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Sous-traitance et diversité : « Quand les acheteurs font du social »

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La sous-traitance comme moyen d’insertion. Telle est la politique de certaines directions achats de grandes entreprises pour booster l’intégration de publics en difficulté : jeunes des quartiers, minorités discriminées,… Reportage exclusif auprès de structures d’insertion, de « fournisseurs de la diversité » et surtout d’acheteurs engagés, pour bien comprendre les mécanismes d’une telle démarche.

vidéo parue sur le site Décision Achats

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novembre 21, 2012 at 2:43

« Sannois, ce n’est pas une ville d’extrême droite »

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Ville de banlieue réputée calme et paisible, Sannois, commune nichée au coeur du 95 (Val d’Oise), contraste largement avec sa rivale, Argenteuil, située à proximité, plus animée mais aussi plus agitée. Quelques jours après le premier tour des présidentielles, reportage d’ambiance au sein d’une cité « à la campagne » où cohabitent jeunes et vieux, français de souche et ceux issus de l’immigration.    

La politique du maire UMP de Sannois, Yannick Paternotte, s’est centrée sur l’agencement d’un centre ville « préservé » et « protégé ».

Dans le centre de Sannois, ville « à la campagne » d’environ 26 000 habitants, nichée au cœur de la vallée de Montmorency (Val d’Oise), se juxtaposent grands immeubles et petites maisons résidentielles. Un contraste,  qui à première vue ne saute pas aux yeux, tant la politique du maire UMP, Yannick Paternotte, s’est centrée sur l’agencement d’un centre ville « préservé » et « protégé ». « Les grands immeubles, près de la mairie ont, en effet, été rénovés, et des grillages ont été installés un peu partout pour mettre fin aux allées et venues », explique Rachid, ex-sannoisien, étudiant à l’Essec. Le jeune homme, qui habitait, il y a quelques années encore, à Sannois, dans ce qui s’appelait auparavant « la cité du centre » a aujourd’hui déménagé à Argenteuil.

« A coté d’Argenteuil, Sannois c’est le grand luxe » 

« Difficile de dire si le quartier où j’ai grandi était vraiment une cité, ce mot est tellement connoté négativement aujourd’hui…, confesse le jeune homme, en tout cas, il est clair que j’ai pas vécu dans la partie la plus friquée de la ville, même si comparé à certains endroits d’Argenteuil, ce fut quand même le grand luxe»,  détaille-t-il, en rappelant qu’il aime revenir dans la ville de temps en temps pour revoir ses proches et aussi pour voter, comme ce fut le cas dimanche dernier. « J’ai voté socialiste pour ce premier tour », déclare-t-il, tout en avouant ne  « pas être en désaccord » avec tous les propos de Nicolas Sarkozy concernant les banlieues.

Car si Sannois est réputée comme une ville paisible, bien plus à « l’abri » des problèmes de banlieue, que sa rivale Argenteuil, le maire de la ville, lui même, n’a pas hésité à fustiger dans ses communiqués les incivilités de certains jeunes. S’agirait-il par hasard de ceux assis sur des marches, près de la mairie, demandant aux passants des clopes  ? Ils semblent effectivement exaspérer  le voisinage. « Un adolescent s’est fait agresser l’autre jour parce qu’il a refusé de donner son téléphone portable à un voyou » raconte en colère une vieille dame habitant dans un quartier pavillonnaire à deux pas des grands immeubles du centre ville. « Il n’y a qu’une rue à franchir pour se retrouver parmi ces jeunes » renchérit la dame, qui refuse de dire pour qui elle a voté dimanche dernier, tout en déclarant ne pas être de gauche.

Les cités reléguées en périphérie

«  Hormis le centre qui est un peu mixte, c’est la même logique un peu partout dans cette ville : la mairie a laissé les cités s’installer à la périphérie », analyse avec plus de recul Florian. Ce jeune qui travaille en intérim, habite à une demi heure à pied du centre, dans une grande maison coincée entre la cité Verte et la cité Soleil où resident essentiellement des familles issues de l’immigration. Il a lui aussi voté pour François Hollande. « On n’a jamais vraiment eu d’emmerdes içi. A part un ou deux vols de portables, Sannois est une ville plutôt calme. Le vrai problème c’est qu’il n’y a absolument rien à faire içi, surtout dans mon quartier. Pas de commerces, pas de services publics, rien. Je me demande même si les vieux sarkozystes qui habitent dans les maisons en face, autant que les jeunes qui habitent dans les cités à côté, ont déjà mis un pied à Paris », développe ce dernier.

Plus près du centre ville, derrière la gare, se dresse un autre quartier, ultra cossu, qui se veut le plus riche de la ville. Les propriétés gigantesques, cachées derrières de hauts portails, s’y succèdent les unes aux autres. Pourtant juste à proximité, à la limite de Saint Gratien et d’Argenteuil, se dresse la cité des Buissons. Un tout nouveau décor, présentant des tours particulièrement délabrées, s’impose. Il y a plusieurs années, des mecs issus de cette cité, s’étaient même battus avec ceux des quartiers résidentiels. L’objectif était de leur piquer leurs vélos. «Même si ils ne vivent pas ensemble ces jeunes se connaissent tous, car ils sont sectorisés dans la même école, indique un habitant du quartier, mais de plus en plus de familles aisées du coin préfèrent désormais inscrire leurs enfants à Notre-Dame, l’école privée du centre».

« A mort Le Pen, A mort les Juifs »

Dans ces quartiers résidentiels, Sarkozy est largement arrivé en tête au premier tour à en croire le dépouillement de dimanche dernier. Il y a dix ans, en 2002, c’était le Front national qui avait atteint un taux record, tous quartiers confondus de la ville, se plaçant en deuxième place, loin devant le PS. « Mais cette ville n’est pas d’extrême droite » assure Florian. Il est vrai que dans le souterrain de la gare, on a vu inscrit, il y a un petit moment de cela, en caractères très visibles « A mort Le Pen » suivi de… « A mort les Juifs ». Le lendemain, le maire de la ville s’était empressé de tout faire disparaître.

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avril 24, 2012 at 9:55

La France, en situation post-coloniale ?

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L’ancien statut « d’indigène » des populations noires et arabes durant la colonisation influence largement les clichés racistes dont elles sont aujourd’hui victimes en France. Toutefois, des facteurs plus antérieurs conditionnent également l’existence de tels préjugés. Une réflexion qui fut l’objet d’un colloque de deux jours, organisé à Paris fin 2011.

article paru sur le site Respect Mag

Comme à l’époque coloniale, la femme orientale est aujourd’hui encore présentée comme inférieure et soumise, potentiellement battue, mariée de force ou contrainte à porter le voile

Ignorants, paresseux, voleurs : Les clichés racistes à l’encontre de certaines minorités françaises, seraient-ils le pur produit de l’expérience coloniale hexagonale ? Tel est le sujet, pour le moins complexe, sur lequel ont débattu les intervenants aux tables rondes organisées par le « Pari(s) du Vivre-Ensemble », fin 2011, sur le thème: La France en situation postcoloniale? Un événement qui s’est tenu à l’occasion de la sortie en librairie d’un dossier de recherche éponyme paru dans la revue Mouvements et coordonné par Esther Benbassa, directrice d’études à l’EPHE (Ecole pratique des hautes études) et organisatrice de ces deux journées de conférence.

Pour Nicolas Bancel, professeur à l’Université Strasbourg II Marc Bloch, « les préjugés des colons français à l’encontre des populations « indigènes » n’ont certainement pas disparu subitement après la décolonisation. D’où une possible réactivation de cet imaginaire colonial aujourd’hui en France ». Des reliquats qui se traduiraient, entre autres, par la survivance du mythe victimaire de la femme arabe ou musulmane, tour à tour prisonnière dans son harem puis de son voile. « L’ultra médiatisation en France de Sakineh Mohammadi Ashtiani, cette iranienne condamnée à mort pour adultère, en constitue un exemple flagrant, lance Azadeh Kian, professeure de sociologie et responsable du Centre d’Enseignement, de Documentation et de Recherches pour les Études Féministes (Université Paris 7-Diderot), car elle représente le personnage souhaité de la victime musulmane passive, à sauver du carcan d’une société jugée arriérée. Et ce, a contrario de toutes les prisonnières politiques iraniennes luttant activement pour leur liberté, passées sous silence dans les médias occidentaux».

Une opinion largement partagée par Salima Amari, doctorante, chargée de cours à l’université Paris 8 : « Comme à l’époque coloniale, la femme orientale est aujourd’hui encore présentée comme inférieure et soumise, potentiellement battue, mariée de force ou contrainte à porter le voile. Une vision tellement monolithique et paternaliste des musulmanes assujetties au pouvoir masculin qu’il est impensable d’imaginer que certaines d’entre elles, même voilées, puissent par exemple être homosexuelles ». Des stéréotypes coloniaux également perceptibles dans les discours actuels de certaines féministes françaises. « Ainsi, pour nombre d’entre elles, la femme musulmane doit être émancipée malgré elle. D’où leur soutien inconditionnel à la loi récente sur l’abrogation du niqab», déplore Esther Benbassa, en condamnant la pétition lancée en décembre 2003 par le magazine Elle pour soutenir une telle interdiction.

Remise au goût du jour, la traditionnelle « mission civilisatrice » de la France, largement empreinte d’idéologie coloniale, semble donc constituer le point de départ d’un racisme typiquement hexagonal. Une théorie nuancée toutefois par certains chercheurs à l’instar de Sylvie Thénault, chargée de recherche au Centre d’histoire sociale du XXe siècle. En effet, cette dernière souhaite mettre en garde contre une lecture simpliste d’un tel processus, en pointant notamment du doigt l’amalgame fait entre généralisation des CRA (Centres de rétention administratifs) et les pratiques d’internement colonial en Algérie. Selon elle, ces centres seraient davantage le fruit d’une politique française plus ancienne d’enfermement des « indésirables » (prostituées, vagabonds, etc.). « Certes, l’étude des traces post coloniales dans notre société constitue une démarche légitime et pertinente, d’autant qu’elle intervient en réponse à une absence totale de réflexion en France sur les effets du colonialisme, note la chercheuse, Toutefois, gare à ne pas noyer la question complexe et actuelle des racismes dans le seul post colonialisme, car il existe un panel de manifestations violentes, nationalistes et xénophobes dans notre pays qui dépasse ce strict cadre».

Exemple probant : le fameux discours de Grenoble survenu en plein été 2010, durant lequel Nicolas Sarkozy s’en est ouvertement pris aux Roms. « Le phénomène de tsiganophobie comme celui de l’antisémitisme montrent que le racisme en France n’est pas aujourd’hui exclusivement dirigé contre les seules ex-populations coloniales, même si ces dernières y sont souvent le plus exposées aujourd’hui. D’où la pertinence de déconstruire cette idée de continuité parfaite entre la période coloniale et notre société actuelle», indique Vincent Geisser, chargé de recherche à l’Institut français du Proche-Orient, en citant pour autre exemple les propos récents du premier ministre François Fillon sur le manque d’acculturation aux valeurs françaises d’Eva Joly, candidate écologiste à l’élection présidentielle, d’origine norvégienne. « Toutes ces déclarations sont le fruit d’un processus typiquement xénophobe de construction d’un autre, considéré comme impur, qu’il soit juif, tsigane ou musulman, analyse Vincent Geisser, Et elles relèvent davantage d’un soubassement ethnique de l’universalisme français. Autrement dit d’un rapport très spécifique, à la fois mythique et imaginaire, à l’identité française largement antérieur aux temps coloniaux». Un racisme « à la française » bien plus structurel qui logerait finalement tous les minorités à la même enseigne. De quoi donner à réfléchir…

 Charles Cohen

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janvier 28, 2012 at 1:25

Immigrés noirs africains à Paris : « La liberté, l’indépendance, ça s’arrache »

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Coincé entre Gare de l’est et Strasbourg Saint Denis, le quartier des coiffeurs de Château d’eau (10 ème arrondissement) abrite une des plus grandes communautés noires de Paris. Ses habitants nous parlent de leur quotidien pas toujours facile.  Reportage vidéo (cliquez sur le lien ci-dessous). http://www.dailymotion.com/video/xnqzi2_la-liberte-l-independance-ca-s-arrache_news

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mai 28, 2011 at 12:04

« Juif arabe »: une identité confisquée

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Être à la fois juif et arabe: cette identité peut paraître risible voire totalement dénuée de sens. Pourtant mes ancêtres l’ont portée sans complexe pendant des siècles. Avant qu’elle ne soit sacrifiée sur l’autel du colonialisme européen, du sionisme et du nationalisme arabe. Et pour cause: hormis, quelques centaines de juifs vivant encore ça et là dans le monde arabe, cette communauté très ancienne a quasiment disparu aujourd’hui. Retour sur ce passé révolu, effacé de la mémoire collective en Orient comme en Occident.

Entrée de la Médina de Sousse, Tunisie. La présence passée des juifs au Maghreb, comme dans le reste du monde arabe n’est plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir.

Quoi de plus normal pour un français d’origine tunisienne que de se sentir concerné par les bouleversements politiques, popularisés par le terme « révolution du jasmin »  ayant secoué et secouant toujours la Tunisie? Un pays qui plus est initiateur d’un mouvement politique sans précédant ayant submergé tout le monde arabe ! Si j’avais des proches là bas, sans doute aurais-je été, à l’époque du renversement du régime, plus qu’interpellé par leur sort. Sans doute ressentirais-je aujourd’hui encore une certaine fierté à l’idée « d’appartenir » à ce peuple courageux. Or, si durant la révolution du jasmin, j’ai ressenti moi aussi une certaine émotion, c’est pour une raison contraire: le fait de n’avoir pu justement partager ce sentiment alors que toute ma famille est originaire de là bas. En effet, mon père est né à Sousse (une des villes frappées par les récentes émeutes), il y a grandi jusqu’à ses vingt ans, avant de quitter le pays dans les années soixante. Il n’a obtenu la nationalité française qu’à l’âge de quarante ans, lors de son mariage avec ma mère, « soussienne » comme lui. Pour sa part, elle a quitté la Tunisie avec sa famille en 1962, plusieurs années après l’indépendance du pays.

La faute à l’Histoire

Alors pourquoi ma famille, tunisienne à 100 %,comme moi-même, ne pouvons ressentir la même « implication émotionnelle » face aux évènements en Tunisie? A qui la faute? Je n’ai trouvé qu’un seul responsable : l’Histoire. Et quelle histoire? Celle des relations riches et complexes entre juifs et arabes en terre d’islam. Car en effet, notre seule différence, face à une famille tunisienne « classique », (disons arabe, même si, le terme « musulmane » est désormais de rigueur, climat islamophobe oblige), c’est que nous sommes juifs. Juifs tunisiens. Ou encore « tunes », dixit le milieu communautaire juif parisien.Si des films comme la « Vérité si je mens » ont popularisé la culture judéo-nord africaine en France (via les clichés désormais éculés sur les juifs du sentier), il faut reconnaître que l’histoire de mes ancêtres est loin d’avoir marqué la pensée occidentale. Et pour cause: comment les « juifs arabes », désignés comme « séfarades », pouvaient parler de leur histoire face à la prédominance d’une culture juive européenne, celle des « ashkénazes », inventeurs du yiddish et victimes de la Shoah? Et puis, qui aurait voulu s’intéresser à ce petit million de gens qui a vécu dans le monde arabe jusqu’à la moitié du vingtième siècle: plus de 100 000 en Tunisie ou en Algérie, 250 000 au Maroc, 75 000 en Egypte ou encore 130 000 en Irak, etc.? Dans ce contexte actuel d’hégémonie occidentale, il n’y avait de la place que pour une seule mémoire juive.

Cimetière juif de Fès au Maroc. Quelques centaines de juifs vivent aujourd’hui au royaume chérifien alors qu’avant 1948, ils étaient près de 260 000.

Faire table rase du passé

C’est d’ailleurs pourquoi l’« extinction » de notre civilisation en quelques décennies à peine, s’est déroulée dans l’indifférence la plus totale. Une histoire que le monde entier semble vouloir oublier, occulter, comme si elle n’avait jamais existé: aussi bien les arabes, surtout ceux de la jeune génération, que les occidentaux, presque tous ignorants de ce riche passé. Sans oublier les juifs orientaux eux mêmes enclins à faire table rase de leur histoire. En effet, combien d’entre eux nient-ils aujourd’hui leur arabité et par conséquent leur propre identité? Et surtout, quelle souffrance faut-il ressentir pour tomber dans un tel déni identitaire? Pourtant, l’histoire juive arabe est belle et bien terminée. Trop tard pour faire machine arrière ! Moi-même, j’ai perdu toute « tunisianité ». On me l’a confisquée. Car mes parents n’ont pu me la transmettre. Avant leur naissance, elle avait déjà été sacrifiée sur l’autel du colonialisme européen, pour être ensuite piétinée par le sionisme et le nationalisme arabe.

Faire fi de cette « Histoire », où plutôt tenter de la réécrire, voilà le créneau de tous ceux qui veulent présenter les juifs et les arabes comme des peuples historiquement ennemis. Mensonges! Le fait même d’opposer ces deux identités a longtemps été étranger au monde arabe.

La Gribha, située à Djerba, en Tunisie, est la plus vieille synagogue du monde arabe. Chaque année, des milliers de juifs tunisiens, désormais répartis entre la France et Israël, viennent y effectuer un pèlerinage.

Le statut de « dhimmi »

Certes, gare à l’angélisme. Loin de moi la volonté de dresser un portrait 100 % élogieux de la condition juive en terre d’islam. D’ailleurs mes ancêtres ne savent que trop bien la complexité d’avoir vécu en minorité dans cette région. Comme ils le répètent à l’envie, ils étaient soumis, à l’instar des chrétiens, à un statut spécifique, celui de « dhimmis ». Sa spécificité, selon les historiens: accorder au travers d’un pacte ou d’un contrat à la fois  protection et liberté religieuses aux « peuples du livre » moyennant un panel de restrictions: paiement de la « jizya », un lourd impôt, interdiction de construire de nouveaux lieux de culte, de faire du prosélytisme… Citoyens de seconde zone, les juifs et les chrétiens étaient également soumis à l’arbitraire des dirigeants. Ainsi, les califes les moins tolérants pouvaient leur imposer le port de vêtements distinctifs, leur interdir de posséder un animal ou de se déplacer avec, etc. Sans oublier les massacres et pogroms à leur encontre, loin d’avoir été inexistants.

Toutefois, nombre de juifs orientaux, à l’instar d’essayistes douteux comme la britannique Bat Yeor, instrumentalisent ces évènements pour (se) convaincre du caractère 100 % tragique de leur condition passée en terre d’islam. Pire, abreuvés par l’idéologie victimaire véhiculée par l’Etat hébreu, ils vont jusqu’à faire l’analogie entre leur histoire et celle des juifs européens, marquée par un antijudaïsme et un antisémitisme des plus féroces. Pourtant, la judéophobie, dans sa forme la plus extrême, ne vient pas des pays arabes. Tous les historiens dignes de ce nom, s’accordent aujourd’hui sur ce point. En effet, alors que les juifs de l’Europe chrétienne, désignés comme les « assassins du Christ », vivaient au gré des croisades, pogroms, expulsions, etc., mes ancêtres, eux, ont pu nouer des rapports (relativement) harmonieux avec leurs voisins arabo-musulmans. Une entente précaire, mais propice à l’expansion d’une culture judéo-arabe originale, basée sur la mixité des rites culturels, culinaires, etc.

 

 

Témoins d’un monde disparu, les effets de la communauté juive de Fès, laissés après le départ de ses membres, ont été rangés pêle mêle dans une salle du « mellah », l’ancien quartier juif de la ville.

 

Un exode inéluctable

Seul un événement suffit pourtant à sonner le glas de cette civilisation: le colonialisme européen. Comment? En usant d’une technique des plus efficaces: celle du diviser pour mieux régner. Comme les métis dans les Antilles, les juifs orientaux, de part leur long passé migratoire, constituaient une « ethnie » plus hétérogène que les arabes. Dès lors, il était facile pour les Européens de s’appuyer sur cette population, plus mixte culturellement, pour implanter leur système colonial.

Pour les juifs les plus récalcitrants, l’adhésion au colonialisme s’est faite par la contrainte via leur acculturation forcée aux modes de vie européens. Exemple flagrant avec le décret Crémieux qui imposa en 1870 la nationalité française aux juifs d’Algérie. Un décret appliqué partiellement en Tunisie et au Maroc, où les mouvements de résistance à l’occidentalisation furent plus nombreux. Mais le rouleau compresseur européen a été plus fort. Et l’inévitable francisation commença au Maghreb, où les juifs quittèrent peu à peu leur « mellah » ou « hara » (vieilles villes juives marocaines et tunisiennes) pour s’installer dans les centres villes européanisés. Alphabétisation, accès aux progrès médicaux, adoption des codes vestimentaires occidentaux : en quelques décennies, les juifs sont devenus des étrangers dans leurs propres pays. Des « traîtres » qui profitaient du colonialisme alors que la majorité arabe, elle, en pâtissait. L’inéluctable divorce entre les deux communautés s’effectuera dès l’indépendance des pays arabes, élément déclencheur de l’exil des juifs. En Egypte, Syrie et Liban, leur exode aura lieu plus tôt encore. Dès la création de l’Etat d’Israël en 1948, symbole de défaite pour ses pays frontaliers, tous les juifs seront contraints de fuir la région.

Au nombre d’un million en 1948, les juifs du monde arabe ne sont plus aujourd’hui que quelques centaines. Qu’ils aient été chassés ou qu’ils soient partis de leur « plein gré », ils ont généralement vécu cette expérience de façon traumatisante. D’autant que dans la majeure partie des cas, cet exode s’est précédé de discriminations, limogeages, pillages, pogroms (celui de Constantine en 1934, du Farhoud à Bagdad en 1941, de Tripoli en 1945, etc.) qui ont peu à peu conduit les juifs au départ. Une spirale de violences déclenchée par un nationalisme arabe, puis musulman des plus exacerbés excluant les juifs de la communauté nationale, qu’elle que soit leur sensibilité politique: anticolonialiste, antisioniste, etc.

Juifs d’Irak lors de leur émigration vers Israël.

Citoyens de seconde zone

Rappelons le, l’idéologie sioniste a longtemps été étrangère aux juifs du monde arabe. Ce rêve de création d’un foyer national en Palestine n’était pas le leur, mais bien celui de leurs correlégionnaires européens. Aussi, il faudra attendre la fin de la décolonisation avant qu’ils décident de faire leur « aliyah » (« retour en Israël »). Mais une fois sur place, ce fut la désillusion pour la majorité d’entre eux. Considérés par les israéliens (à majorité, de culture occidentale), comme des citoyens de seconde zone, ces juifs au physique d’arabe seront souvent traités comme du bétail. D’ailleurs, dans son très beau film les « 12 enfants du rabbin », Yaël Bitton raconte avec émoi comment sa famille, originaire du Maroc, est tombée en désuétude une fois immigrée en Israël. En effet, comme nombre de juifs arabes, ils ont été parqués, dès leur arrivée, dans des cités dortoirs. Pire, dans certains cas, les enfants seront séparés de leurs parents, afin d’être « rééduqués» à l’israélienne. Cantonnés aux métiers les plus fastidieux, ils ne bénéficieront de perspective d’évolution en Israël qu’à partir des années 90.

Mais à quel prix? Déracinés, humiliés, combien d’entre eux ont du gommer leur origine pour se conformer au modèle dominant? Combien adoptent aujourd’hui même les costumes en noirs des « haredim » (juifs orthodoxes d’Europe de l’Est) pour justifier leur appartenance au « peuple d’Israël »? Au final, ils ont été dépossédés de leurs racines par le même processus historique que celui qui a spolié les Palestiniens: la haine de l’arabe. Une spoliation identitaire qui s’est renforcée au fil des guerres au Proche Orient. A tel point que les juifs arabes ont dû, en Israël comme ailleurs, se façonner une autre image : celle du sioniste pur et dur, désormais hostile aux Palestiniens desquels il faut se distinguer. Même en France, combien accordent-ils désormais un soutien aveugle, inconditionnel, à l’Etat hébreu, et de fait, à sa politique ultra répressive? Il faut voir ces français « séfarades » plein d’affect dès qu’on leur évoque l’histoire du soldat Shalit, emprisonné par le Hamas entre 2006 et 2011. Mais remplis de ressentiment quand on leur met en évidence les souffrances endurées par les enfants palestiniens.

A une époque où il est fortement déconseillé d’être à la fois juif et arabe, ma « communauté » a dû faire un choix. Choisir d’être juive à la manière dont l’Etat d’Israël l’impose. Une réalité à laquelle j’ai bien du mal à me résoudre. Alors parfois, j’ose imaginer un autre dénouement. Celui où les juifs arabes auraient été assez forts pour ne pas se laisser manipuler par les idéologies nationalistes des uns et des autres. Où ils lutteraient, aujourd’hui encore, contre cette opposition binaire entre judéïté et arabité qui ne laisse aucune place aux identités complexes. Et qui entrave surtout toute perspective de paix au Proche Orient.

Jeunes juives égyptiennes qui célèbrent une « batmitzva ». Elles seront, pour la grande majorité, expulsées de leur pays avec leurs familles, suite à la création de l’Etat d’Israël.

Zoom: La mémoire de la Shoah, marqueur identitaire des juifs arabes

En imposant l’idéologie sioniste aux juifs arabes, leurs correlégionnaires européens leur ont aussi transmis un autre marqueur identitaire, et pas des moindres: la mémoire (parfois excessive?) de la Shoah. En effet, si les juifs « séfarades » montent souvent au créneau dès qu’on aborde le conflit au Proche Orient, ils affichent également une sensibilité à fleur de peau dès que ce génocide est mise sur le tapis.

Alors bien sûr, quoi de plus normal pour un être humain, juif de surcroît, de manifester une certaine émotion face à l’horreur de l’extermination nazie? Cette réaction concerne toute personne dotée d’une once d’humanité, juifs de culture arabe inclus, dont la grande majorité n’a pas souffert de la Shoah. Même s’il faut rappeler qu’en France notamment, plusieurs milliers d’entre eux, ayant immigré dans les années 30, ont partagé le même destin tragique que les juifs européens. Sans oublier l’application des lois antisémites de Vichy jusqu’au Maghreb (renforcées, en 1943 par l’occupation nazie de la Tunisie), qui sont loin d’avoir épargnées les juifs locaux.

Mais dès lors que les « séfarades » n’ont pas, pour la grande majorité, subi de plein fouet les affres du nazisme, ne peut-on pas s’étonner de leur réaction ultra affective en la matière? Pour comprendre un tel comportement, là encore, il faut revenir sur la spoliation identitaire qu’ils ont subi. Car en Occident comme en Israël, être juif aujourd’hui, c’est avoir forcément souffert de la Shoah, ou avoir des ancêtres qui en ont été victimes. Impossible de sortir de cette vision monolithique. Alors dans ces conditions, comment les juifs de culture arabe, débarqués en masse en Europe dans les années 60, auraient-ils pu clamer: « Notre histoire, ce n’est pas la Shoah. Nous n’avons pas vraiment vécu ce génocide. Par contre, nous avons subi un autre châtiment, un éthnocide qui a conduit à la destruction de notre identité et de notre culture»?

Article paru sur le site d’information Minorités