grand. Plus je m’évertuais à retrouver des similarités entre ces deux sociétés, plus leurs différences devenaient flagrantes. Et si, contrairement à ce que j’avais espéré, la Méditerranée n’était aujourd’hui qu’un mur et non la « mère » commune à tous ses pays riverains ? Difficile pour moi de se résoudre à un tel constat. Et pourtant… D’ailleurs, l’échec, pour l’heure, cuisant, de l’Union pour la Méditerranée, lancée en 2008 par notre « téméraire » président, n’en constitue-t-il pas l’un des tristes exemples?

 

Zoom : L’Espagne renforce le contrôle de son immigration

14,4 km. C’est la largeur du détroit de Gibraltar, qui sépare aujourd’hui l’Andalousie du Maroc. Si celui-ci ne constitue qu’une infime bande d’eau séparant deux continents se narguant l’un l’autre, il a coûté la vie à de nombreux immigrants illégaux. Car en effet, la traversée a généralement lieu sur des embarcations de fortune (nommées patera), causant de fréquents naufrages. Le nombre final de morts fait d’ailleurs l’objet d’une polémique : il serait d’au moins plusieurs dizaines par an, mais certains parlent de milliers. Depuis les années 2000, l’Espagne a mis en place une politique de coopération avec le Maroc visant à mieux régulier l’immigration illégale à sa frontière sud. Des immigrants en provenance essentiellement d’Afrique Subsaharienne et du Maghreb.

Il faut savoir que l’Espagne compte également de nombreux immigrants originaires du Sahara Occidental, ancienne colonie espagnole occupée aujourd’hui par le Maroc, alors qu’elle revendique depuis trente ans son indépendance. Contrairement aux immigrants illégaux venus d’Afrique, les Sahraouis ont souvent pu bénéficier de conditions privilégiées leur permettant de se réfugier en Espagne de façon tout à fait légale. Et pour cause: depuis le départ des Espagnols du Sahara Occidental en 1976, la population sahraouie vit au rythme des exactions lancées par le pouvoir marocain sur son territoire. Des évènements qui sensibilisent aujourd’hui encore l’opinion publique espagnole et génère un fort soutien des autorités du pays vis à vis de la cause sahraouie. Quitte à jeter des coups de froid réguliers dans les relations, officiellement au beau fixe, avec le Maroc.

Manifestation de soutien au Sahara Occidental, organisée par la communauté sahraouie de Madrid, le 13 novembre 2010.

Bosnie-Herzégovine: une guerre intercommunautaire toujours d’actualité

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Les Balkans seraient-ils encore une poudrière? Il suffit d’aller en Bosnie-Herzégovine pour en être convaincu. Divisé en deux entités nationales distinctes, ce pays fantoche, unique en Europe, héberge trois communautés, croate, serbe et musulmane, qui après s’être entretuées il y a quinze ans, se regardent aujourd’hui en chien de faïence.

"N'oublie pas 93". Inscription laissée sur une pierre à Mostar en souvenir d'une guerre qui marque encore tous les esprits.

Des grands buildings défoncés et criblés de balles. Quelques cimetières où reposent des enfants et adolescents. Puis derrière, une mosquée blanche où trône un minaret de plusieurs mètres. A l’entrée, un homme barbu, coiffé d’un keffieh, attend. Alors que l’envoûtant appel à la prière retentit, des jeunes femmes arborant des voiles colorées surgissent. Lentement, elles se dirigent vers l’édifice.

Ségrégation géographique

Si ce décor surréaliste évoque la Palestine ou l’Irak, il se situe pourtant en plein coeur de l’Europe, à Mostar, en Bosnie-Herzégovine. Une ville en pleine reconstruction qui porte encore les traces d’une guerre révolue depuis plus de quinze ans. Mais au delà de cette architecture dévastée, c’est tous les habitants de la ville qui portent les cicatrices de ce douloureux passé. « Ici les musulmans et les croates ont très peu de contacts, ils vivent chacun d’un côté différent de la ville », lance un jeune bosniaque de confession islamique, déambulant à travers les rues. Car en effet, depuis les accords de Dayton, qui marquent la fin de la guerre, la ville de Mostar est littéralement coupée en deux : d’un côté Mostar-Est, la vieille ville, où réside la communauté musulmane, et de l’autre, Mostar-Ouest, bien plus peuplée et dynamique où se concentrent les croates, majoritairement catholiques. Séparés par une ligne invisible, chaque population regarde l’autre en chien de faïence.

 

Alors que la guerre s'est terminée il y a quinze ans, nombre de buildings en Bosnie n'ont toujours pas été reconstruits.

Une configuration complexe et tendue qui reflète l’imbroglio politique propre à l’ensemble de la Bosnie-Herzégovine. En effet, si le pays a conservé ses frontières extérieures à l’issue de la guerre, il reste divisé en deux « nations » bénéficiant d’une large autonomie : la Fédération croato musulmane et la République Srpska (serbe). Chaque entité dispose ainsi de son propre gouvernement, armée, système éducatif. Mais même au sein de chaque entité, les tensions persistent puisqu’à Mostar, par exemple, ville de la fédération croato-musulmane, les divisions entre musulmans et croates restent flagrantes.

 

Dans le quartier musulman de Mostar, les habitations portent encore des impacts de balles.

Configuration similaire à Sarajevo, ville d’adoption des musulmans de Bosnie, où les relations entre les communautés sont loin d’être au beau fixe. Mais comment cohabiter en paix dans un tel endroit lorsqu’on y  a vécu, le comble de l’horreur ? Car en effet, rappelons que  la capitale bosniaque a été le théâtre du plus long siège de l’histoire de la guerre moderne. Orchestré par les paramilitaires serbes, il s’est étalé sur quatre ans (de 1992à 1996) et a causé la mort de 11 000 personnes.

Un pays au bord de l’explosion

Pire, comment oublier le massacre de Srebrenica, village bosniaque où ont été exterminés plus de 8 000 musulmans par l’armée de la république serbe de Bosnie? Un massacre qui sera d’ailleurs qualifié en 2004 de génocide par la Cour Pénale International pour l’ex Yougoslavie.

 

"N'oublie pas Sebrenica". Message écrit dans de nombreuses rues de Sarajevo en hommage aux 8 000 musulmans exterminés par les serbes en juillet 1995.

Si la guerre en ex Yougoslavie, vieille d’à peine quinze ans, marque donc plus que jamais les esprits, certains signes de réconciliation émergent toutefois entre les communautés. Comme le vote en mars 2010 par le Parlement serbe d’une résolution condamnant le massacre de Srebrenica. Une action riche en symboles qui s’inscrit aussi dans une démarche stratégique pour Belgrade: booster son processus d’intégration à l’Union européenne. En effet, via cette reconnaissance, la Serbie se range du côté des pays balkaniques « bons élèves » à l’instar de la Croatie, qui devrait également rejoindre l’Union européenne en 2010. Et ce, alors que la Bosnie, pays fantoche au bord de l’explosion, reste à la dérive. D’autant que la proclamation unilatérale d’indépendance du Kosovo, autre entité musulmane de la région, en 2008, constitue un risque de déstabilisation du pays plus grand encore.

L’échec des accords de Dayton

Alors dans ces conditions, comment espérer que la Bosnie intègre un jour le cercle tant convoité des « grandes nations européennes? Ses chances d’intégration, même dans les dix prochaines années, restent quasi nulles. Pourtant, c’est l’Union européenne elle même (aidée des États Unis) qui est à l’initiative des désastreux accords de Dayton, symboles de l’échec de l’Etat bosniaque. Tendre la main vers ce pays constituerait donc un juste retour aux choses. Plus encore, cela prouverait que cette Europe résolument chrétienne est prête à intégrer en son sein l’une des seules nations majoritairement musulmanes du continent.

 

Vue sur l'entrée de la mosquée de Sarajevo, située en plein coeur du quartier Ottoman de la ville.

Zoom : Qui sont les musulmans de Bosnie ?

Stigmatisés par les médias et une partie de la classe politique européenne, les musulmans d’Europe présente la particularité d’être une minorité postcoloniale. Si leur présence est la conséquence de flux migratoires en provenance des anciens empires coloniaux d’Asie et d’Afrique, elle ne doit pas éclipsée l’existance d’une communauté de confession islamique tout à fait différente et d’origine 100 % européenne: les musulmans de Bosnie, appelés communément les bosniaques.

 

Jeunes femmes musulmanes déambulant dans les rues commercantes de Sarajevo.

Anciens chrétiens bogomiles (mouvement hétérodoxe né en Bulgarie au 10ème sicècle), ces slaves de culture et d’histoire se sont convertis à l’islam sunnite dès le 15ème siècle, alors que les Ottomans régnaient en maître sur les Balkans. Toutefois, la conversion à cette religion n’a jamais été obligatoire même si moult avantages étaient offerts aux convertis: droit de propriété, de vote… Assez pratiquants, les Bosniaques restent majoritairement très influencés par la culture européenne. Leur islam n’est donc en rien comparable à celui du moyen orient. Leur pratique n’est généralement pas rigoriste et le port du voile n’a jamais été soutenu. Seuls la non consommation de porc et le ramadan sont suivis.
Un islam à la fois modéré et tolérant qui a survécu à plusieurs siècles de tourmente dans les Balkans: déclin de l’empire ottoman, annexion de la Bosnie-Herzégovine à l’empire Austro Hongrois, première puis seconde guerre mondiale. 1945 marque la création de la République Fédérale socialiste de Yougoslavie, dirigée par Tito. Celle-ci regroupe six républiques : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, le Monténégro, la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine. Une configuration qui officialise la présence des musulmans sur ce territoire. En effet, ces derniers sont reconnus en 1968 comme un peuple constitutif de la Bosnie. Une date fatidique qui voit la reconnaissance d’une véritable nation musulmane, c’est à dire d’une identité bosno-musulmane au même titre que l’identité bosno-serbe et bosno-croate (les deux autres « peuples constitutifs » de la Bosnie et respectivement de confession orthodoxe et catholique). Si l’appartenance ethnique des musulmans de Bosnie se définit en fonction de leur religion, la création d’une « nationalité musulmane » au sein de la Yougoslavie n’implique pas nécessairement la pratique assidue de l’islam. Il s’agit avant tout d’une identité nationale. Si après la guerre, des tentatives de « purification » de l’islam bosniaque par des leaders  wahabistes d’Arabie Saoudite ont pu se développer (via le financement de mosquées traditionnalistes, des incitations au port du voile…), celles-ci ont globalement échoué. Certains bosniaques ont même ouvertement résisté à ces pressions en déclarant : « nous pratiquons l’islam depuis 500 ans, nous n’avons pas besoin qu’on nous l’apprenne! ».

 

Située en plein cœur des Balkans, la Bosnie est, avec le Kosovo, l'un des seuls pays d'Europe majoritairement musulman.

Written by MinoriTerres

mai 19, 2010 at 7:23