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« Juif arabe »: une identité confisquée

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Être à la fois juif et arabe: cette identité peut paraître risible voire totalement dénuée de sens. Pourtant mes ancêtres l’ont portée sans complexe pendant des siècles. Avant qu’elle ne soit sacrifiée sur l’autel du colonialisme européen, du sionisme et du nationalisme arabe. Et pour cause: hormis, quelques centaines de juifs vivant encore ça et là dans le monde arabe, cette communauté très ancienne a quasiment disparu aujourd’hui. Retour sur ce passé révolu, effacé de la mémoire collective en Orient comme en Occident.

Entrée de la Médina de Sousse, Tunisie. La présence passée des juifs au Maghreb, comme dans le reste du monde arabe n’est plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir.

Quoi de plus normal pour un français d’origine tunisienne que de se sentir concerné par les bouleversements politiques, popularisés par le terme « révolution du jasmin »  ayant secoué et secouant toujours la Tunisie? Un pays qui plus est initiateur d’un mouvement politique sans précédant ayant submergé tout le monde arabe ! Si j’avais des proches là bas, sans doute aurais-je été, à l’époque du renversement du régime, plus qu’interpellé par leur sort. Sans doute ressentirais-je aujourd’hui encore une certaine fierté à l’idée « d’appartenir » à ce peuple courageux. Or, si durant la révolution du jasmin, j’ai ressenti moi aussi une certaine émotion, c’est pour une raison contraire: le fait de n’avoir pu justement partager ce sentiment alors que toute ma famille est originaire de là bas. En effet, mon père est né à Sousse (une des villes frappées par les récentes émeutes), il y a grandi jusqu’à ses vingt ans, avant de quitter le pays dans les années soixante. Il n’a obtenu la nationalité française qu’à l’âge de quarante ans, lors de son mariage avec ma mère, « soussienne » comme lui. Pour sa part, elle a quitté la Tunisie avec sa famille en 1962, plusieurs années après l’indépendance du pays.

La faute à l’Histoire

Alors pourquoi ma famille, tunisienne à 100 %,comme moi-même, ne pouvons ressentir la même « implication émotionnelle » face aux évènements en Tunisie? A qui la faute? Je n’ai trouvé qu’un seul responsable : l’Histoire. Et quelle histoire? Celle des relations riches et complexes entre juifs et arabes en terre d’islam. Car en effet, notre seule différence, face à une famille tunisienne « classique », (disons arabe, même si, le terme « musulmane » est désormais de rigueur, climat islamophobe oblige), c’est que nous sommes juifs. Juifs tunisiens. Ou encore « tunes », dixit le milieu communautaire juif parisien.Si des films comme la « Vérité si je mens » ont popularisé la culture judéo-nord africaine en France (via les clichés désormais éculés sur les juifs du sentier), il faut reconnaître que l’histoire de mes ancêtres est loin d’avoir marqué la pensée occidentale. Et pour cause: comment les « juifs arabes », désignés comme « séfarades », pouvaient parler de leur histoire face à la prédominance d’une culture juive européenne, celle des « ashkénazes », inventeurs du yiddish et victimes de la Shoah? Et puis, qui aurait voulu s’intéresser à ce petit million de gens qui a vécu dans le monde arabe jusqu’à la moitié du vingtième siècle: plus de 100 000 en Tunisie ou en Algérie, 250 000 au Maroc, 75 000 en Egypte ou encore 130 000 en Irak, etc.? Dans ce contexte actuel d’hégémonie occidentale, il n’y avait de la place que pour une seule mémoire juive.

Cimetière juif de Fès au Maroc. Quelques centaines de juifs vivent aujourd’hui au royaume chérifien alors qu’avant 1948, ils étaient près de 260 000.

Faire table rase du passé

C’est d’ailleurs pourquoi l’« extinction » de notre civilisation en quelques décennies à peine, s’est déroulée dans l’indifférence la plus totale. Une histoire que le monde entier semble vouloir oublier, occulter, comme si elle n’avait jamais existé: aussi bien les arabes, surtout ceux de la jeune génération, que les occidentaux, presque tous ignorants de ce riche passé. Sans oublier les juifs orientaux eux mêmes enclins à faire table rase de leur histoire. En effet, combien d’entre eux nient-ils aujourd’hui leur arabité et par conséquent leur propre identité? Et surtout, quelle souffrance faut-il ressentir pour tomber dans un tel déni identitaire? Pourtant, l’histoire juive arabe est belle et bien terminée. Trop tard pour faire machine arrière ! Moi-même, j’ai perdu toute « tunisianité ». On me l’a confisquée. Car mes parents n’ont pu me la transmettre. Avant leur naissance, elle avait déjà été sacrifiée sur l’autel du colonialisme européen, pour être ensuite piétinée par le sionisme et le nationalisme arabe.

Faire fi de cette « Histoire », où plutôt tenter de la réécrire, voilà le créneau de tous ceux qui veulent présenter les juifs et les arabes comme des peuples historiquement ennemis. Mensonges! Le fait même d’opposer ces deux identités a longtemps été étranger au monde arabe.

La Gribha, située à Djerba, en Tunisie, est la plus vieille synagogue du monde arabe. Chaque année, des milliers de juifs tunisiens, désormais répartis entre la France et Israël, viennent y effectuer un pèlerinage.

Le statut de « dhimmi »

Certes, gare à l’angélisme. Loin de moi la volonté de dresser un portrait 100 % élogieux de la condition juive en terre d’islam. D’ailleurs mes ancêtres ne savent que trop bien la complexité d’avoir vécu en minorité dans cette région. Comme ils le répètent à l’envie, ils étaient soumis, à l’instar des chrétiens, à un statut spécifique, celui de « dhimmis ». Sa spécificité, selon les historiens: accorder au travers d’un pacte ou d’un contrat à la fois  protection et liberté religieuses aux « peuples du livre » moyennant un panel de restrictions: paiement de la « jizya », un lourd impôt, interdiction de construire de nouveaux lieux de culte, de faire du prosélytisme… Citoyens de seconde zone, les juifs et les chrétiens étaient également soumis à l’arbitraire des dirigeants. Ainsi, les califes les moins tolérants pouvaient leur imposer le port de vêtements distinctifs, leur interdir de posséder un animal ou de se déplacer avec, etc. Sans oublier les massacres et pogroms à leur encontre, loin d’avoir été inexistants.

Toutefois, nombre de juifs orientaux, à l’instar d’essayistes douteux comme la britannique Bat Yeor, instrumentalisent ces évènements pour (se) convaincre du caractère 100 % tragique de leur condition passée en terre d’islam. Pire, abreuvés par l’idéologie victimaire véhiculée par l’Etat hébreu, ils vont jusqu’à faire l’analogie entre leur histoire et celle des juifs européens, marquée par un antijudaïsme et un antisémitisme des plus féroces. Pourtant, la judéophobie, dans sa forme la plus extrême, ne vient pas des pays arabes. Tous les historiens dignes de ce nom, s’accordent aujourd’hui sur ce point. En effet, alors que les juifs de l’Europe chrétienne, désignés comme les « assassins du Christ », vivaient au gré des croisades, pogroms, expulsions, etc., mes ancêtres, eux, ont pu nouer des rapports (relativement) harmonieux avec leurs voisins arabo-musulmans. Une entente précaire, mais propice à l’expansion d’une culture judéo-arabe originale, basée sur la mixité des rites culturels, culinaires, etc.

 

 

Témoins d’un monde disparu, les effets de la communauté juive de Fès, laissés après le départ de ses membres, ont été rangés pêle mêle dans une salle du « mellah », l’ancien quartier juif de la ville.

 

Un exode inéluctable

Seul un événement suffit pourtant à sonner le glas de cette civilisation: le colonialisme européen. Comment? En usant d’une technique des plus efficaces: celle du diviser pour mieux régner. Comme les métis dans les Antilles, les juifs orientaux, de part leur long passé migratoire, constituaient une « ethnie » plus hétérogène que les arabes. Dès lors, il était facile pour les Européens de s’appuyer sur cette population, plus mixte culturellement, pour implanter leur système colonial.

Pour les juifs les plus récalcitrants, l’adhésion au colonialisme s’est faite par la contrainte via leur acculturation forcée aux modes de vie européens. Exemple flagrant avec le décret Crémieux qui imposa en 1870 la nationalité française aux juifs d’Algérie. Un décret appliqué partiellement en Tunisie et au Maroc, où les mouvements de résistance à l’occidentalisation furent plus nombreux. Mais le rouleau compresseur européen a été plus fort. Et l’inévitable francisation commença au Maghreb, où les juifs quittèrent peu à peu leur « mellah » ou « hara » (vieilles villes juives marocaines et tunisiennes) pour s’installer dans les centres villes européanisés. Alphabétisation, accès aux progrès médicaux, adoption des codes vestimentaires occidentaux : en quelques décennies, les juifs sont devenus des étrangers dans leurs propres pays. Des « traîtres » qui profitaient du colonialisme alors que la majorité arabe, elle, en pâtissait. L’inéluctable divorce entre les deux communautés s’effectuera dès l’indépendance des pays arabes, élément déclencheur de l’exil des juifs. En Egypte, Syrie et Liban, leur exode aura lieu plus tôt encore. Dès la création de l’Etat d’Israël en 1948, symbole de défaite pour ses pays frontaliers, tous les juifs seront contraints de fuir la région.

Au nombre d’un million en 1948, les juifs du monde arabe ne sont plus aujourd’hui que quelques centaines. Qu’ils aient été chassés ou qu’ils soient partis de leur « plein gré », ils ont généralement vécu cette expérience de façon traumatisante. D’autant que dans la majeure partie des cas, cet exode s’est précédé de discriminations, limogeages, pillages, pogroms (celui de Constantine en 1934, du Farhoud à Bagdad en 1941, de Tripoli en 1945, etc.) qui ont peu à peu conduit les juifs au départ. Une spirale de violences déclenchée par un nationalisme arabe, puis musulman des plus exacerbés excluant les juifs de la communauté nationale, qu’elle que soit leur sensibilité politique: anticolonialiste, antisioniste, etc.

Juifs d’Irak lors de leur émigration vers Israël.

Citoyens de seconde zone

Rappelons le, l’idéologie sioniste a longtemps été étrangère aux juifs du monde arabe. Ce rêve de création d’un foyer national en Palestine n’était pas le leur, mais bien celui de leurs correlégionnaires européens. Aussi, il faudra attendre la fin de la décolonisation avant qu’ils décident de faire leur « aliyah » (« retour en Israël »). Mais une fois sur place, ce fut la désillusion pour la majorité d’entre eux. Considérés par les israéliens (à majorité, de culture occidentale), comme des citoyens de seconde zone, ces juifs au physique d’arabe seront souvent traités comme du bétail. D’ailleurs, dans son très beau film les « 12 enfants du rabbin », Yaël Bitton raconte avec émoi comment sa famille, originaire du Maroc, est tombée en désuétude une fois immigrée en Israël. En effet, comme nombre de juifs arabes, ils ont été parqués, dès leur arrivée, dans des cités dortoirs. Pire, dans certains cas, les enfants seront séparés de leurs parents, afin d’être « rééduqués» à l’israélienne. Cantonnés aux métiers les plus fastidieux, ils ne bénéficieront de perspective d’évolution en Israël qu’à partir des années 90.

Mais à quel prix? Déracinés, humiliés, combien d’entre eux ont du gommer leur origine pour se conformer au modèle dominant? Combien adoptent aujourd’hui même les costumes en noirs des « haredim » (juifs orthodoxes d’Europe de l’Est) pour justifier leur appartenance au « peuple d’Israël »? Au final, ils ont été dépossédés de leurs racines par le même processus historique que celui qui a spolié les Palestiniens: la haine de l’arabe. Une spoliation identitaire qui s’est renforcée au fil des guerres au Proche Orient. A tel point que les juifs arabes ont dû, en Israël comme ailleurs, se façonner une autre image : celle du sioniste pur et dur, désormais hostile aux Palestiniens desquels il faut se distinguer. Même en France, combien accordent-ils désormais un soutien aveugle, inconditionnel, à l’Etat hébreu, et de fait, à sa politique ultra répressive? Il faut voir ces français « séfarades » plein d’affect dès qu’on leur évoque l’histoire du soldat Shalit, emprisonné par le Hamas entre 2006 et 2011. Mais remplis de ressentiment quand on leur met en évidence les souffrances endurées par les enfants palestiniens.

A une époque où il est fortement déconseillé d’être à la fois juif et arabe, ma « communauté » a dû faire un choix. Choisir d’être juive à la manière dont l’Etat d’Israël l’impose. Une réalité à laquelle j’ai bien du mal à me résoudre. Alors parfois, j’ose imaginer un autre dénouement. Celui où les juifs arabes auraient été assez forts pour ne pas se laisser manipuler par les idéologies nationalistes des uns et des autres. Où ils lutteraient, aujourd’hui encore, contre cette opposition binaire entre judéïté et arabité qui ne laisse aucune place aux identités complexes. Et qui entrave surtout toute perspective de paix au Proche Orient.

Jeunes juives égyptiennes qui célèbrent une « batmitzva ». Elles seront, pour la grande majorité, expulsées de leur pays avec leurs familles, suite à la création de l’Etat d’Israël.

Zoom: La mémoire de la Shoah, marqueur identitaire des juifs arabes

En imposant l’idéologie sioniste aux juifs arabes, leurs correlégionnaires européens leur ont aussi transmis un autre marqueur identitaire, et pas des moindres: la mémoire (parfois excessive?) de la Shoah. En effet, si les juifs « séfarades » montent souvent au créneau dès qu’on aborde le conflit au Proche Orient, ils affichent également une sensibilité à fleur de peau dès que ce génocide est mise sur le tapis.

Alors bien sûr, quoi de plus normal pour un être humain, juif de surcroît, de manifester une certaine émotion face à l’horreur de l’extermination nazie? Cette réaction concerne toute personne dotée d’une once d’humanité, juifs de culture arabe inclus, dont la grande majorité n’a pas souffert de la Shoah. Même s’il faut rappeler qu’en France notamment, plusieurs milliers d’entre eux, ayant immigré dans les années 30, ont partagé le même destin tragique que les juifs européens. Sans oublier l’application des lois antisémites de Vichy jusqu’au Maghreb (renforcées, en 1943 par l’occupation nazie de la Tunisie), qui sont loin d’avoir épargnées les juifs locaux.

Mais dès lors que les « séfarades » n’ont pas, pour la grande majorité, subi de plein fouet les affres du nazisme, ne peut-on pas s’étonner de leur réaction ultra affective en la matière? Pour comprendre un tel comportement, là encore, il faut revenir sur la spoliation identitaire qu’ils ont subi. Car en Occident comme en Israël, être juif aujourd’hui, c’est avoir forcément souffert de la Shoah, ou avoir des ancêtres qui en ont été victimes. Impossible de sortir de cette vision monolithique. Alors dans ces conditions, comment les juifs de culture arabe, débarqués en masse en Europe dans les années 60, auraient-ils pu clamer: « Notre histoire, ce n’est pas la Shoah. Nous n’avons pas vraiment vécu ce génocide. Par contre, nous avons subi un autre châtiment, un éthnocide qui a conduit à la destruction de notre identité et de notre culture»?

Article paru sur le site d’information Minorités