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Royaume-Uni: le multiculturalisme en question

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Bastion du multiculturalisme en Europe, le Royaume-Uni s’est doté d’un « management de la diversité » original, favorisant la promotion des pluralismes identitaires. Mais les attentats de 2005 comme les vagues d’émeutes des dernières années ont largement mis à mal une telle approche. Au point d’en découdre avec cette tradition d’ouverture ? Décryptage.

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Des maires qui envoient des cartes de vœux le jour de l’Aïd El Kebir, une administration qui traduit ses documents officiels dans les langues de ses minorités… Inimaginable dans l’Hexagone, ce « management de la diversité » prévaut pourtant dans un de nos pays voisins depuis plusieurs décennies déjà. Lequel ? Le Royaume-Uni bien sûr ! En effet, dès les années 60, le pays de Shakespeare s’est doté d’un arsenal législatif de taille favorisant la promotion des pluralismes identitaires*. « Une politique multiculturaliste qui ne s’est pas développée sous l’œil bienveillant des autorités rappelle Danièle Joly, professeur émérite à l’université de Warwick, Au contraire, elle s’est forgée à coup de luttes politiques menées par les populations issues du Commonwealth, Noirs des Caraïbes et Indiens en tête ». Un activisme élevé au sein des minorités boosté, après la seconde guerre mondiale, par un formidable coup de pouce : l’accès de facto à la citoyenneté britannique pour toutes les ex-populations coloniales. Un dispositif propre à l’histoire migratoire d’outre-manche, et auquel ne pourront se prévaloir, à la même époque, les immigrés français. « Ainsi, en disposant du droit de vote, ces nouveaux arrivants ont pu s’imposer comme des citoyens à part entière et s’investir notamment dans la vie politique» souligne Danièle Joly en indiquant qu’en 2005 le taux de participation électorale des musulmans au Royaume-Uni dépassait 70 %, contre 60 % pour les Britanniques de souche.

C’est dire si le Royaume-Uni a su faire preuve d’un certain avant-gardisme en matière de gestion de la diversité. Pour autant, la question du « vivre ensemble », casse tête sur lequel bute encore nombre terres d’immigration en Europe (France, Allemagne, etc.), serait-elle 100 % révolue outre-manche ? Pas vraiment, si on en croit David Cameron, lui-même, le premier ministre britannique. En effet, ce dernier n’a pas hésité à condamner, l’année dernière à Munich, l’échec du multiculturalisme (voir interview de Michel Wieviorka). Des propos révélateurs du malaise de la nation britannique à l’encontre de ce qui constitue pourtant l’un de ses piliers. « Les premiers signes d’une telle rupture remontent à 2001, année marquée par deux événements majeurs qui ont secoué l’Angleterre, se souvient Khursheed Wadia, directrice de recherche à l’université de Warwick, les émeutes de 2001 dans le nord du pays, impliquant notamment des jeunes d’origine pakistanaise, suivis peu après, des attentats du 11 septembre». Dès lors, le rejet du multiculturalisme s’est cristallisé à l’encontre d’une communauté : les musulmans. « Toutefois, les discours médiatiques à leur encontre devinrent vraiment légion à partir de 2005, année des attentats de Londres » note Khursheed Wadia. Un événement d’autant plus tragique que leurs auteurs étaient des citoyens britanniques à part entière, de confession musulmane et ayant toujours vécu au Royaume-Uni.

 

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Ce revirement à l’encontre du modèle multiculturel s’est alors accompagné d’un arsenal de mesures anti-terroristes dans le cadre du programme « Prevent ». « Un plan initialement lancé en septembre 2001, qui a conduit à l’arrestation de nombreux hommes musulmans à travers tout le pays» raconte Danièle Joly.

Cela étant, au delà de son volet répressif, Prevent eut paradoxalement un effet positif. Lequel? Booster les fonds en faveur d’associations musulmanes, véritables chevilles ouvrières des politiques multiculturelles, oeuvrant en partenariat avec les autorités locales. «Plus encore, il permit aux jeunes et aux femmes de la communauté, jusque-là peu représentés dans les instances associatives, de prendre le haut du pavé», développe Danièle Joly. Exemple probant illustrant cette dynamique : la création en 2003, du Muslim Women’s Network UK, un réseau national de femmes musulmanes, qui pu entre autres, bénéficier des fonds du programme Prevent. «C’est après l’année 2001, que le montage de notre réseau fut possible, confirme Faeeza Vaid, directrice exécutive de cette association visant à promouvoir la place des musulmanes dans la société et vis-à-vis des autorités. Car le gouvernement compris alors la position clé que les femmes peuvent jouer en faveur de la cohésion sociale au sein de la communauté. Créatrices de lien entre les générations et avec les hommes, elles devenaient ainsi un instrument de lutte contre l’extrémisme masculin».

Cette démarche d’ouverture des autorités s’est aussi orientée vers les jeunes, via la création d’associations encourageant les initiatives citoyennes. A l’instar du Stechford Youth Network, basé à Birmingham, dans un quartier à majorité musulman. «Notre réseau s’est crée en 2006 pour offrir des activités sportives et artistiques à la jeunesse des quartiers populaires» explique Qudues Zafar, 26 ans, directeur du réseau. Financée par la ville de Birmingham, l’association fédère ainsi une centaine d’ados de 13 à 19 ans, aux profils divers : blancs, noirs, pakistanais, etc. «Ces ateliers sont nécessaires pour leur donner un cadre et ainsi les éviter de tomber dans la délinquance» poursuit Qudues Zafar, en rappelant que la vocation du réseau est bien de réduire in fine les comportements anti-sociaux et les tensions inter-ethniques. «Birmingham est une ville très diverse, mais également morcelée où les communautés vivent en vase clos, chacune étant renfermée dans ses quartiers, déplore ce dernier, aussi, via notre réseau, les jeunes de toute religion apprennent désormais à se connaître et à se respecter».

Cette volonté de décloisonnement des communautés, loin d’être cantonnée à quelques municipalités, est le fruit d’un programme national baptisé «Community Cohesion». Déployée en 2001, suite à la rédaction du « rapport Cantle », commissionné par les autorités pour prévenir les émeutes, cette politique rompt largement avec le modèle multiculturel d’antan. Comment ? En militant pour une déségrégation des quartiers dits « ethnicisés ». « La polarisation des communautés s’est tellement accrue au fil des décennies qu’elle a favorisé l’émergence de sociétés parallèles propres à engendrer des conflits inter-ethniques, comme les émeutes de 2001 opposant blancs et pakistanais » juge Ted Cantle, auteur dudit rapport et fondateur de l’iCoCo (Institute of Community Cohesion) crée en 2005 pour donner force à une telle politique. Ainsi, pour préserver la paix entre les communautés, ce nouveau programme se veut pragmatique : « développer par tous les moyens possibles des passerelles entre les groupes pour abattre les frontières qui les séparent » résume Ted Cantle. Ce qui se traduit par exemple, par l’introduction dans les écoles d’enseignements favorisant la compréhension interculturelle. Un parti adopté entre autres par la ville de Leicester privilégiant l’approche «Community Cohesion» depuis une dizaine d’années. « Plus encore, nous avons organisé divers événements inter-religieux dans la ville, en nous appuyant sur les leaders communautaires locaux » détaille Trish Roberts, responsable stratégie et partenariat à la mairie de Leicester.

 

Si certaines études attestent du succès du « Community Cohesion » (selon la « citizenship survey » de 2011, 85 % des Britanniques déclarent vivre dans un environnement multicommunautaire harmonieux, contre 79 % il y a dix ans), force est de constater qu’une telle approche est loin de susciter un total consensus. « Cette démarche est lacunaire dans la mesure où elle ne retient que l’excès de communautarisme de la part des minorités pour illustrer les limites du multiculturalisme. Et ce, sans prendre en compte d’autres facteurs d’ordre sociaux comme les inégalités sociales persistant entre les communautés (voir encadré) » explique Khursheed Wadia.

Face à un tel constat, une question s’impose alors : en militant pour l’apaisement des relations intercommunautaires, la vocation du « Community Cohesion », ne serait-elle pas de s’inspirer du modèle républicain, visant à promouvoir une « britannicité » commune ? « Difficile de répondre à cette question tant le gouvernement actuel n’a pas adopté de position claire en la matière. Toutefois, nous sentons qu’il est moins aisé aujourd’hui de s’affirmer en tant que musulman, pakistanais, etc. Par exemple, certains politiques préféreraient clairement que notre réseau s’appelle Women’s Network UK sans l’intégration du terme muslim » répond Faeeza Vaid, tout en constatant la baisse des fonds à destination de son association depuis l’élection de David Cameron. «En effet, le gouvernement a coupé dans les fonds du programme Prevent, confirme Danièle Joly, toutefois, un tel revirement est loin d’être suffisant pour sonner à terme le glas du multiculturalisme britannique, très ancré dans les pratiques depuis plusieurs décennies ». Une tradition de tolérance et d’ouverture finalement plus forte que tout ? « Oui, répond Trish Roberts, il n’est pas question pour nous de forcer les gens à se sentir anglais. Notre approche reste très différente de celle de la France. Aussi, l’avènement d’une société assimilationniste est loin d’être pour demain…». De quoi donner quelques espoirs quant à la pérennité d’un modèle encore unique en Europe.

 

* Depuis le vote en 1976 du Race Relations Act, grande loi contre la discrimination raciale (intégrant les Race Relations Acts de 1965 et 1968), la reconnaissance des différences est une priorité de terrain au Royaume-Uni.

 

Written by MinoriTerres

septembre 27, 2014 at 10:11

Inde : le malaise identitaire derrière les tensions religieuses

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Pays majoritairement hindou, l’Inde est loin d’avoir apaisé les relations avec sa minorité musulmane, l’une des plus vieilles et importantes au monde. Si les récentes attentats à Hyderabad témoignent des tensions inter-religieuses régnant entre les deux communautés, ils attestent surtout du malaise identitaire profond affectant encore le pays de Gandhi.

 « It’s ok, it’s fine ». Voilà comment Kala, une indienne d’une quarantaine d’années, vivant à Mandawa, petite bourgade du Shekawathi dans le Rajasthan, qualifie les relations régnant entre hindous et musulmans de son quartier. Majoritairement hindoue, cette commune, comme la plupart de celles du Rajasthan, Etat frontalier du Pakistan, compte, en effet, une importante communauté musulmane disposant de ses propres lieux de culte. « Nous n’avons  pas de problèmes majeurs avec eux », poursuit la femme hindoue, propriétaire d’une des plus belles havelis de la ville (ex-riches demeures de marchands rajpouts), décorées de peintures en or représentant les dieux majeurs de l’hindouisme, de Shiva à Vishnu.

Des musulmans en prière à mosquée Jama El Masjid de Delhi. La communauté islamique indienne serait forte de 900 000 âmes.

Des musulmans en prière à mosquée Jama El Masjid de Delhi. La communauté islamique indienne serait forte de 900 000 âmes.

Discours similaire dans la bouche des musulmans de la ville. « Il n’y a aucun souci ici. On vit tous très bien ensemble car on se sent indien avant tout ! Moi-même, je ne suis pas très religieux. C’est assez rare quand je vais à la mosquée », confie Akbar, tailleur, propriétaire d’une boutique dans un quartier musulman plus modeste où les habitants s’habillent davantage à l’indienne qu’en tenue islamique.

Modèle séculier

A en croire ces témoignages dépourvus de ressentiment ou d’hostilité, les relations entre hindous et musulmans dans le Rajasthan semblent plus que jamais au beau fixe. Et pour cause : si l’Inde a instauré l’application d’un modèle séculier dans tous ses États (reconnaissant toutes les religions de façon égalitaire), c’est justement pour éviter les conflits inter-commmunautaires. Pourtant, cette stratégie est loin d’avoir suffit à endiguer, ça et là, les tensions entre pratiquants de l’hindouisme (première religion du pays avec 900 millions de fidèles) et adeptes de l’islam (environ 100 millions, soit 10 % de la population totale) entachant régulièrement l’actualité du pays.

« Les tensions inter-religieuses, voire le terrorisme musulman, c’est le problème numéro un de l’Inde, avec la corruption », proclame Ravi, étudiant en comptabilité, vivant désormais à Delhi. En témoignent justement, les attentats du 22 février dernier à Hyderabad commis par un groupuscule musulman et ayant causé 16 victimes parmi les hindous. «Ces violences se cristallisent toujours autour du problème persistant du Cachemire qui oppose notre pays au Pakistan », déplore Ravi.

En effet, rappelons que l’Inde était particulièrement en alerte depuis l’exécution, le 7 février, d’un musulman séparatiste du Cachemire, condamné à mort pour sa participation à l’attaque meurtrière contre le Parlement de New Delhi en décembre 2001, qui avait failli déclencher un conflit avec le Pakistan. On l’aura compris, derrière ces actes terroristes, se tissent toujours en toile de fond les tensions géopolitiques récurrentes entre l’Inde et le Pakistan, loin d’être résolues. Et elles jettent régulièrement le trouble dans les relations entre Indiens hindous et musulmans.

Rhétorique anti-islam

Toutefois, les tensions inter-communautaires régnant en Inde ne seraient être imputables au seul Pakistan voisin. « Ce problème est avant tout indien », confie Ravi.  C’est pourquoi, au delà du terrorisme, ces tensions prennent d’abord la forme d’émeutes bien plus courantes mais peu médiatisées (comme à Bombay en 2003), de destructions de mosquées, voire de progroms anti-musulmans (celui du Gujarat en 2002, etc.). « Au quotidien, les rapports entre chaque communauté restent distants. Disons qu’on est chacun sur nos gardes. C’est un peu comme la guerre froide », analyse Ravi. Un climat d’hostilité entretenu, de plus, par la rhétorique actuelle anti-islam de certains partis politiques indiens conservateurs tels que le BJP et Shiv Sena ayant dirigé ou dirigeant encore certains Etats indiens à forte composante musulmane à l’instar du Gujarat.

Vue sur le quartier d'Old Delhi, à majorité musulmane.

Vue sur le quartier d’Old Delhi, à majorité musulmane.

Si ces discours trouvent un écho parmi nombre d’hindous, c’est parce qu’ils s’inscrivent dans une tradition d’hostilité à l’islam plus que jamais historique en Inde. En effet, l’opposition entre musulmans et hindous puise ses sources dans la longue domination de dynasties islamiques mogholes (turco-afghanes et turco-mongoles)  implantées dans le nord du pays jusqu’à la colonisation britannique au XVIIIe siècle. Ces royaumes musulmans, ennemis numéro un des civilisations hindoues rajpoutes, dravidiennes, etc., laissèrent toutefois des reliquats patrimoniaux particulièrement riches. A l’instar de la mosquée Jama El Masjid de Delhi ou encore l’incontournable Taj Mahal, trésor de l’architecture islamique devenu paradoxalement le symbole de l’Inde. Dans le Rajasthan, certaines villes s’imposent encore comme des hauts lieux de l’islam indien. C’est le cas d’Ajmer, qui renferme le tombeau d’un saint musulman dans sa vieille ville, attirant chaque année des pèlerins de tous le pays.

Surenchère meurtrière

Pourtant, ces tensions historiques qui mettent en jeu l’identité même du pays, sont déplorées par nombre d’Indiens. A l’instar de Sunny, animateur touristique, vivant à Jaisalmer, ville du Rajasthan distante de 70 kilomètres à peine du Pakistan : « Ces violences sont vraiment navrantes. D’autant qu’elles s’inscrivent toujours dans la même surenchère meurtrière : en réponse à des meurtres, réels ou supposés, d’hindous au Cachemire ou au Pakistan, des gens s’en prennent ici à leurs voisins musulmans, et ainsi de suite.. ».

Pourtant, l’animateur voit une lueur d’espoir : « Celle de la démocratie indienne, seule capable de favoriser le vive ensemble ici… », analyse ce dernier en rappelant avec fierté que « le pays a eu trois présidents musulmans depuis son indépendance en 1947 ». Et Ravi d’ajouter : « En Inde, les musulmans ne sont pas victimes de discriminations, contrairement à d’autres pays en Europe, ils travaillent, évoluent socialement, et tissent, pour la plupart, des liens cordiaux avec leurs voisins. Par contre, ils ne se mélangent pas avec nous et vice versa ! Je n’ose même pas imaginer la réaction de mes parents si un jour je leur présente une musulmane…», conclut ce dernier.

Le Taj Mahal, chef d'oeuvre de l'architecture islamique, devenu paradoxalement le symbole de l'Inde.

Le Taj Mahal, chef d’oeuvre de l’architecture islamique, devenu paradoxalement le symbole de l’Inde.

Written by MinoriTerres

février 27, 2013 at 12:00