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« Le racisme anti-arabe a muté en racisme anti-musulman »

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OLYMPUS DIGITAL CAMERAHistorien et professeur des universités, Benjamin Stora revient sur ce dernier siècle d’immigration maghrébine en France, de l’arrivée des travailleurs « indigènes », après la première guerre mondiale, à la construction, dans les années 2000, d’une communauté musulmane.

Dans les discours médiatiques et politiques, on a le sentiment que l’islam apparaît seulement aujourd’hui en France. Qu’en est-il réellement ?

Remettons les pendules à l’heure : la présence notable de musulmans en France remonte aux années 20 ! Avec l’arrivée de 100 000 travailleurs « indigènes » algériens, essentiellement originaires de Kabylie. Très vite, ils épousent la carte de l’industrialisation  de la France (régions parisienne, lyonnaise, marseillaise, Nord Pas-de-Calais…), oeuvrant entre autres dans le secteur de la métallurgie. C’est aussi à cette période que La Grande Mosquée de Paris est édifiée (en 1926), ainsi que l’hôpital franco-musulman de Bobigny en 1935, le premier carré musulman en 1937… Sous bon nombre d’aspects, cette immigration de travail était comparable aux autres vagues migratoires européennes, espagnoles, italiennes ou polonaises, venues pour reconstruire le pays. C’est bien pourquoi, personne ne parlait à l’époque de communauté musulmane mais de travailleurs nord-africains. 

Pourtant, l’arrivée de ces « indigènes » se distingue largement, in fine, des immigrations sud-européennes…

En effet. Mais, au départ, cette immigration maghrébine fut d’abord examinée sous l’angle social et non religieux. D’ailleurs, beaucoup de ces ouvriers algériens, encartés au PCF ou à la CGT, avaient des pratiques religieuses peu rigoureuses. Toutefois, cela ne retire en rien leur singularité par rapport aux immigrés espagnols ou italiens de l’époque. Car non seulement ces travailleurs étaient de culture et de religion musulmane, mais en tant qu’ « indigènes », ils portaient aussi le poids de la colonisation, de la domination française. D’où le paradoxe de leur condition : ils n’étaient ni français, ni étrangers, parce que l’Algérie, c’était la France et qu’ils n’avaient pas le droit de vote. 

A quel moment cette population s’installe-t-elle durablement en France ?

A partir des années 50, période durant laquelle le nombre d’immigrés algériens en France double, atteignant jusqu’à 350 000 personnes pendant la guerre d’Algérie. Fait nouveau : il ne s’agit plus exclusivement d’une immigration masculine, car les familles rejoignent peu à peu leurs proches dans l’exil*. Une évolution encadrée par l’avènement en 1974 de la politique de regroupement familial voulue par le gouvernement Chirac. Dès lors, le retour de cette population, dont la présence en France était perçue comme  temporaire, n’est plus envisageable. Durant cette période, le nombre d’immigrés algériens atteint déjà le million, bientôt rejoints par de nombreux migrants marocains et tunisiens. Pour les uns comme les autres, c’est l’assimilation, qui prédomine. Et ce, en gardant dans la sphère privée leurs pratiques religieuses et culturelles, leurs convictions politiques, etc. Une donne qui évoluera avec la naissance des enfants et petits-enfants issus de cette immigration

Qu’est-ce qui va changer justement pour ces nouvelles générations nées ici ?

Citoyens français à part entière, ils ont conscience d’appartenir à une catégorie cantonnée en bas de l’échelle sociale depuis plusieurs décennies. D’où leur engagement pour une plus grande égalité des droits comme lors de la « marche des beurs » organisée en 1983. En parallèle de ces mouvements citoyens et antiracistes, se développent, à partir des années 80/90, un panel de politiques dites « d’intégration » à vocation sociale ou éducative menées par les pouvoirs publics. Certaines échouent, d’autres réussissent partiellement. Mais elles sont souvent remises en question face à une problématique identitaire qui se profile parmi les enfants d’immigrés: celle de la transmission. Si une véritable quête des origines refait surface chez ces derniers, elle vient toutefois se heurter à une histoire encore taboue : celle de la colonisation française et surtout la guerre d’Algérie aux répercussions terribles en métropole (couvre feu pour les immigrés algériens, exécution d’une dizaine d’entre eux à Paris lors d’une manifestation pacifiste organisée en 1961…)

Une meilleure gestion des questions coloniales constituerait peut-être une piste pour favoriser aujourd’hui le vivre ensemble…

En effet, il plane toujours au sein d’une partie de la société française un refus d’assumer la guerre d’Algérie, ce qui est parfois mal vécu dans les quartiers. En témoigne par exemple la levée de boucliers menée en 2010 contre le film « Hors-la-loi », de Rachid Bouchareb, avant même sa projection en compétition au Festival de Cannes. Mais au delà de ces tensions autour de la mémoire « franco-algérienne », je pense que la situation actuelle est plus complexe encore à analyser, tant elle mêle plusieurs aspects politiques. En effet, il est difficile de séparer ce qui relève de l’histoire coloniale française de ce qui relève des évènements internationaux contemporains. A ce titre, le conflit israélo-palestinien joue un rôle important, tout comme l’islamisme radical s’imposant sur le devant de la scène, et impactant tout autant la société française. D’ailleurs, depuis plus de dix ans, on voit bien que les français d’origine maghrébine sont désignés par une nouvelle expression : celle de « communauté musulmane ».

Le racisme anti-arabe des années 70 a d’ailleurs muté aujourd’hui en racisme « anti-musulman »…

Effectivement. D’autant que les revendications politiques des enfants d’immigrés prennent, elles aussi, en parallèle une tournure plus religieuse (construction de mosquées, etc.) depuis les années 2000. Cela induisant un débat sans fin autour de l’islam et de sa visibilité. Mais ces sentiments de crainte, d’hostilité à l’égard de l’islam, se nourrissent, là encore, d’évènements politiques extérieurs. A l’instar des révolutions arabes qui inquiètent en France en produisant toujours plus de stéréotypes et fantasmes sur le musulman.

Written by MinoriTerres

mars 11, 2016 at 6:39

Israël-Palestine: une passion française

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« Victime collatérale » du conflit israélo-palestinien, la France doit faire face à des tensions toujours plus vives entre juifs et musulmans sur son territoire. Mais au delà des prises de positions d’ordre communautaire et affective, ces répercussions ne seraient-elles pas symptomatiques d’un malaise plus profond, spécifique à la société française ? Réponses. 

Vivre_la_paix

Colloques sur le Proche-Orient annulés par certaines instances juives, appels au boycott d’Israël lors du Salon du livre 2008, titre de « citoyen d’honneur » attribué par la ville de Paris au soldat Shalit… Des événements qui ont un point commun : ils témoignent de l’impact fort du conflit israélo-palestinien en France. « Au point que des expressions comme ‘importation du conflit’ ou ‘Intifada des banlieues’ ont émergé depuis une dizaine d’années, période où les actes antisémites corrélés à l’actualité proche-orientale sont montés en flèche en France», constate Marc Hecker, chercheur à l’Institut français des relations internationales. Et pour cause: « depuis le début de la deuxième Intifada, survenue en septembre 2000, environ 400 actes antisémites ont été recensés chaque année, soit quatre fois plus que dans les années 90. détaille Jean-Yves Camus, politologue. Et ils sont désormais le fait majoritaire de jeunes d’origine maghrébine.» Insultes, synagogues incendiées, agressions physiques, des actes ayant atteint le millier par an durant les périodes d’actualité chargées au Proche-Orient (guerre du Liban de 2006, opération « plomb durci » à Gaza début 2009…) selon le rapport 2011 du Service de protection de la communauté juive.

«La situation est vraiment intenable pour les Juifs ! Nous avons peur de porter la kippa, rasons les murs… Certains envisagent même de partir vivre à l’étranger », lance Samy Gozlan, président du Bureau de vigilance contre antisémitisme, en rappelant que l’affaire Merah constitue, en la matière, un vrai tournant. «Si le soutien aux Palestiniens est concevable, l’est-il toujours lorsqu’il tourne à la haine d’Israël et des Juifs ?, questionne ce dernier, D’autant que certains justifient l’antisémitisme en arguant notre soutien à Israël. Mais est-ce un crime de manifester un attachement à un pays où nous avons, pour la plupart, de la famille et des proches?» Des propos qui en disent long sur le désarroi d’une communauté largement exposée à un conflit distant de plusieurs milliers de kilomètres.

« Le climat est, certes, préoccupant, mais gare à ne pas dramatiser les choses en invoquant systématiquement l’importation du conflit en France, nuance Marc Hecker, car le degré de violences existant de part et d’autre est loin d’être comparable. Nous n’avons pas d’attentats-suicides ici, poursuit-il en précisant que l’affaire Merah ne saurait créditer la thèse de l’importation du conflit. « Cet événement s’inscrit davantage dans la mouvance djihadiste internationale, basée en Afghanistan, certes hostile à Israël et aux juifs, mais également à l’Occident en général ». En témoigne le meurtre par Mohammed Merah de soldats français, de surcroît, de confession musulmane.

Si l’importation du conflit doit donc être relativisée, force est de constater que cette guerre déchaîne les passions, plus qu’aucune autre. « Car vivent en France les plus grandes communautés juive et arabe d’Europe», rappelle David Chemla, secrétaire européen de JCall, mouvement de citoyens juifs européens militant à la fois pour l’arrêt de la colonisation et la sécurité d’Israël.

Un intérêt passionnel toutefois loin d’être réduit au strict affrontement communautaire. Exemple probant : l’existence au sein même de la communauté juive, d’associations pro-palestiniennes comme l’Union juive française pour la paix. « Depuis 1994, nous militons en faveur des droits des Palestiniens et contre la politique ultra sioniste et d’occupation de l’État d’Israël », confirme Jean-Guy Greilsamer, co-président de l’association. Un engagement pro-palestinien aussi partagé par une frange non négligeable de syndicats et partis de gauche. « Il suffit d’aller aux nombreuses manifestations pro-palestiniennes où trônent aussi bien des drapeaux d’associations musulmanes que ceux des Verts, de la CGT, etc., pour s’en rendre compte », note Marc Hecker. C’est dire la capacité du conflit israélo-palestinien à susciter l’attention de publics hétérogènes. Et pour cause : « Au delà de son caractère asymétrique propre à générer des mouvements de solidarité en faveur de la partie « faible », ce conflit revêt une charge symbolique plus forte encore, analyse Marc Hecker. Caril évoque aussi bien des valeurs telle que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, que des faits historiques « parlant » aux citoyens des pays occidentaux, comme la Shoah, le colonialisme et plus récemment, le terrorisme.»

Autant de références connues de tous qui confèrentà cette guerre régionale, une dimension universelle. Au travers de laquelle deux récits s’opposent : la lecture coloniale et des droits de l’homme, côté pro-palestinien, et celle de la démocratie contre l’obscurantisme islamiste, côté pro-israélien. Un affrontement qui passe par des provocations multiples visant à marquer les esprits, comme les expressions « Sioniste = Nazi » ou « Nazislamisme ».

Cette guerre des mots est d’autant plus forte qu’elle est amplifiée par les médias, véritable caisse de résonance du conflit en France. « En effet, cet affrontement est l’un des plus couverts au monde, rappelle Jérôme Bourdon, sociologue des médias, responsable du département de communication à l’université de Tel-Aviv, ainsi, les médias diffusent en chaîne des images que s’approprient alors les publics». Or, en privilégiant les scènes de violence au détriment des analyses d’experts, « les médias télévisés induisent une compréhension simplifiée et binaire du conflit avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Une vision manichéenne qui creuse plus encore cette opposition entre chaque camp. Chacun cherchant alors à imposer ses opinions à l’autre», constate Benjamin Ferron, chercheur à l’université Rennes-1 et auteur d’une thèse sur les stratégies médiatiques des mouvements pro-israéliens et pro-palestiniens. « Résultat : c’est la surenchère perpétuelle, notamment sur les réseaux sociaux, devenus des outils de propagande et de critique pour les militants», complète Jérôme Bourdon. En témoignent les débordements sur le web, obligeant les sites Internet à clore tous commentaires sur le sujet. « Les positions se sont tant radicalisées, qu’elles obligent ceux qui n’ont pas d’avis tranché à se prononcer et, pire encore, à se ranger dans un camp », déplore M’Hammed Henniche, secrétaire général de l’Union des organisations islamiques, en relatant l’affect régnant dans les quartiers populaires sur le sujet.

Une guerre médiatique qui vise aussi les journalistes, pointés du doigt par l’opinion publique pour leur manque d’objectivité. « Le niveau de conflictualité autour du Proche-Orient est tel que la couverture des événements est elle-même sujette à controverse», confirme Benjamin Ferron. C’est pourquoi des militants n’hésitent pas à taxer la presse française d’être 100 % pro-israélienne ou pro-palestinienne. « Alors que dans les faits, c’est bien plus complexe, les positions des médias étant loin d’être unanimes, variant selon les journaux, au regard de leur ligne éditoriale, leur lectorat… Et aussi selon les époques». Des arguments qui ne suffisent toutefois pas à calmer les polémiques. En attestent les accusations du Crif contre un reportage diffusé sur France 2, fin 2011, dans l’émission « Un Oeil sur la Planète », qualifié de mensonger et d’anti-israélien. Une controverse qui rappelle aussi celle survenue en 2000, avec la diffusion d’un reportage sur la mort de Mohammed al-Durah, un enfant palestinien tué par balles. Le film qui pointait la responsabilité de l’armée israélienne dans l’assassinat fut tant critiqué, que son auteur, Charles Enderlin, de confession juive, fut taxé d’avoir « la haine de soi juive ».

« Tous les arguments sont bons pour discréditer les reporters quitte à pointer du doigt leurs origines », dénonce Jérôme Bourdon. C’est dire si les journalistes spécialistes du Proche Orient avancent sur un terrain miné ! « On doit tout le temps se justifier, prouver qu’on n’est pas des menteurs, c’est vraiment fatiguant, confirme Virginie Terrasse, photo-reporter qui a travaillé plusieurs années dans la région. Et d’ajouter: « nombre de journaux ont tellement peur de susciter la polémique, qu’ils pratiquent l’autocensure. Résultat: seuls certains sujets sur le Proche-Orient sont acceptés : ceux sur les juifs ultra orthodoxes, les mères palestiniennes, etc. Au détriment de thèmes plus sensibles, portant sur les frontières ou la colonisation».

Des pressions qui n’épargnent également pas les responsables politiques, dont les déclarations sur le sujet sont tant surveillées que l’enjeu consiste à éviter tout dérapage. Un piège dans lequel tombent pourtant certains. A l’instar d’Eva Joly, candidate écologiste à la dernière élection présidentielle, qui a « approuvé» la comparaison de « Gaza à un camp de concentration à ciel ouvert», prononcée initialement par Nathalie Arthaud (Lutte Ouvrière). Bien qu’elle ait exprimé ensuite ses regrets, l’affaire suscita la colère des représentants de la communauté juive. De la même manière, les propos, en mai 2012, de Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, sur « son lien éternel à Israël, à travers son épouse » suffirent à provoquer, côté pro-palestinien, un tollé sur la toile. Et à le discréditer auprès d’une partie de la communauté musulmane. 

Face à un tel climat d’irrationalité propice aux amalgames, c’est dire la difficulté pour les politiques de ne pas être catalogués dans un camp ou un autre. « Même au sein de la direction du PS, il y a une gêne à évoquer ce sujet sensible qui divise », confie Pascal Boniface, directeur de l’IRIS dont les positions critiques à l’égard d’Israël n’ont pas toujours fait l’unanimité au sein du parti (voir interview). Une raison pour laquelle il en a démissionné en 2001. «Si la gauche française a, en effet, un lien historique avec le mouvement sioniste, celui-ci ayant été porté au départ par des socialistes laïques militant pour l’autodétermination du peuple juif, rappelle Malek Boutih, ex-président de SOS Racisme et membre du bureau national du PS, la position du parti sur le conflit reste toujours la même: la co-existence de deux États». Un avis partagé par Pascal Boniface bien qu’il apporte une nuance : «Le parti reste encore prudent dans ses appels au soutien à la Palestine, et ce, pour éviter toute confusion avec les slogans anti-israéliens scandés par certains militants lors de manifestations. D’où l’absence de cortège socialiste lors des rassemblements de 2009 contre la guerre à Gaza».

Un exemple symptomatique des tabous entourant la question du Proche-Orient en France. « Les gens ont tellement peur qu’ils n’osent même plus s’exprimer sur le sujet », regrette Malek Boutih. Dès lors, l’expression de voix dissonantes au sein de chaque communauté s’avère plus risqué encore. Rony Brauman, ex-patron de Médecin sans Frontières, qui avait signé en 2003 avec d’autres personnalités juives un manifeste pour dénoncer la politique d’Israël, en fait toujours l’amère expérience. « J’ai tellement été sali par les instances juives officielles que je suis devenu persona non grata au sein de la communauté organisée. Le rejet est tellement fort que je ne peux même plus me balader rue des Rosiers, sans craindre de me faire agresser par des membres de la Ligue de Défense Juive ». Même les mouvements pacifistes plus consensuels comme JCall, ne sont pas épargnés par les intimidations. « Attaques verbales, insultes par mail, on est régulièrement taxé de traîtres par les extrémistes des deux bords. Les uns reprochant notre sionisme, les autres, notre position critique à l’égard de la colonisation israélienne », raconte David Chemla. Des positions radicales d’autant plus inquiétantes qu’elles vont crescendo, au fur et à mesure que le conflit s’enlise. «La moindre critique de la politique d’Israël est assimilée, de manière toujours plus systématique, d’antisémitisme tandis que les discours diabolisant Israël s’avèrent de plus en plus courants, le juif prenant alors la figure du colon dominateur», constate amèrement Rony Brauman.

Alors comment mettre fin à un tel cercle vicieux ?« C’est très compliqué, répond le politologue Jean-Yves Camus, d’autant que cette situation tendue est assez spécifique à la France». La raison ? « Le conflit fait écho à des problèmes de fond 100 % franco-français qui dépassent le strict cadre du conflit », répond ce dernier.

Ainsi, le Proche-Orient serait le miroir, plus encore l’exutoire, d’un panel de problématiques structurelles propres à la France, et encore laissées sans réponse… Comme la question post-coloniale, notamment celle de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, désormais projetée sur le conflit. «Et pour cause: dans un contexte fort de concurrence mémorielle, les jeunes issus de l’immigration exigent, eux aussi, la reconnaissance des souffrances de leurs ancêtres », poursuit Jean-Yves Camus.Un besoin d’autant plus exacerbé, que les juifs, eux, ont obtenu, à coups de luttes, la reconnaissance de la Shoah, un génocide auquel la France a activement participé. « D’où une condamnation peut être plus unanime aujourd’hui de l’antisémitisme que de l’islamophobie, développe le politologue, une politique du deux poids deux mesures d’autant plus frustrante pour certains enfants d’immigrés, qu’elle s’inscrit dans un contexte où les discriminations à leur égard sont plus courantes qu’envers les juifs, auxquels ils prêtent, de plus, une situation privilégiée». Autant de mécanismes qui favorisent, dès lors, l’identification irrationnelle de certains jeunes à la souffrance des Palestiniens, devenus l’emblème des « musulmans opprimés ». Les banlieues françaises étant alors assimilées, dans leur imaginaire, aux territoires palestiniens. « De la même manière, de nombreux juifs, persuadés qu’ils n’ont plus d’avenir en France, s’identifient aux israéliens, souligne Jean-Yves Camus, alors que paradoxalement s’épanouit dans l’Hexagone une vie juive des plus dynamiques depuis les années 70». Des identités fantasmées «d’autant plus regrettables, selon M’hammed Henniche, qu’elles nous empêchent d’avancer les uns et les autres et de traiter des vrais problèmes existant en France tels que les inégalités, les discriminations, la place de la religion, etc.»

La fin deces débordements identitaires doit-elle donc passer par un arrêt des prises de positions sur le conflit ? « Certainement pas !, répond Samia Hathroubi, fondatrice de JEM EGO, Juifs et Musulmans Ensemble Génération Ouverte, nous avons tous besoin d’exprimer notre opinion. Mais apprenons à échanger avec du recul, malgré nos attachements identitaires ! Et ce, en gardant en tête que notre quotidien est ici et pas là bas». Et c’est pour favoriser une telle prise de distance, que l’association a mis en place des ateliers, visant à créer de nouvelles méthodes pour parler du sujet. « Une manière aussi du créer du lien entre ces deux communautés qui se connaissent finalement assez mal aujourd’hui encore», conclut la fondatrice. 

Article paru dans Respect Mag numéro spécial 100 % Juifs de France (octobre 2012) 

Musulmans de France : mille ans d’histoire passionnelle

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Hostilités et rencontres, échanges et conflits. L’histoire des musulmans de France, vieille de plus de mille ans, n’a cessé d’être ponctuée d’événements contradictoires. D’où la place historiquement ambiguë de cette religion qui suscita, tour à tour, crainte, mépris et admiration. Focus.  

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S’il y a bien une minorité religieuse en France dont la présence est plus ancienne qu’elle n’y paraît, c’est sans aucun doute celle des musulmans. En effet, bien que l’installation durable de familles musulmanes dans l’Hexagone date des années 50, les prémices de l’islam en Gaule remontent au Moyen-âge, bien avant que la France soit France. Précisément en 719, dans le sillage de la conquête arabe de l’Espagne, quand un gouverneur musulman d’Andalousie franchit les Pyrénées pour conquérir Narbonne. « Pendant près de 40 ans, la cité s’imposera comme le chef lieu d’une province 100 % islamique», explique Philippe Sénac, historien spécialiste de l’occident musulman. L’autre événement majeur qui marque les relations franco-musulmane : la fameuse bataille de Poitiers, remportée par Charles Martel en 732, qui freine la conquête arabe en Occident. « C’est un des épisodes les plus célèbres de l’histoire de France tant il participera, a posteriori, à la construction de la nation française», ajoute Philippe Sénac en rappelant que l’événement sera même récupéré mille ans plus tard pour “booster” la conquête coloniale de l’Algérie. C’est dire si l’expérience musulmane sur le territoire français fut d’abord perçue en termes guerriers. « La figure du barbare qui colle à la peau des musulmans s’inscrit alors dans l’imaginaire collectif français et chrétien, surtout à partir du 10ème siècle, quand un peuplement maure s’établit en Provence« , précise l’historien.

Age d’or islamique

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Si les siècles suivants sont marqués par l’absence quasi-totale de toute présence musulmane en France, les sentiments d’hostilité à l’égard de l’islam restent eux très vivaces. Notamment lors des croisades, pointant les musulmans comme les ennemis religieux à combattre. « Dans ce contexte d’expansion occidentale poussant à la conquête des lieux saints au Proche-Orient, une guerre sainte est menée contre les infidèles. Elle s’appuie sur la défense de la chrétienté et la diabolisation de l’adversaire musulman nourrissant, entre autres, des caricatures à l’encontre du prophète Mahommet et plus généralement de la civilisation islamique », relate Philippe Sénac. Et de nuancer : « C’est toutefois lors des croisades, que l’image du musulman et la connaissance de l’islam finissent par se préciser. Exit le seul mépris véhiculé par l’ignorance, on commence à mieux connaître la culture islamique, et à prendre conscience de ses valeurs, de sa richesse. Ainsi, se mêle à la crainte, une certaine fascination« . D’autant que c’est entre le 9ème et le 15ème siècle que la civilisation musulmane brille le plus par ses productions originales en mathématiques, astronomie, théologie et philosophie. « Outre la traduction du Coran et de textes arabes en latin, nombre de grands érudits musulmans, à l’instar du philosophe andalou Averroès, transmettent à l’Occident divers traités de philosophie grecque. Cette réception de la pensée antique et des sciences arabes s’effectue jusque dans les universités médiévales françaises », détaille l’historien.

Musulmans captifs

On l’aura compris, les nombreux combats qui ont opposé la France aux musulmans pendant le Moyen Âge ne sauraient faire oublier ces échanges culturels ayant largement contribué au progrès humain. On n’oubliera pas non plus “les rapports plus pacifiques entre les deux camps qu’il s’agisse de contacts diplomatiques ou d’alliances militaires comme si le clivage religieux n’avait pas toujours constitué une barrière infranchissable », souligne Philippe Sénac. En témoignent par exemple les relations parfois amicales entretenues par les souverains carolingiens et les Abbassides de Bagdad ou l’alliance en 1536 entre le roi de France, François 1er, et le sultan ottoman, Soliman le Magnifique, dans la guerre contre l’empereur Charles Quint.

En revanche, le musulman demeure encore pur ennemi en Méditerranée dans le cadre de la guerre « de course » qui s’étale tout au long du Moyen-âge. « Ponctués de périodes de trêves, ces affrontements en mer opposent corsaires européens et du monde arabe pour le contrôle des côtes », raconte Jocelyne Dakhlia, directrice de recherche à l’Ehess. Une période durant laquelle des dizaines de milliers de musulmans sont capturés et faits prisonniers en France, constituant ainsi une main d’œuvre servile pour travailler notamment dans les galères. « Pour obtenir leur liberté, certains paient des rançons, d’autres se convertissent ou prennent la fuite. De plus en plus visible, cette présence se diffuse alors dans la société française. Elle tranche avec la présence plus ancienne mais surtout plus discrète d’esclaves et servantes sarrasines venus avec leurs ‘maîtres’ au retour des croisades », analyse Jocelyne Dakhlia. A ces populations, s’ajoutent d’autres présences plus « élitistes » : des réfugiés politiques originaires du Maghreb ou encore des commerçants musulmans à la conquête de places de marchés.

Une présence en filigrane

« D’une façon générale, les uns comme les autres cherchent à se fondre dans le décor pour ne pas éveiller l’hostilité, relate l’historienne, la société française elle-même préfère ne pas les voir. Car les musulmans, plus que les juifs, restent assignés à une place extérieure. Ils sont associés à un monde lointain et menaçant aux frontières de l’Europe. Même s’ils circulent voire s’installent dans diverses régions françaises, leur présence se veut capillaire, en filigrane. C’est pourquoi très peu de lieux de culte musulmans sont tolérés à l’époque». Une stratégie d’invisibilité qui s’avère relativement payante. « A la différence des juifs, on ne constate pas de grand phénomène de violence collective à leur égard, excepté un massacre perpétré à Marseille en 1620 contre des Turcs ».

Les périodes antérieures au 19ème siècle se définissent globalement comme un rapport paritaire entre les puissances européennes et islamiques. Du moins jusqu’à la colonisation du Maghreb avec la prise d’Alger par les Français en 1830, qui s’obtient non pas sans résistance des populations locales (voir encadré). « Dès lors, le regard que portera la France sur les indigènes musulmans est celui d’une relation à un peuple vaincu et inférieur, indique Jocelyne Dakhlia, cette vision péjorative de l’islam oscillant entre mépris et crainte, avec toujours en toile de fond cette assignation à une place extérieure, va longtemps perdurer en Métropole ».Même lors des deux conflits mondiaux du 20ème siècle suscitant pourtant une participation massive de travailleurs et surtout de soldats maghrébins à l’effort de guerre. Avec un chiffre éloquent : celui de 70 000 soldats musulmans morts pour la France rien que durant la première guerre mondiale. Durant l’occupation nazie, le combat mené par ces soldats sera double : ils luttent pour la libération de la France mais aussi pour celle de leur pays d’origine, le discours français sur la liberté et la justice trouvant un large écho auprès des indépendantistes maghrébins. Guerre d’Algérie, décolonisation, vagues migratoires en France et émergence d’une minorité arabo-musulmane : si le siècle passé voit les relations entre la France et l’islam se complexifier davantage (voir interview Benjamin Stora), c’est aussi parce qu’une même problématique sociétale demeure sans réponse : comment parvenir, au delà des fantasmes ambiants, à faire passer le musulman de la posture de l’Autre à celle de concitoyen à part entière… Un challenge de taille pour une France métissée dont près de 10 % de la population est désormais de confession islamique.