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Musulmans de France : mille ans d’histoire passionnelle

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Hostilités et rencontres, échanges et conflits. L’histoire des musulmans de France, vieille de plus de mille ans, n’a cessé d’être ponctuée d’événements contradictoires. D’où la place historiquement ambiguë de cette religion qui suscita, tour à tour, crainte, mépris et admiration. Focus.  

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S’il y a bien une minorité religieuse en France dont la présence est plus ancienne qu’elle n’y paraît, c’est sans aucun doute celle des musulmans. En effet, bien que l’installation durable de familles musulmanes dans l’Hexagone date des années 50, les prémices de l’islam en Gaule remontent au Moyen-âge, bien avant que la France soit France. Précisément en 719, dans le sillage de la conquête arabe de l’Espagne, quand un gouverneur musulman d’Andalousie franchit les Pyrénées pour conquérir Narbonne. « Pendant près de 40 ans, la cité s’imposera comme le chef lieu d’une province 100 % islamique», explique Philippe Sénac, historien spécialiste de l’occident musulman. L’autre événement majeur qui marque les relations franco-musulmane : la fameuse bataille de Poitiers, remportée par Charles Martel en 732, qui freine la conquête arabe en Occident. « C’est un des épisodes les plus célèbres de l’histoire de France tant il participera, a posteriori, à la construction de la nation française», ajoute Philippe Sénac en rappelant que l’événement sera même récupéré mille ans plus tard pour “booster” la conquête coloniale de l’Algérie. C’est dire si l’expérience musulmane sur le territoire français fut d’abord perçue en termes guerriers. « La figure du barbare qui colle à la peau des musulmans s’inscrit alors dans l’imaginaire collectif français et chrétien, surtout à partir du 10ème siècle, quand un peuplement maure s’établit en Provence« , précise l’historien.

Age d’or islamique

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Si les siècles suivants sont marqués par l’absence quasi-totale de toute présence musulmane en France, les sentiments d’hostilité à l’égard de l’islam restent eux très vivaces. Notamment lors des croisades, pointant les musulmans comme les ennemis religieux à combattre. « Dans ce contexte d’expansion occidentale poussant à la conquête des lieux saints au Proche-Orient, une guerre sainte est menée contre les infidèles. Elle s’appuie sur la défense de la chrétienté et la diabolisation de l’adversaire musulman nourrissant, entre autres, des caricatures à l’encontre du prophète Mahommet et plus généralement de la civilisation islamique », relate Philippe Sénac. Et de nuancer : « C’est toutefois lors des croisades, que l’image du musulman et la connaissance de l’islam finissent par se préciser. Exit le seul mépris véhiculé par l’ignorance, on commence à mieux connaître la culture islamique, et à prendre conscience de ses valeurs, de sa richesse. Ainsi, se mêle à la crainte, une certaine fascination« . D’autant que c’est entre le 9ème et le 15ème siècle que la civilisation musulmane brille le plus par ses productions originales en mathématiques, astronomie, théologie et philosophie. « Outre la traduction du Coran et de textes arabes en latin, nombre de grands érudits musulmans, à l’instar du philosophe andalou Averroès, transmettent à l’Occident divers traités de philosophie grecque. Cette réception de la pensée antique et des sciences arabes s’effectue jusque dans les universités médiévales françaises », détaille l’historien.

Musulmans captifs

On l’aura compris, les nombreux combats qui ont opposé la France aux musulmans pendant le Moyen Âge ne sauraient faire oublier ces échanges culturels ayant largement contribué au progrès humain. On n’oubliera pas non plus “les rapports plus pacifiques entre les deux camps qu’il s’agisse de contacts diplomatiques ou d’alliances militaires comme si le clivage religieux n’avait pas toujours constitué une barrière infranchissable », souligne Philippe Sénac. En témoignent par exemple les relations parfois amicales entretenues par les souverains carolingiens et les Abbassides de Bagdad ou l’alliance en 1536 entre le roi de France, François 1er, et le sultan ottoman, Soliman le Magnifique, dans la guerre contre l’empereur Charles Quint.

En revanche, le musulman demeure encore pur ennemi en Méditerranée dans le cadre de la guerre « de course » qui s’étale tout au long du Moyen-âge. « Ponctués de périodes de trêves, ces affrontements en mer opposent corsaires européens et du monde arabe pour le contrôle des côtes », raconte Jocelyne Dakhlia, directrice de recherche à l’Ehess. Une période durant laquelle des dizaines de milliers de musulmans sont capturés et faits prisonniers en France, constituant ainsi une main d’œuvre servile pour travailler notamment dans les galères. « Pour obtenir leur liberté, certains paient des rançons, d’autres se convertissent ou prennent la fuite. De plus en plus visible, cette présence se diffuse alors dans la société française. Elle tranche avec la présence plus ancienne mais surtout plus discrète d’esclaves et servantes sarrasines venus avec leurs ‘maîtres’ au retour des croisades », analyse Jocelyne Dakhlia. A ces populations, s’ajoutent d’autres présences plus « élitistes » : des réfugiés politiques originaires du Maghreb ou encore des commerçants musulmans à la conquête de places de marchés.

Une présence en filigrane

« D’une façon générale, les uns comme les autres cherchent à se fondre dans le décor pour ne pas éveiller l’hostilité, relate l’historienne, la société française elle-même préfère ne pas les voir. Car les musulmans, plus que les juifs, restent assignés à une place extérieure. Ils sont associés à un monde lointain et menaçant aux frontières de l’Europe. Même s’ils circulent voire s’installent dans diverses régions françaises, leur présence se veut capillaire, en filigrane. C’est pourquoi très peu de lieux de culte musulmans sont tolérés à l’époque». Une stratégie d’invisibilité qui s’avère relativement payante. « A la différence des juifs, on ne constate pas de grand phénomène de violence collective à leur égard, excepté un massacre perpétré à Marseille en 1620 contre des Turcs ».

Les périodes antérieures au 19ème siècle se définissent globalement comme un rapport paritaire entre les puissances européennes et islamiques. Du moins jusqu’à la colonisation du Maghreb avec la prise d’Alger par les Français en 1830, qui s’obtient non pas sans résistance des populations locales (voir encadré). « Dès lors, le regard que portera la France sur les indigènes musulmans est celui d’une relation à un peuple vaincu et inférieur, indique Jocelyne Dakhlia, cette vision péjorative de l’islam oscillant entre mépris et crainte, avec toujours en toile de fond cette assignation à une place extérieure, va longtemps perdurer en Métropole ».Même lors des deux conflits mondiaux du 20ème siècle suscitant pourtant une participation massive de travailleurs et surtout de soldats maghrébins à l’effort de guerre. Avec un chiffre éloquent : celui de 70 000 soldats musulmans morts pour la France rien que durant la première guerre mondiale. Durant l’occupation nazie, le combat mené par ces soldats sera double : ils luttent pour la libération de la France mais aussi pour celle de leur pays d’origine, le discours français sur la liberté et la justice trouvant un large écho auprès des indépendantistes maghrébins. Guerre d’Algérie, décolonisation, vagues migratoires en France et émergence d’une minorité arabo-musulmane : si le siècle passé voit les relations entre la France et l’islam se complexifier davantage (voir interview Benjamin Stora), c’est aussi parce qu’une même problématique sociétale demeure sans réponse : comment parvenir, au delà des fantasmes ambiants, à faire passer le musulman de la posture de l’Autre à celle de concitoyen à part entière… Un challenge de taille pour une France métissée dont près de 10 % de la population est désormais de confession islamique.

Espagne/Maghreb : un héritage arabo-andalou encore disputé

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Difficile d’imaginer que juifs, chrétiens et musulmans ont pu coexister pacifiquement  en Andalousie par le passé, tant les tensions dans la région, surtout de part et d’autre du détroit de Gibraltar, sont désormais vivaces. Elles se cristallisent autour d’un héritage arabo-andalou, encore disputé. Mais sont aussi entretenues par un fossé économique de taille entre les deux rives de la Méditerranée.

Reliquat vivant de l’age d’or espagnol, l’Andalousie fait partie de ces régions européennes qui ont su garder leur caractère mythique. Un pouvoir d’attraction qui marque, certes, l’imaginaire collectif européen, mais surtout booste le marché touristique local. Du palais de l’Alcazar à celui de l’Alhambra, en passant par la fameuse « juderia » (maison de naissance du philosophe juif Maimonide), combien d’occidentaux viennent admirer, dès les premiers temps estivaux, ces vestiges majeurs de l’architecture islamique espagnole ? Un voyage dans le temps qui favorise l’immersion dans cette époque longue de six siècles (du 8ème au 15ème siècle) où la péninsule ibérique faisait partie du monde arabe… Une période des plus florissantes du moyen âge, où comme le répète à l’envie les historiens, juifs, chrétiens et musulmans cohabitaient en paix…

Vue sur le patio de las Doncellas, à l’Alcazar de Séville, construit dès 844 par les Omeyyades d’Espagne, pendant la période musulmane.

Architecture très « arabe »

Comme nombre d’Européens d’origine « orientale », j’ai, moi aussi, été séduit par ces images, certes convenues, mais fascinantes de l’Andalousie, mettant à mal le soit-disant clivage « nord-sud » du monde méditerranéen. Au point de vouloir m’y rendre pour saisir la réalité derrière le mythe. Or, une fois sur place, une chose m’a vraiment frappée : au delà de l’architecture, certes très « arabe » de l’Andalousie (et volontairement bien conservée), il ne semblait plus rester grand chose de cette région chatoyante, dont le brassage culturel faisait autrefois sa spécificité. Car en effet, au-delà des visiteurs européens et asiatiques venus s’extasier devant les édifices de l’Espagne mauresque, les minorités musulmane ou juive, autrefois porteuses de cette mixité ethnique, semblaient avoir disparues du décor. Finalement, c’était un peu comme déambuler dans les ghettos yiddish d’Europe de l’Est sans y trouver un seul juif. Sauf, qu’en Andalousie, l’heure n’est pas au recueillement, bien au contraire. Et ce, alors que cette région rappelle, elle aussi, l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire d’Europe : la Reconquista (inquisition espagnole), avec son lot d’expulsions, conversions forcées et pogroms… Autant d’exactions menées d’une main de fer par les rois catholiques Ferdinand et Isabelle, à l’encontre des juifs séfarades comme des musulmans, sonnant le glas du multiculturalisme ibérique.

Monument majeur de l’architecture islamique, l’Alhambra de Grenade est l’un des témoins les plus prestigieux de la présence musulmane en Espagne.

Reconquête de l’Andalousie

En venant en Andalousie en 2010, je m’étais donc définitivement trompé d’époque. Pire, mes déambulations en plein mois d’août dans la banlieue de Séville, au sein de processions à l’effigie de la vierge Marie, m’ont rappelé avec force le caractère traditionnel et 100 % catholique de la société andalouse. Un peu comme si cette dernière voulait nier toute communauté de culture avec le tout proche Maghreb. Exemple probant : l’actuelle polémique concernant l’appellation de la Mezquitta, la fameuse « mosquée-cathédrale » de Cordoue. En effet, faut-il rappeler que l’évêque de Cordoue, lui même, appelle régulièrement la ville à renoncer à cette terminologie pour ne pas« semer la confusion » chez les visiteurs? « Il n’y a aucun problème à dire que ce temple a été construit par les califes musulmans, s’est déjà défendu ce dernier dans les médias espagnols. Mais il est inapproprié de l’appeler mosquée aujourd’hui, parce que cela fait des siècles que ce n’est plus le cas. » Pourtant, nombre de musulmans tentent chaque année de prier dans la Mezquitta, au grand dam des autorités espagnoles décidément peu résolues à faire de ce joyau architectural un lieu de culte à la fois chrétien et islamique.

Les habitants de Benacazon, ville de la banlieue de Séville, lors d’une procession à l’effigie de la vierge marie, organisée en plein mois d’août.

Cette querelle autour du très convoité héritage arabo-andalou est plus que jamais emblématique de l’histoire à la fois riche et complexe des chrétiens et musulmans en Andalousie. D’autant que les réseaux islamistes, à l’instar de l’Aqmi (Al Qaïda au Maghreb Islamique) appellent aujourd’hui même à la reconquête d’« Al Andalus », en référence à ce coin d’Espagne jadis sous l’égide des califes musulmans.

Choc culturel

C’est dire la teneur des relations qui règnent de part et d’autre du détroit de Gibraltar! Mais si les Andalous campent sur une posture distante à l’égard du monde arabe, quid de l’attitude des marocains, eux mêmes, face à l’Andalousie voisine? Hostilité? Proximité? Indifférence? Pour avoir quelques éléments de réponses, j’ai décidé de prendre le bateau à Tarifa, une station balnéaire andalouse des plus branchées, afin de m’immiscer quelques temps dans l’univers maghrébin. Après une traversée de plus d’une demi heure (sur une mer très agitée, en compagnie de marocains tout aussi malades que moi), j’atteignais enfin Tanger. Et là, le choc fut total. En effet, un décor, tout nouveau s’imposait à moi. L’ambiance, les odeurs, les vêtements, l’architecture, l’hygiène, tout s’opposait à l’Andalousie, que je venais à peine de quitter.

Trois marocaines lors de la traversée du détroit de Gibraltar. Elles ont quitté Tarifa (Andalousie) pour se rendre à Tanger.

A peine sorti du bateau, des chauffeurs de taxi s’attroupent par dizaines. Ils m’entourent, m’interpellent : « tu viens d’Espagne? Suis nous, on t’emmène », martèlent-ils à l’unisson, dans un mélange sommaire d’espagnol et français. Déstabilisé, je décide de monter dans une des voitures, un engin tout défoncé comme on en voit peu en Europe. Les yeux curieux, j’observe, à travers la vitre, chaque parcelle de rue, de trottoir et de visage. Ça grouille de monde à l’extérieur. Tandis que les mères, la plupart voilées, marchent bras dessus bras dessous avec leurs filles, les hommes restent assis à des terrasses de café, alignés les uns à côté des autres. Quant aux jeunes garçons, beaucoup travaillent déjà dans les souks. Ils n’hésitent pas à harceler les touristes occidentaux pour leur vendre babouches, tapis et autres narguilés… Le chauffeur de taxi m’observe de son rétroviseur le regard amusé. « Bienvenu sur notre planète », dit-il avec un sourire ironique. En effet, j’avais bien quitté l’Espagne et par la même, l’Occident.

Des disparités économiques et culturelles

« Ici, on est toujours au Moyen Age », jugera au cours de mon voyage, Yassine, un jeune étudiant marocain installé à Paris. Avant d’ajouter:  » Certes, il existe une certaine proximité entre la vie andalouse et nord marocaine: les deux populations captent les mêmes chaînes locales, se côtoient lors de leurs fréquents allers retours de part et d’autre du détroit de Gibraltar… Mais globalement, elles évoluent dans deux sociétés totalement différentes, d’un point de vue économique, social ou religieux ». D’autant qu’à travers ces disparités de taille semblent se rejouer une autre histoire, plus ancienne : celle de la colonisation, à travers laquelle prévaut toujours au Maghreb, la figure du blanc riche et dominateur, qu’il soit Andalou, Basque ou Français. D’ailleurs, l’existence, aujourd’hui encore, de deux enclaves espagnoles au Maroc (Ceuta et Mellila) ne font qu’actualiser ce passé pourtant considéré comme révolu en Europe.

A Fès, les habitants se bousculent à l’entrée de la vieille ville, alors que le Hazan (appel à la prière) vient de retentir. Dans le classement IDH (Indice de développement humain) des pays en 2009, le Maroc occupe la 130ème place alors que l’Espagne voisine caracole en 15ème position.

Aussi, après mes péripéties au sein du royaume chérifien (Tanger, Fès et Chefchaouen), le fossé entre voisins marocains et andalous ne m’était jamais paru aussi grand. Plus je m’évertuais à retrouver des similarités entre ces deux sociétés, plus leurs différences devenaient flagrantes. Et si, contrairement à ce que j’avais espéré, la Méditerranée n’était aujourd’hui qu’un mur et non la « mère » commune à tous ses pays riverains ? Difficile pour moi de se résoudre à un tel constat. Et pourtant… D’ailleurs, l’échec, pour l’heure, cuisant, de l’Union pour la Méditerranée, lancée en 2008 par notre « téméraire » président, n’en constitue-t-il pas l’un des tristes exemples?

 

Zoom : L’Espagne renforce le contrôle de son immigration

14,4 km. C’est la largeur du détroit de Gibraltar, qui sépare aujourd’hui l’Andalousie du Maroc. Si celui-ci ne constitue qu’une infime bande d’eau séparant deux continents se narguant l’un l’autre, il a coûté la vie à de nombreux immigrants illégaux. Car en effet, la traversée a généralement lieu sur des embarcations de fortune (nommées patera), causant de fréquents naufrages. Le nombre final de morts fait d’ailleurs l’objet d’une polémique : il serait d’au moins plusieurs dizaines par an, mais certains parlent de milliers. Depuis les années 2000, l’Espagne a mis en place une politique de coopération avec le Maroc visant à mieux régulier l’immigration illégale à sa frontière sud. Des immigrants en provenance essentiellement d’Afrique Subsaharienne et du Maghreb.

Il faut savoir que l’Espagne compte également de nombreux immigrants originaires du Sahara Occidental, ancienne colonie espagnole occupée aujourd’hui par le Maroc, alors qu’elle revendique depuis trente ans son indépendance. Contrairement aux immigrants illégaux venus d’Afrique, les Sahraouis ont souvent pu bénéficier de conditions privilégiées leur permettant de se réfugier en Espagne de façon tout à fait légale. Et pour cause: depuis le départ des Espagnols du Sahara Occidental en 1976, la population sahraouie vit au rythme des exactions lancées par le pouvoir marocain sur son territoire. Des évènements qui sensibilisent aujourd’hui encore l’opinion publique espagnole et génère un fort soutien des autorités du pays vis à vis de la cause sahraouie. Quitte à jeter des coups de froid réguliers dans les relations, officiellement au beau fixe, avec le Maroc.

Manifestation de soutien au Sahara Occidental, organisée par la communauté sahraouie de Madrid, le 13 novembre 2010.