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Israël-Palestine: une passion française

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« Victime collatérale » du conflit israélo-palestinien, la France doit faire face à des tensions toujours plus vives entre juifs et musulmans sur son territoire. Mais au delà des prises de positions d’ordre communautaire et affective, ces répercussions ne seraient-elles pas symptomatiques d’un malaise plus profond, spécifique à la société française ? Réponses. 

Vivre_la_paix

Colloques sur le Proche-Orient annulés par certaines instances juives, appels au boycott d’Israël lors du Salon du livre 2008, titre de « citoyen d’honneur » attribué par la ville de Paris au soldat Shalit… Des événements qui ont un point commun : ils témoignent de l’impact fort du conflit israélo-palestinien en France. « Au point que des expressions comme ‘importation du conflit’ ou ‘Intifada des banlieues’ ont émergé depuis une dizaine d’années, période où les actes antisémites corrélés à l’actualité proche-orientale sont montés en flèche en France», constate Marc Hecker, chercheur à l’Institut français des relations internationales. Et pour cause: « depuis le début de la deuxième Intifada, survenue en septembre 2000, environ 400 actes antisémites ont été recensés chaque année, soit quatre fois plus que dans les années 90. détaille Jean-Yves Camus, politologue. Et ils sont désormais le fait majoritaire de jeunes d’origine maghrébine.» Insultes, synagogues incendiées, agressions physiques, des actes ayant atteint le millier par an durant les périodes d’actualité chargées au Proche-Orient (guerre du Liban de 2006, opération « plomb durci » à Gaza début 2009…) selon le rapport 2011 du Service de protection de la communauté juive.

«La situation est vraiment intenable pour les Juifs ! Nous avons peur de porter la kippa, rasons les murs… Certains envisagent même de partir vivre à l’étranger », lance Samy Gozlan, président du Bureau de vigilance contre antisémitisme, en rappelant que l’affaire Merah constitue, en la matière, un vrai tournant. «Si le soutien aux Palestiniens est concevable, l’est-il toujours lorsqu’il tourne à la haine d’Israël et des Juifs ?, questionne ce dernier, D’autant que certains justifient l’antisémitisme en arguant notre soutien à Israël. Mais est-ce un crime de manifester un attachement à un pays où nous avons, pour la plupart, de la famille et des proches?» Des propos qui en disent long sur le désarroi d’une communauté largement exposée à un conflit distant de plusieurs milliers de kilomètres.

« Le climat est, certes, préoccupant, mais gare à ne pas dramatiser les choses en invoquant systématiquement l’importation du conflit en France, nuance Marc Hecker, car le degré de violences existant de part et d’autre est loin d’être comparable. Nous n’avons pas d’attentats-suicides ici, poursuit-il en précisant que l’affaire Merah ne saurait créditer la thèse de l’importation du conflit. « Cet événement s’inscrit davantage dans la mouvance djihadiste internationale, basée en Afghanistan, certes hostile à Israël et aux juifs, mais également à l’Occident en général ». En témoigne le meurtre par Mohammed Merah de soldats français, de surcroît, de confession musulmane.

Si l’importation du conflit doit donc être relativisée, force est de constater que cette guerre déchaîne les passions, plus qu’aucune autre. « Car vivent en France les plus grandes communautés juive et arabe d’Europe», rappelle David Chemla, secrétaire européen de JCall, mouvement de citoyens juifs européens militant à la fois pour l’arrêt de la colonisation et la sécurité d’Israël.

Un intérêt passionnel toutefois loin d’être réduit au strict affrontement communautaire. Exemple probant : l’existence au sein même de la communauté juive, d’associations pro-palestiniennes comme l’Union juive française pour la paix. « Depuis 1994, nous militons en faveur des droits des Palestiniens et contre la politique ultra sioniste et d’occupation de l’État d’Israël », confirme Jean-Guy Greilsamer, co-président de l’association. Un engagement pro-palestinien aussi partagé par une frange non négligeable de syndicats et partis de gauche. « Il suffit d’aller aux nombreuses manifestations pro-palestiniennes où trônent aussi bien des drapeaux d’associations musulmanes que ceux des Verts, de la CGT, etc., pour s’en rendre compte », note Marc Hecker. C’est dire la capacité du conflit israélo-palestinien à susciter l’attention de publics hétérogènes. Et pour cause : « Au delà de son caractère asymétrique propre à générer des mouvements de solidarité en faveur de la partie « faible », ce conflit revêt une charge symbolique plus forte encore, analyse Marc Hecker. Caril évoque aussi bien des valeurs telle que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, que des faits historiques « parlant » aux citoyens des pays occidentaux, comme la Shoah, le colonialisme et plus récemment, le terrorisme.»

Autant de références connues de tous qui confèrentà cette guerre régionale, une dimension universelle. Au travers de laquelle deux récits s’opposent : la lecture coloniale et des droits de l’homme, côté pro-palestinien, et celle de la démocratie contre l’obscurantisme islamiste, côté pro-israélien. Un affrontement qui passe par des provocations multiples visant à marquer les esprits, comme les expressions « Sioniste = Nazi » ou « Nazislamisme ».

Cette guerre des mots est d’autant plus forte qu’elle est amplifiée par les médias, véritable caisse de résonance du conflit en France. « En effet, cet affrontement est l’un des plus couverts au monde, rappelle Jérôme Bourdon, sociologue des médias, responsable du département de communication à l’université de Tel-Aviv, ainsi, les médias diffusent en chaîne des images que s’approprient alors les publics». Or, en privilégiant les scènes de violence au détriment des analyses d’experts, « les médias télévisés induisent une compréhension simplifiée et binaire du conflit avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Une vision manichéenne qui creuse plus encore cette opposition entre chaque camp. Chacun cherchant alors à imposer ses opinions à l’autre», constate Benjamin Ferron, chercheur à l’université Rennes-1 et auteur d’une thèse sur les stratégies médiatiques des mouvements pro-israéliens et pro-palestiniens. « Résultat : c’est la surenchère perpétuelle, notamment sur les réseaux sociaux, devenus des outils de propagande et de critique pour les militants», complète Jérôme Bourdon. En témoignent les débordements sur le web, obligeant les sites Internet à clore tous commentaires sur le sujet. « Les positions se sont tant radicalisées, qu’elles obligent ceux qui n’ont pas d’avis tranché à se prononcer et, pire encore, à se ranger dans un camp », déplore M’Hammed Henniche, secrétaire général de l’Union des organisations islamiques, en relatant l’affect régnant dans les quartiers populaires sur le sujet.

Une guerre médiatique qui vise aussi les journalistes, pointés du doigt par l’opinion publique pour leur manque d’objectivité. « Le niveau de conflictualité autour du Proche-Orient est tel que la couverture des événements est elle-même sujette à controverse», confirme Benjamin Ferron. C’est pourquoi des militants n’hésitent pas à taxer la presse française d’être 100 % pro-israélienne ou pro-palestinienne. « Alors que dans les faits, c’est bien plus complexe, les positions des médias étant loin d’être unanimes, variant selon les journaux, au regard de leur ligne éditoriale, leur lectorat… Et aussi selon les époques». Des arguments qui ne suffisent toutefois pas à calmer les polémiques. En attestent les accusations du Crif contre un reportage diffusé sur France 2, fin 2011, dans l’émission « Un Oeil sur la Planète », qualifié de mensonger et d’anti-israélien. Une controverse qui rappelle aussi celle survenue en 2000, avec la diffusion d’un reportage sur la mort de Mohammed al-Durah, un enfant palestinien tué par balles. Le film qui pointait la responsabilité de l’armée israélienne dans l’assassinat fut tant critiqué, que son auteur, Charles Enderlin, de confession juive, fut taxé d’avoir « la haine de soi juive ».

« Tous les arguments sont bons pour discréditer les reporters quitte à pointer du doigt leurs origines », dénonce Jérôme Bourdon. C’est dire si les journalistes spécialistes du Proche Orient avancent sur un terrain miné ! « On doit tout le temps se justifier, prouver qu’on n’est pas des menteurs, c’est vraiment fatiguant, confirme Virginie Terrasse, photo-reporter qui a travaillé plusieurs années dans la région. Et d’ajouter: « nombre de journaux ont tellement peur de susciter la polémique, qu’ils pratiquent l’autocensure. Résultat: seuls certains sujets sur le Proche-Orient sont acceptés : ceux sur les juifs ultra orthodoxes, les mères palestiniennes, etc. Au détriment de thèmes plus sensibles, portant sur les frontières ou la colonisation».

Des pressions qui n’épargnent également pas les responsables politiques, dont les déclarations sur le sujet sont tant surveillées que l’enjeu consiste à éviter tout dérapage. Un piège dans lequel tombent pourtant certains. A l’instar d’Eva Joly, candidate écologiste à la dernière élection présidentielle, qui a « approuvé» la comparaison de « Gaza à un camp de concentration à ciel ouvert», prononcée initialement par Nathalie Arthaud (Lutte Ouvrière). Bien qu’elle ait exprimé ensuite ses regrets, l’affaire suscita la colère des représentants de la communauté juive. De la même manière, les propos, en mai 2012, de Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, sur « son lien éternel à Israël, à travers son épouse » suffirent à provoquer, côté pro-palestinien, un tollé sur la toile. Et à le discréditer auprès d’une partie de la communauté musulmane. 

Face à un tel climat d’irrationalité propice aux amalgames, c’est dire la difficulté pour les politiques de ne pas être catalogués dans un camp ou un autre. « Même au sein de la direction du PS, il y a une gêne à évoquer ce sujet sensible qui divise », confie Pascal Boniface, directeur de l’IRIS dont les positions critiques à l’égard d’Israël n’ont pas toujours fait l’unanimité au sein du parti (voir interview). Une raison pour laquelle il en a démissionné en 2001. «Si la gauche française a, en effet, un lien historique avec le mouvement sioniste, celui-ci ayant été porté au départ par des socialistes laïques militant pour l’autodétermination du peuple juif, rappelle Malek Boutih, ex-président de SOS Racisme et membre du bureau national du PS, la position du parti sur le conflit reste toujours la même: la co-existence de deux États». Un avis partagé par Pascal Boniface bien qu’il apporte une nuance : «Le parti reste encore prudent dans ses appels au soutien à la Palestine, et ce, pour éviter toute confusion avec les slogans anti-israéliens scandés par certains militants lors de manifestations. D’où l’absence de cortège socialiste lors des rassemblements de 2009 contre la guerre à Gaza».

Un exemple symptomatique des tabous entourant la question du Proche-Orient en France. « Les gens ont tellement peur qu’ils n’osent même plus s’exprimer sur le sujet », regrette Malek Boutih. Dès lors, l’expression de voix dissonantes au sein de chaque communauté s’avère plus risqué encore. Rony Brauman, ex-patron de Médecin sans Frontières, qui avait signé en 2003 avec d’autres personnalités juives un manifeste pour dénoncer la politique d’Israël, en fait toujours l’amère expérience. « J’ai tellement été sali par les instances juives officielles que je suis devenu persona non grata au sein de la communauté organisée. Le rejet est tellement fort que je ne peux même plus me balader rue des Rosiers, sans craindre de me faire agresser par des membres de la Ligue de Défense Juive ». Même les mouvements pacifistes plus consensuels comme JCall, ne sont pas épargnés par les intimidations. « Attaques verbales, insultes par mail, on est régulièrement taxé de traîtres par les extrémistes des deux bords. Les uns reprochant notre sionisme, les autres, notre position critique à l’égard de la colonisation israélienne », raconte David Chemla. Des positions radicales d’autant plus inquiétantes qu’elles vont crescendo, au fur et à mesure que le conflit s’enlise. «La moindre critique de la politique d’Israël est assimilée, de manière toujours plus systématique, d’antisémitisme tandis que les discours diabolisant Israël s’avèrent de plus en plus courants, le juif prenant alors la figure du colon dominateur», constate amèrement Rony Brauman.

Alors comment mettre fin à un tel cercle vicieux ?« C’est très compliqué, répond le politologue Jean-Yves Camus, d’autant que cette situation tendue est assez spécifique à la France». La raison ? « Le conflit fait écho à des problèmes de fond 100 % franco-français qui dépassent le strict cadre du conflit », répond ce dernier.

Ainsi, le Proche-Orient serait le miroir, plus encore l’exutoire, d’un panel de problématiques structurelles propres à la France, et encore laissées sans réponse… Comme la question post-coloniale, notamment celle de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, désormais projetée sur le conflit. «Et pour cause: dans un contexte fort de concurrence mémorielle, les jeunes issus de l’immigration exigent, eux aussi, la reconnaissance des souffrances de leurs ancêtres », poursuit Jean-Yves Camus.Un besoin d’autant plus exacerbé, que les juifs, eux, ont obtenu, à coups de luttes, la reconnaissance de la Shoah, un génocide auquel la France a activement participé. « D’où une condamnation peut être plus unanime aujourd’hui de l’antisémitisme que de l’islamophobie, développe le politologue, une politique du deux poids deux mesures d’autant plus frustrante pour certains enfants d’immigrés, qu’elle s’inscrit dans un contexte où les discriminations à leur égard sont plus courantes qu’envers les juifs, auxquels ils prêtent, de plus, une situation privilégiée». Autant de mécanismes qui favorisent, dès lors, l’identification irrationnelle de certains jeunes à la souffrance des Palestiniens, devenus l’emblème des « musulmans opprimés ». Les banlieues françaises étant alors assimilées, dans leur imaginaire, aux territoires palestiniens. « De la même manière, de nombreux juifs, persuadés qu’ils n’ont plus d’avenir en France, s’identifient aux israéliens, souligne Jean-Yves Camus, alors que paradoxalement s’épanouit dans l’Hexagone une vie juive des plus dynamiques depuis les années 70». Des identités fantasmées «d’autant plus regrettables, selon M’hammed Henniche, qu’elles nous empêchent d’avancer les uns et les autres et de traiter des vrais problèmes existant en France tels que les inégalités, les discriminations, la place de la religion, etc.»

La fin deces débordements identitaires doit-elle donc passer par un arrêt des prises de positions sur le conflit ? « Certainement pas !, répond Samia Hathroubi, fondatrice de JEM EGO, Juifs et Musulmans Ensemble Génération Ouverte, nous avons tous besoin d’exprimer notre opinion. Mais apprenons à échanger avec du recul, malgré nos attachements identitaires ! Et ce, en gardant en tête que notre quotidien est ici et pas là bas». Et c’est pour favoriser une telle prise de distance, que l’association a mis en place des ateliers, visant à créer de nouvelles méthodes pour parler du sujet. « Une manière aussi du créer du lien entre ces deux communautés qui se connaissent finalement assez mal aujourd’hui encore», conclut la fondatrice. 

Article paru dans Respect Mag numéro spécial 100 % Juifs de France (octobre 2012) 

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« Juif arabe »: une identité confisquée

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Être à la fois juif et arabe: cette identité peut paraître risible voire totalement dénuée de sens. Pourtant mes ancêtres l’ont portée sans complexe pendant des siècles. Avant qu’elle ne soit sacrifiée sur l’autel du colonialisme européen, du sionisme et du nationalisme arabe. Et pour cause: hormis, quelques centaines de juifs vivant encore ça et là dans le monde arabe, cette communauté très ancienne a quasiment disparu aujourd’hui. Retour sur ce passé révolu, effacé de la mémoire collective en Orient comme en Occident.

Entrée de la Médina de Sousse, Tunisie. La présence passée des juifs au Maghreb, comme dans le reste du monde arabe n’est plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir.

Quoi de plus normal pour un français d’origine tunisienne que de se sentir concerné par les bouleversements politiques, popularisés par le terme « révolution du jasmin »  ayant secoué et secouant toujours la Tunisie? Un pays qui plus est initiateur d’un mouvement politique sans précédant ayant submergé tout le monde arabe ! Si j’avais des proches là bas, sans doute aurais-je été, à l’époque du renversement du régime, plus qu’interpellé par leur sort. Sans doute ressentirais-je aujourd’hui encore une certaine fierté à l’idée « d’appartenir » à ce peuple courageux. Or, si durant la révolution du jasmin, j’ai ressenti moi aussi une certaine émotion, c’est pour une raison contraire: le fait de n’avoir pu justement partager ce sentiment alors que toute ma famille est originaire de là bas. En effet, mon père est né à Sousse (une des villes frappées par les récentes émeutes), il y a grandi jusqu’à ses vingt ans, avant de quitter le pays dans les années soixante. Il n’a obtenu la nationalité française qu’à l’âge de quarante ans, lors de son mariage avec ma mère, « soussienne » comme lui. Pour sa part, elle a quitté la Tunisie avec sa famille en 1962, plusieurs années après l’indépendance du pays.

La faute à l’Histoire

Alors pourquoi ma famille, tunisienne à 100 %,comme moi-même, ne pouvons ressentir la même « implication émotionnelle » face aux évènements en Tunisie? A qui la faute? Je n’ai trouvé qu’un seul responsable : l’Histoire. Et quelle histoire? Celle des relations riches et complexes entre juifs et arabes en terre d’islam. Car en effet, notre seule différence, face à une famille tunisienne « classique », (disons arabe, même si, le terme « musulmane » est désormais de rigueur, climat islamophobe oblige), c’est que nous sommes juifs. Juifs tunisiens. Ou encore « tunes », dixit le milieu communautaire juif parisien.Si des films comme la « Vérité si je mens » ont popularisé la culture judéo-nord africaine en France (via les clichés désormais éculés sur les juifs du sentier), il faut reconnaître que l’histoire de mes ancêtres est loin d’avoir marqué la pensée occidentale. Et pour cause: comment les « juifs arabes », désignés comme « séfarades », pouvaient parler de leur histoire face à la prédominance d’une culture juive européenne, celle des « ashkénazes », inventeurs du yiddish et victimes de la Shoah? Et puis, qui aurait voulu s’intéresser à ce petit million de gens qui a vécu dans le monde arabe jusqu’à la moitié du vingtième siècle: plus de 100 000 en Tunisie ou en Algérie, 250 000 au Maroc, 75 000 en Egypte ou encore 130 000 en Irak, etc.? Dans ce contexte actuel d’hégémonie occidentale, il n’y avait de la place que pour une seule mémoire juive.

Cimetière juif de Fès au Maroc. Quelques centaines de juifs vivent aujourd’hui au royaume chérifien alors qu’avant 1948, ils étaient près de 260 000.

Faire table rase du passé

C’est d’ailleurs pourquoi l’« extinction » de notre civilisation en quelques décennies à peine, s’est déroulée dans l’indifférence la plus totale. Une histoire que le monde entier semble vouloir oublier, occulter, comme si elle n’avait jamais existé: aussi bien les arabes, surtout ceux de la jeune génération, que les occidentaux, presque tous ignorants de ce riche passé. Sans oublier les juifs orientaux eux mêmes enclins à faire table rase de leur histoire. En effet, combien d’entre eux nient-ils aujourd’hui leur arabité et par conséquent leur propre identité? Et surtout, quelle souffrance faut-il ressentir pour tomber dans un tel déni identitaire? Pourtant, l’histoire juive arabe est belle et bien terminée. Trop tard pour faire machine arrière ! Moi-même, j’ai perdu toute « tunisianité ». On me l’a confisquée. Car mes parents n’ont pu me la transmettre. Avant leur naissance, elle avait déjà été sacrifiée sur l’autel du colonialisme européen, pour être ensuite piétinée par le sionisme et le nationalisme arabe.

Faire fi de cette « Histoire », où plutôt tenter de la réécrire, voilà le créneau de tous ceux qui veulent présenter les juifs et les arabes comme des peuples historiquement ennemis. Mensonges! Le fait même d’opposer ces deux identités a longtemps été étranger au monde arabe.

La Gribha, située à Djerba, en Tunisie, est la plus vieille synagogue du monde arabe. Chaque année, des milliers de juifs tunisiens, désormais répartis entre la France et Israël, viennent y effectuer un pèlerinage.

Le statut de « dhimmi »

Certes, gare à l’angélisme. Loin de moi la volonté de dresser un portrait 100 % élogieux de la condition juive en terre d’islam. D’ailleurs mes ancêtres ne savent que trop bien la complexité d’avoir vécu en minorité dans cette région. Comme ils le répètent à l’envie, ils étaient soumis, à l’instar des chrétiens, à un statut spécifique, celui de « dhimmis ». Sa spécificité, selon les historiens: accorder au travers d’un pacte ou d’un contrat à la fois  protection et liberté religieuses aux « peuples du livre » moyennant un panel de restrictions: paiement de la « jizya », un lourd impôt, interdiction de construire de nouveaux lieux de culte, de faire du prosélytisme… Citoyens de seconde zone, les juifs et les chrétiens étaient également soumis à l’arbitraire des dirigeants. Ainsi, les califes les moins tolérants pouvaient leur imposer le port de vêtements distinctifs, leur interdir de posséder un animal ou de se déplacer avec, etc. Sans oublier les massacres et pogroms à leur encontre, loin d’avoir été inexistants.

Toutefois, nombre de juifs orientaux, à l’instar d’essayistes douteux comme la britannique Bat Yeor, instrumentalisent ces évènements pour (se) convaincre du caractère 100 % tragique de leur condition passée en terre d’islam. Pire, abreuvés par l’idéologie victimaire véhiculée par l’Etat hébreu, ils vont jusqu’à faire l’analogie entre leur histoire et celle des juifs européens, marquée par un antijudaïsme et un antisémitisme des plus féroces. Pourtant, la judéophobie, dans sa forme la plus extrême, ne vient pas des pays arabes. Tous les historiens dignes de ce nom, s’accordent aujourd’hui sur ce point. En effet, alors que les juifs de l’Europe chrétienne, désignés comme les « assassins du Christ », vivaient au gré des croisades, pogroms, expulsions, etc., mes ancêtres, eux, ont pu nouer des rapports (relativement) harmonieux avec leurs voisins arabo-musulmans. Une entente précaire, mais propice à l’expansion d’une culture judéo-arabe originale, basée sur la mixité des rites culturels, culinaires, etc.

 

 

Témoins d’un monde disparu, les effets de la communauté juive de Fès, laissés après le départ de ses membres, ont été rangés pêle mêle dans une salle du « mellah », l’ancien quartier juif de la ville.

 

Un exode inéluctable

Seul un événement suffit pourtant à sonner le glas de cette civilisation: le colonialisme européen. Comment? En usant d’une technique des plus efficaces: celle du diviser pour mieux régner. Comme les métis dans les Antilles, les juifs orientaux, de part leur long passé migratoire, constituaient une « ethnie » plus hétérogène que les arabes. Dès lors, il était facile pour les Européens de s’appuyer sur cette population, plus mixte culturellement, pour implanter leur système colonial.

Pour les juifs les plus récalcitrants, l’adhésion au colonialisme s’est faite par la contrainte via leur acculturation forcée aux modes de vie européens. Exemple flagrant avec le décret Crémieux qui imposa en 1870 la nationalité française aux juifs d’Algérie. Un décret appliqué partiellement en Tunisie et au Maroc, où les mouvements de résistance à l’occidentalisation furent plus nombreux. Mais le rouleau compresseur européen a été plus fort. Et l’inévitable francisation commença au Maghreb, où les juifs quittèrent peu à peu leur « mellah » ou « hara » (vieilles villes juives marocaines et tunisiennes) pour s’installer dans les centres villes européanisés. Alphabétisation, accès aux progrès médicaux, adoption des codes vestimentaires occidentaux : en quelques décennies, les juifs sont devenus des étrangers dans leurs propres pays. Des « traîtres » qui profitaient du colonialisme alors que la majorité arabe, elle, en pâtissait. L’inéluctable divorce entre les deux communautés s’effectuera dès l’indépendance des pays arabes, élément déclencheur de l’exil des juifs. En Egypte, Syrie et Liban, leur exode aura lieu plus tôt encore. Dès la création de l’Etat d’Israël en 1948, symbole de défaite pour ses pays frontaliers, tous les juifs seront contraints de fuir la région.

Au nombre d’un million en 1948, les juifs du monde arabe ne sont plus aujourd’hui que quelques centaines. Qu’ils aient été chassés ou qu’ils soient partis de leur « plein gré », ils ont généralement vécu cette expérience de façon traumatisante. D’autant que dans la majeure partie des cas, cet exode s’est précédé de discriminations, limogeages, pillages, pogroms (celui de Constantine en 1934, du Farhoud à Bagdad en 1941, de Tripoli en 1945, etc.) qui ont peu à peu conduit les juifs au départ. Une spirale de violences déclenchée par un nationalisme arabe, puis musulman des plus exacerbés excluant les juifs de la communauté nationale, qu’elle que soit leur sensibilité politique: anticolonialiste, antisioniste, etc.

Juifs d’Irak lors de leur émigration vers Israël.

Citoyens de seconde zone

Rappelons le, l’idéologie sioniste a longtemps été étrangère aux juifs du monde arabe. Ce rêve de création d’un foyer national en Palestine n’était pas le leur, mais bien celui de leurs correlégionnaires européens. Aussi, il faudra attendre la fin de la décolonisation avant qu’ils décident de faire leur « aliyah » (« retour en Israël »). Mais une fois sur place, ce fut la désillusion pour la majorité d’entre eux. Considérés par les israéliens (à majorité, de culture occidentale), comme des citoyens de seconde zone, ces juifs au physique d’arabe seront souvent traités comme du bétail. D’ailleurs, dans son très beau film les « 12 enfants du rabbin », Yaël Bitton raconte avec émoi comment sa famille, originaire du Maroc, est tombée en désuétude une fois immigrée en Israël. En effet, comme nombre de juifs arabes, ils ont été parqués, dès leur arrivée, dans des cités dortoirs. Pire, dans certains cas, les enfants seront séparés de leurs parents, afin d’être « rééduqués» à l’israélienne. Cantonnés aux métiers les plus fastidieux, ils ne bénéficieront de perspective d’évolution en Israël qu’à partir des années 90.

Mais à quel prix? Déracinés, humiliés, combien d’entre eux ont du gommer leur origine pour se conformer au modèle dominant? Combien adoptent aujourd’hui même les costumes en noirs des « haredim » (juifs orthodoxes d’Europe de l’Est) pour justifier leur appartenance au « peuple d’Israël »? Au final, ils ont été dépossédés de leurs racines par le même processus historique que celui qui a spolié les Palestiniens: la haine de l’arabe. Une spoliation identitaire qui s’est renforcée au fil des guerres au Proche Orient. A tel point que les juifs arabes ont dû, en Israël comme ailleurs, se façonner une autre image : celle du sioniste pur et dur, désormais hostile aux Palestiniens desquels il faut se distinguer. Même en France, combien accordent-ils désormais un soutien aveugle, inconditionnel, à l’Etat hébreu, et de fait, à sa politique ultra répressive? Il faut voir ces français « séfarades » plein d’affect dès qu’on leur évoque l’histoire du soldat Shalit, emprisonné par le Hamas entre 2006 et 2011. Mais remplis de ressentiment quand on leur met en évidence les souffrances endurées par les enfants palestiniens.

A une époque où il est fortement déconseillé d’être à la fois juif et arabe, ma « communauté » a dû faire un choix. Choisir d’être juive à la manière dont l’Etat d’Israël l’impose. Une réalité à laquelle j’ai bien du mal à me résoudre. Alors parfois, j’ose imaginer un autre dénouement. Celui où les juifs arabes auraient été assez forts pour ne pas se laisser manipuler par les idéologies nationalistes des uns et des autres. Où ils lutteraient, aujourd’hui encore, contre cette opposition binaire entre judéïté et arabité qui ne laisse aucune place aux identités complexes. Et qui entrave surtout toute perspective de paix au Proche Orient.

Jeunes juives égyptiennes qui célèbrent une « batmitzva ». Elles seront, pour la grande majorité, expulsées de leur pays avec leurs familles, suite à la création de l’Etat d’Israël.

Zoom: La mémoire de la Shoah, marqueur identitaire des juifs arabes

En imposant l’idéologie sioniste aux juifs arabes, leurs correlégionnaires européens leur ont aussi transmis un autre marqueur identitaire, et pas des moindres: la mémoire (parfois excessive?) de la Shoah. En effet, si les juifs « séfarades » montent souvent au créneau dès qu’on aborde le conflit au Proche Orient, ils affichent également une sensibilité à fleur de peau dès que ce génocide est mise sur le tapis.

Alors bien sûr, quoi de plus normal pour un être humain, juif de surcroît, de manifester une certaine émotion face à l’horreur de l’extermination nazie? Cette réaction concerne toute personne dotée d’une once d’humanité, juifs de culture arabe inclus, dont la grande majorité n’a pas souffert de la Shoah. Même s’il faut rappeler qu’en France notamment, plusieurs milliers d’entre eux, ayant immigré dans les années 30, ont partagé le même destin tragique que les juifs européens. Sans oublier l’application des lois antisémites de Vichy jusqu’au Maghreb (renforcées, en 1943 par l’occupation nazie de la Tunisie), qui sont loin d’avoir épargnées les juifs locaux.

Mais dès lors que les « séfarades » n’ont pas, pour la grande majorité, subi de plein fouet les affres du nazisme, ne peut-on pas s’étonner de leur réaction ultra affective en la matière? Pour comprendre un tel comportement, là encore, il faut revenir sur la spoliation identitaire qu’ils ont subi. Car en Occident comme en Israël, être juif aujourd’hui, c’est avoir forcément souffert de la Shoah, ou avoir des ancêtres qui en ont été victimes. Impossible de sortir de cette vision monolithique. Alors dans ces conditions, comment les juifs de culture arabe, débarqués en masse en Europe dans les années 60, auraient-ils pu clamer: « Notre histoire, ce n’est pas la Shoah. Nous n’avons pas vraiment vécu ce génocide. Par contre, nous avons subi un autre châtiment, un éthnocide qui a conduit à la destruction de notre identité et de notre culture»?

Article paru sur le site d’information Minorités

Israël sous les roquettes, la diaspora juive en alerte

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Chaque année, des Juifs du monde entier viennent visiter les villes israéliennes bombardées à partir des territoires palestiniens. Retour sur une journée « humanitaire » à Sdérot, commune frontalière de la bande de Gaza, qui a vécu sous les roquettes pendant plusieurs années. Jusqu’à ce que l’opération « plomb durci » menée par l’Etat hébreu, début 2009, y mette un terme.

Une jeune israélienne contemple les débris de roquettes qui ont été envoyées sur Sdérot. Au 23 novembre 2007, 6311 roquettes s’étaient abattues sur la ville en 23 ans.

Le silence règne sur la ville de Sdérot. En ce matin de janvier 2008, le froid se fait presque sentir dans le sud d’Israël. Un ciel dégagé laisse cependant deviner quelques rayons de soleil, éclairant largement cette petite localité de près de 20 000 habitants, située à 2,5 kilomètres de la bande de Gaza. Dans cette ville israélienne typique, dite de « développement », cohabitent pêle-mêle des Juifs du Yémen, d’ex-URSS ou d’Afrique du Nord, résidant pour la plupart, dans de petites maisons blanches, simples, et étrangement identiques les unes aux autres. Identiques tant par leurs aspects délabrés, que par leurs attirails ultra sophistiqués, tels que des toits blindés ou des fenêtres en fer. « A Sdérot, même les terrains de sports sont recouverts de murs de protection » explique un guide touristique israélien en s’adressant à un groupe de jeunes juifs français, venus en Israël via un programme communautaire appelé « Découverte » (« Taglit » en hébreu). Dans ce cadre, ils visitent la « Terre Promise » et participent, entre autres, à des journées « d’action humanitaire » dont une consacrée à la ville de Sdérot. L’objectif: les sensibiliser au dur quotidien de cette commune, devenue l’un des malheureux symboles du conflit israélo-palestinien. Et pour cause, entre 2001, début de la deuxième Intifada, et 2009, Sdérot a été la cible privilégiée des roquettes du Hamas et du Djihad Islamique, de par sa proximité géographique avec Beit Hanoun, une ville de la bande de Gaza d’où sont lancés ces engins artisanaux. Chaque jour, des roquettes ont été tirées, coûtant la vie à des dizaines de personnes ou blessant gravement de nombreuses autres. « Malgré toutes les protections mises en place, certains habitants n’ont malheureusement pas eu le temps de se réfugier dans les abris, une fois le code rouge (« Tseva Adom » en hébreu) déclenché », raconte tristement le guide touristique.

Impact d’une roquette dans une rue de Sdérot. Lorsque les « qassams  » envoyées par le Hamas s’écrasent au sol, elles peuvent projeter des billes de plomb et des éclats de shrapnell sur quelques dizaines de mètres.

« Nous vivons dans la peur »

A l’occasion de cette journée, les jeunes français viennent donc déambuler dans les rues de la ville pour constater les dégâts laissés par les roquettes palestiniennes « qassam ». Le clou du programme : la visite d’une école pour y peindre avec les enfants, des fresques, et leur offrir des petits cadeaux. « Hier encore trois roquettes ont été tirées, nous vivons dans une peur constante », déclare la directrice de l’établissement, avant d’ajouter: « aussi, le soutien de tous ces juifs de la diaspora constitue pour nous un grand réconfort. Leur présence est très importante car nous faisons tous partie du même peuple ». D’origine marocaine, cette femme, d’une cinquantaine d’années, a quitté Casablanca dans les années soixante dix, pour faire son « aliyah » (montée vers Israël). Elle habite depuis une trentaine d’années à Sdérot. Malgré ce quotidien difficile, elle ne cherche pas à déménager ailleurs. Tout comme la plupart des habitants de la ville. Mais pourquoi une telle résignation? Pour comprendre un tel comportement, il faut se pencher sur l’histoire de ces immigrants, issus pour la plupart de pays pauvres : largement « encouragés » par l’État d’Israël à venir peupler les villes de « développement » comme Sdérot où le chômage caracole à 40 %, ils ont pu y acheter une maison pour une bouchée de pain. Des logements malheureusement aujourd’hui invendables, condamnant ces familles sans ressources à croupir à Sdérot.

Des difficultés économiques et sociales

On l’aura compris, au delà des tirs quotidiens de roquettes, les habitants de cette ville, dont une bonne part vit sous le seuil de pauvreté (moins d’un dollar par jour), doivent faire face à des difficultés économiques et sociales particulièrement lourdes.  Et si les dirigeants d’un pays « développé » comme Israël n’ont, pour l’heure, pas daigné s’atteler à ce problème, c’est parce qu’ils ont d’abord privilégié un autre chantier: ramener un semblant de sécurité dans la ville. Et ce, en employant la manière forte. En effet, faut-il rappeler que l’opération « plomb durci », menée par Israël début 2009, était, entre autres, destinée à mettre fin aux tirs de roquette sur Sdérot? Une incursion, qui a, depuis, permis aux habitants de retrouver une certaine tranquillité. Mais à quel prix? En effet, comme les médias internationaux l’ont rappelé à l’unisson durant toute l’année 2009, environ 1 400 palestiniens, dont 400 enfants, ont perdu la vie lors de cette incursion sanglante, générant, in fine, une nouvelle flambée d’antisionisme à travers le monde. D’autant que cette opération, critiquée à juste titre par la communauté internationale, est loin d’avoir apporté la paix à Israël. En effet, le sud du pays est toujours la cible de roquettes, envoyées sporadiquement par le Hamas. Si elles ne s’écrasent plus sur Sdérot, elles poursuivent leur direction plus loin, jusqu’à Ashdod et Ashkelon, entamant le quotidien d’autres civils. Des hommes, des femmes et des enfants qui vivent désormais eux aussi au rythme des sirènes. En représailles, Tsahal, l’armée israélienne, n’a pas tardé à réagir. Elle lance en ce moment même de nouvelles incursions à Gaza. Avant qu’une autre « opération » de grande envergure, ne vienne prendre le relais.

Vue sur Gaza, séparé par seulement 2,5 kilomètres de Sdérot (Israël). Lors de l’opération « plomb durci » menée début 2009 par Tsahal, environ 1300 palestiniens ont perdu la vie dont plus de 400 enfants.

Written by MinoriTerres

octobre 11, 2010 at 6:41