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Inde : le malaise identitaire derrière les tensions religieuses

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Pays majoritairement hindou, l’Inde est loin d’avoir apaisé les relations avec sa minorité musulmane, l’une des plus vieilles et importantes au monde. Si les récentes attentats à Hyderabad témoignent des tensions inter-religieuses régnant entre les deux communautés, ils attestent surtout du malaise identitaire profond affectant encore le pays de Gandhi.

 « It’s ok, it’s fine ». Voilà comment Kala, une indienne d’une quarantaine d’années, vivant à Mandawa, petite bourgade du Shekawathi dans le Rajasthan, qualifie les relations régnant entre hindous et musulmans de son quartier. Majoritairement hindoue, cette commune, comme la plupart de celles du Rajasthan, Etat frontalier du Pakistan, compte, en effet, une importante communauté musulmane disposant de ses propres lieux de culte. « Nous n’avons  pas de problèmes majeurs avec eux », poursuit la femme hindoue, propriétaire d’une des plus belles havelis de la ville (ex-riches demeures de marchands rajpouts), décorées de peintures en or représentant les dieux majeurs de l’hindouisme, de Shiva à Vishnu.

Des musulmans en prière à mosquée Jama El Masjid de Delhi. La communauté islamique indienne serait forte de 900 000 âmes.

Des musulmans en prière à mosquée Jama El Masjid de Delhi. La communauté islamique indienne serait forte de 900 000 âmes.

Discours similaire dans la bouche des musulmans de la ville. « Il n’y a aucun souci ici. On vit tous très bien ensemble car on se sent indien avant tout ! Moi-même, je ne suis pas très religieux. C’est assez rare quand je vais à la mosquée », confie Akbar, tailleur, propriétaire d’une boutique dans un quartier musulman plus modeste où les habitants s’habillent davantage à l’indienne qu’en tenue islamique.

Modèle séculier

A en croire ces témoignages dépourvus de ressentiment ou d’hostilité, les relations entre hindous et musulmans dans le Rajasthan semblent plus que jamais au beau fixe. Et pour cause : si l’Inde a instauré l’application d’un modèle séculier dans tous ses États (reconnaissant toutes les religions de façon égalitaire), c’est justement pour éviter les conflits inter-commmunautaires. Pourtant, cette stratégie est loin d’avoir suffit à endiguer, ça et là, les tensions entre pratiquants de l’hindouisme (première religion du pays avec 900 millions de fidèles) et adeptes de l’islam (environ 100 millions, soit 10 % de la population totale) entachant régulièrement l’actualité du pays.

« Les tensions inter-religieuses, voire le terrorisme musulman, c’est le problème numéro un de l’Inde, avec la corruption », proclame Ravi, étudiant en comptabilité, vivant désormais à Delhi. En témoignent justement, les attentats du 22 février dernier à Hyderabad commis par un groupuscule musulman et ayant causé 16 victimes parmi les hindous. «Ces violences se cristallisent toujours autour du problème persistant du Cachemire qui oppose notre pays au Pakistan », déplore Ravi.

En effet, rappelons que l’Inde était particulièrement en alerte depuis l’exécution, le 7 février, d’un musulman séparatiste du Cachemire, condamné à mort pour sa participation à l’attaque meurtrière contre le Parlement de New Delhi en décembre 2001, qui avait failli déclencher un conflit avec le Pakistan. On l’aura compris, derrière ces actes terroristes, se tissent toujours en toile de fond les tensions géopolitiques récurrentes entre l’Inde et le Pakistan, loin d’être résolues. Et elles jettent régulièrement le trouble dans les relations entre Indiens hindous et musulmans.

Rhétorique anti-islam

Toutefois, les tensions inter-communautaires régnant en Inde ne seraient être imputables au seul Pakistan voisin. « Ce problème est avant tout indien », confie Ravi.  C’est pourquoi, au delà du terrorisme, ces tensions prennent d’abord la forme d’émeutes bien plus courantes mais peu médiatisées (comme à Bombay en 2003), de destructions de mosquées, voire de progroms anti-musulmans (celui du Gujarat en 2002, etc.). « Au quotidien, les rapports entre chaque communauté restent distants. Disons qu’on est chacun sur nos gardes. C’est un peu comme la guerre froide », analyse Ravi. Un climat d’hostilité entretenu, de plus, par la rhétorique actuelle anti-islam de certains partis politiques indiens conservateurs tels que le BJP et Shiv Sena ayant dirigé ou dirigeant encore certains Etats indiens à forte composante musulmane à l’instar du Gujarat.

Vue sur le quartier d'Old Delhi, à majorité musulmane.

Vue sur le quartier d’Old Delhi, à majorité musulmane.

Si ces discours trouvent un écho parmi nombre d’hindous, c’est parce qu’ils s’inscrivent dans une tradition d’hostilité à l’islam plus que jamais historique en Inde. En effet, l’opposition entre musulmans et hindous puise ses sources dans la longue domination de dynasties islamiques mogholes (turco-afghanes et turco-mongoles)  implantées dans le nord du pays jusqu’à la colonisation britannique au XVIIIe siècle. Ces royaumes musulmans, ennemis numéro un des civilisations hindoues rajpoutes, dravidiennes, etc., laissèrent toutefois des reliquats patrimoniaux particulièrement riches. A l’instar de la mosquée Jama El Masjid de Delhi ou encore l’incontournable Taj Mahal, trésor de l’architecture islamique devenu paradoxalement le symbole de l’Inde. Dans le Rajasthan, certaines villes s’imposent encore comme des hauts lieux de l’islam indien. C’est le cas d’Ajmer, qui renferme le tombeau d’un saint musulman dans sa vieille ville, attirant chaque année des pèlerins de tous le pays.

Surenchère meurtrière

Pourtant, ces tensions historiques qui mettent en jeu l’identité même du pays, sont déplorées par nombre d’Indiens. A l’instar de Sunny, animateur touristique, vivant à Jaisalmer, ville du Rajasthan distante de 70 kilomètres à peine du Pakistan : « Ces violences sont vraiment navrantes. D’autant qu’elles s’inscrivent toujours dans la même surenchère meurtrière : en réponse à des meurtres, réels ou supposés, d’hindous au Cachemire ou au Pakistan, des gens s’en prennent ici à leurs voisins musulmans, et ainsi de suite.. ».

Pourtant, l’animateur voit une lueur d’espoir : « Celle de la démocratie indienne, seule capable de favoriser le vive ensemble ici… », analyse ce dernier en rappelant avec fierté que « le pays a eu trois présidents musulmans depuis son indépendance en 1947 ». Et Ravi d’ajouter : « En Inde, les musulmans ne sont pas victimes de discriminations, contrairement à d’autres pays en Europe, ils travaillent, évoluent socialement, et tissent, pour la plupart, des liens cordiaux avec leurs voisins. Par contre, ils ne se mélangent pas avec nous et vice versa ! Je n’ose même pas imaginer la réaction de mes parents si un jour je leur présente une musulmane…», conclut ce dernier.

Le Taj Mahal, chef d'oeuvre de l'architecture islamique, devenu paradoxalement le symbole de l'Inde.

Le Taj Mahal, chef d’oeuvre de l’architecture islamique, devenu paradoxalement le symbole de l’Inde.

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Written by MinoriTerres

février 27, 2013 at 12:00

Inde: une minorité tibétaine qui dérange

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Depuis les années 50, une communauté réfugiée tibétaine s’est épanouie dans le nord de l’Inde, transformant cette région en destination touristique pour les Occidentaux adeptes du « folklore » bouddhiste. Une situation qui crée toutefois des tensions avec la population indienne locale. Reportage.

Un des nombreux temples bouddhistes de Macleodganj, bourgade du nord de l’Inde considérée comme la « petite Lhassa ».

Des temples bouddhistes, des centres de méditation, des moines déambulant par dizaine, s’il y a bien une ville en Inde où l’on se croirait le plus au Tibet, c’est sans aucun doute Macleodganj. Véritable « petite Lhassa » des Tibétains en exil, cette bourgade, autrefois endormie, nichée dans les montagnes de l’Himalaya, à 1800 mètres d’altitude, s’est transformée en un centre touristique très animé au cours des cinquante dernières années. Son principal attrait: l’exotisme du bouddhisme tibétain qui trouve un large écho auprès d’une certaine jeunesse occidentale « hippie branchée », en quête d’une nouvelle spiritualité le temps d’un voyage.

« Libérez Panchen Lama ! »

D’autant qu’au delà de la visite du magnifique temple du Dalaï Lama, situé à quelques minutes de Macleodganj et des magasins d’artisanat tibétains implantés aux quatre coins de la ville, la région attire également les bénévoles en tous genres largement sensibilisés par la cause tibétaine. Il suffit de contempler les multiples affiches sur les murs à l’effigie du jeune Gendhun Choekyi Nyima, 11ème réincarnation du Panchen Lama (deuxième plus haut chef spirituel du bouddhisme tibétain) détenu par les autorités chinoises depuis 1995, pour constater que la ville s’impose encore comme un des bastions de la lutte tibétaine.

Des moines tibétains durant la prière

Une présence d’un demi-siècle

D’ailleurs, rappelons que l’arrivée des Tibétains dans cette région du nord de l’Inde, menés par le Dalaï Lama, est loin de dater d’hier, remontant à la fin des années 50. Composée  de 100 000 âmes, la communauté avait alors choisi Dharamsala, capitale de l’Etat d’Himachal Pradesh située à une dizaine de kilomètres seulement de Macleodganj, comme siège de son gouvernement en exil. Prisée par les touristes depuis les années 1990, après l’attribution du prix Nobel de la paix au dalaï-lama, la région peut donc se prévaloir d’un développement économique certain. Mais cette situation crée paradoxalement des tensions entre les Himachalis, les indiens autochtones, et la minorité tibétaine.

Artisans tibétains. Depuis l’arrivée des réfugiés tibétains dans le nord de l’Inde, la région est devenue une destination touristique de choix pour les jeunes occidentaux.

 Pas Indien, mais réfugié

Exemple probant: lors d’une réunion organisée en mai 2010 pour célébrer le cinquantième anniversaire du gouvernement tibétain en exil (GTE), certains représentants de ce même gouvernement, avaient manifesté leur irritation de voir le dalaï-lama se courber devant des ministres indiens. « Ce n’est pas parce que nous sommes des réfugiés qu’il faut abuser de notre situation”, avait alors confié l’un d’entre eux dans la presse locale. En effet, malgré une présence longue de cinquante ans, notons qu’aucun Tibétain de la région ne bénéficie aujourd’hui de la nationalité indienne. « Nous avons tous le statut de réfugié. Paradoxalement, cela nous permet de subvenir à nos besoins grâce aux aides internationales», raconte une habitante de Macleodganj. Et c’est bien là le nœud du problème. Considérés par les Indiens comme les réfugiés les plus riches de la planète, les Tibétains suscitent la jalousie.

Centre ville de Macleodganj. Dans l’Etat d’Himachal Pradesh, les communautés indiennes et tibétaines vivent totalement séparées.

Une seule issue: retourner au Tibet

Un sentiment renforcé par le rôle non négligeable des Tibétains dans le développement du tourisme local. « Conscients que la région est devenue attrayante grâce à eux, ces derniers, attendent,  ainsi, plus de reconnaissance de la part des Himachalis, alors que les autres voient, au contraire, les Tibétains comme des immigrés arrogants refusant de s’intégrer », estime un Indien originaire de New Delhi, en vacances quelques jours dans la région. En témoigne les troubles dans les villages environnants, où de violentes altercations opposent régulièrement les deux communautés. Une situation tendue qui n’est pas prête de s’achever tant les uns et les autres vivent en vase clos. D’ailleurs, les réfugiés tibétains s’expriment encore aujourd’hui très peu en hindi. Leurs enfants ne l’apprennent pas non plus à l’école. Un statut quo volontairement entretenu par le gouvernement indien. Car l’objectif visé par ce dernier est très clair: que ces réfugiés « gênants » puissent un jour retourner au Tibet.

Article paru sur le site d’information CitaZine

Written by MinoriTerres

juillet 27, 2011 at 11:14