MinoriTerres

Le blog des minorités et des appartenances ethniques

Posts Tagged ‘Afrique

L’islam noir, en quête de reconnaissance

leave a comment »

Présents depuis un siècle en France, les Noirs musulmans peinent encore à être reconnus par leurs correlégionnaires maghrébins. En cause : un mépris ancré et ancien qui perdure à l’égard de « l’islam noir ». 

1647114962

Sénégal, Mali, ou encore Côte d’Ivoire. Autant de pays dont la communauté noire musulmane de France est originaire. « Cette immigration islamique forte d’environ 500 000 âmes remonte à la première guerre mondiale avec la participation de 160 000 tirailleurs sénégalais à l’effort de guerre », raconte Bakary Sambe, enseignant chercheur au CRAC – Université Gaston Berger de Saint-Louis au Sénégal. Un courant d’immigration plus large se dessine vers la fin des années soixante, quand les crises économiques dans les pays africains indépendants se couplent aux besoins français de main-d’œuvre. Bien que «l’islam noir » soit historiquement vieux d’un millénaire (avec l’islamisation pacifique de l’Afrique sub-saharienne dès le 11ème siècle par des marabouts locaux), « il reste encore le parent pauvre de l’islamologie classique, étant relégué à une place périphérique en France comme ailleurs », déplore Bakary Sambe. Les Noirs musulmans, des fidèles de seconde zone au sein de la communauté islamique de France ? « Oui, répond le chercheur, il existe une vraie hiérarchisation. En témoigne le manque de représentativité de l’islam africain dans les instances communautaires françaises, telles que le CFCM et l’UOIF, aujourd’hui dominées par les seuls maghrébins», explique Bakary Sambe.

D’un islam « spécifique » à un islam « paria ».

Parmi quelques 2000 mosquées implantées dans l’Hexagone, «seules une poignée sont dirigées par des imams noirs», rappelle Cheikh Ahmad Ndiéguène, imam de la mosquée Bilal, basée à Marseille. Géré par la Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles, le lieu de culte rassemble toutefois, à chaque office, des croyants d’origine maghrébine comme subsaharienne. «La diversité des origines ne doit pas diviser mais rassembler. Malgré des pratiques religieuses hétérogènes d’un groupe à l’autre, la question des races ne se pose pas dans ma mosquée», explique le religieux. Un cas isolé qui confirme la règle ? «Oui, répond Bakary Sambe preuve en est avec le bannissement des pratiques religieuses des afro-musulmans dans certaines mosquées ‘puristes' ». L’un des derniers exemples en date: « l’opposition de certains maghrébins de la ville de Taverny, dans le Val d’Oise, de venir prier dans la mosquée de la confrérie mouride, originaire d’Afrique de l’ouest, tout juste ouverte», relate le chercheur.

Mais pourquoi un tel rejet ? « Ce mépris est très ancré et ancien, note Bakary Sambe, tant dans l’imaginaire collectif, la figure du musulman modèle est celle d’un arabe s’exprimant dans la langue du Coran. Même en France, il est difficile de sortir de ce clivage opposant l’islam arabe ‘authentique’ à un autre, inférieur, cantonné à une image folklorique ». Des clichés que certains Noirs musulmans eux-mêmes ont fini pas intégrer. « Toutefois, d’autres voix s’élèvent également pour s’insurger contre l’appellation même ‘d’islam noir’, en rappelant qu’on ne parle pas systématiquement de ‘christianisme noir’ « , rappelle Bakary Sambepour qui une telle notion reflète une conception paternaliste, voire raciste, des musulmans africains. 

Place aux courants soufis ?

Un discours que tente de relativiser un ex-imam maghrébin ayant œuvré dans le 93 et voulant garder l’anonymat : «Certes, la mixité entre nos deux communautés n’est pas toujours aisée, mais le problème ne vient pas du racisme, loin s’en faut ! Il s’explique surtout par l’ignorance et la méconnaissance mutuelle entre deux groupes aux histoires, langues, cultures, formes de religiosité et pratiques d’organisation très différentes». Certains signes montrent que la donne pourrait évoluer. Comme l’ouverture progressive de l’islam de France vers certains courants soufis tels que La Tijâniyya largement implanté en France. Exemple probant : depuis 2005, la Grande Mosquée de Lyon accepte qu’y soit organisé le 1er forum national annuel de cette confrérie. « Dans le contexte actuel, l’islam de France a tout intérêt, aujourd’hui, à s’ouvrir vers  cette forme de religiosité plus tolérante »,  veut croire Bakary Sambe.

(Zoom) Europe : un continent aux islams pluriels

Si seize millions de musulmans vivant aujourd’hui en Europe, ils sont loin de former un groupe monolithique. Tant leurs histoires se conjuguent au pluriel. Ainsi, au-delà des présences issues d’anciens pays coloniaux – les 5 à 6 millions de Français musulmans et les 2 millions de Britanniques d’origine pakistanaise et bangladaise – nombre de communautés d’Europe ne constituent en rien des minorités « post-coloniales ». A l’instar des trois millions d’allemands d’origine turque, venus dans les années 60, pour répondre aux besoins de main d’œuvre du pays. Enfin, soulignons surtout, le cas singulier des pays balkaniques, comme la Bosnie et l’Albanie. Tous deux de culture islamique, ils sont peuplés de musulmans d’origine 100 % européenne. Leur présence n’est donc pas le fruit d’immigrations venues des pays du sud. Au contraire, ces slaves de culture et d’histoire se sont librement convertis à l’islam sunnite dès le 15ème siècle, alors que la région était ottomane. Assez pratiquants, ils restent très influencés par la culture occidentale. Leur pratique n’est souvent pas rigoriste et le port du voile n’a jamais été soutenu. Seuls la non consommation de porc et le ramadan sont suivis.

Publicités

Written by MinoriTerres

novembre 30, 2013 at 1:24

La Réunion, française mais pas trop !

leave a comment »

Officiellement engagé contre le colonialisme, l’Hexagone reste toutefois déterminé à conserver ses « possessions d’outre mer ». Des DOM-TOM, qui pour nombre de Français, appartiennent très naturellement à leur pays. Pourtant, des organisations étrangères ne voient pas les choses du même œil. A commencer par l’Union africaine qui fustige aujourd’hui encore, « l’occupation étrangère » de La Réunion.

D’origine africaine et/ou malgache, les cafres constituent l’éthnie la plus ancienne de La Réunion, amenée de force sur l’île, lors de l’esclavagisme français.

« Je vais aller voir ma famille en métropole ! ». Combien de Réunionnais ont prononcé cette phrase avec un large sourire aux lèvres, si impatients de retrouver leurs proches en France, dont ils sont séparés par au moins 10 000 km ? Pardonnez moi d’ailleurs, l’utilisation du terme « France » qui est ici mal appropriée. Car, nous le savons tous, La Réunion fait officiellement partie de la mère patrie et l’exclure ainsi de la communauté nationale pourrait heurter plus d’une sensibilité. Une évidence franco-française que nos voisins européens ont toutefois bien du mal à saisir. En effet, le terme même de « Métropole », largement utilisé dans les DOM-TOM pour désigner la France gêne l’Union européenne. Aussi, pour favoriser le « politiquement correct », celle-ci privilégie dans ses traités l’expression juridique : « territoire européen de la France ».

Droit à l’autodétermination des peuples

Mais pourquoi un tel embarras autour d’un terme utilisé dans le langage courant en dehors de tout contexte neo colonial ? Tout simplement car, celui-ci relève d’un abus de langage. En effet, le mot métropole est ce qui s’oppose, en droit, aux colonies. Or, les collectivités d’outre mer (et  les DOM plus encore) ne sont juridiquement plus des colonies depuis la constitution française de 1946.

Mafate, l’un des  cirques de La Réunion, où les marrons (esclaves qui refusèrent l’asservissement), prirent refuge à partir du 17ème siècle. Le marronnage a largement marqué l’histoire de l’île et ses légendes populaires.

C’est dire la difficulté de qualifier les relations entre la France « Métropolitaine » et ses DOM-TOM sans faire de vagues ! Car si la nation française, membre de l’Union européenne et du conseil de sécurité de l’Onu, se prononce officiellement pour le droit à l’autodétermination pour les peuples et pays colonisés, elle reste encore déterminée à conserver ses « confettis d’empire » (terme utilisé par Napoléon pour qualifier avec mépris les dites « possessions d’outre mer »). Une spécificité qui reste d’ailleurs propre à l’Hexagone.

En effet, si le Royaume Uni possède encore une douzaine de territoires d’outre mer (Gibraltar, Bermudes, Iles Caïman, etc.), ces derniers ne font pas partie intégrante de l’Etat britannique. De plus, ils conservent totalement ou partiellement leur souveraineté tout en demeurant sous l’autorité de la Couronne dans le cadre du Commonwealth. Un rôle que la reine occupe d’ailleurs de manière tout à fait protocolaire alors que Nicolas Sarkozy est bel et bien le patron des DOM-TOM, qu’il finance et contrôle.

Une forme de néocolonialisme?

Au final, seule la situation du Danemark, dans sa manière de contrôler le Groenland (qui fait officiellement partie du territoire danois) peut être comparable à celle de la France. Toutefois, rappelons que les Inuits du Groenland bénéficient depuis 1979 d’une véritable autonomie politique, dont peu de « possessions françaises » peuvent aujourd’hui s’enorgueillir (à l’exception de certains TOM, comme la Nouvelle Calédonie). Aussi, La Réunion, en tant que département français au même titre que l’Algérie avant 1962, constitue bel et bien (avec la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane) un cas juridique quasi unique en « Europe ». Reliquat d’une politique coloniale française encore d’actualité ou simple particularité du territoire français, fruit d’une histoire impériale 100 % révolue? Difficile de répondre à ce dilemme sans prendre en compte une donnée clé : la position catégorique de l’Union africaine en la matière, qui fustige encore aujourd’hui « l’occupation étrangère » de La Réunion en ne manquant pas de désigner ce territoire comme africain  (voir le plan stratégique de l’Union africaine réalisé en mai 2004: http://www.africa-union.org).

Une enfant créole, issue de la communauté malbare

On l’aura compris, la question de la Réunion s’inscrit, elle aussi, dans la longue liste des contentieux non résolus entre la France et l’Afrique. Mais au delà des positions affichées par tel ou tel acteur, quid de l’opinion des Réunionnais eux-mêmes? Le constat est clair :  force est de constater que peu d’entre eux se prononcent aujourd’hui pour l’indépendance, bien qu’elle soit toujours prônée par certains mouvements politiques de l’île (proches de l’extrême gauche ou du parti communiste). Car les liens économiques qui unissent la Réunion à la France restent plus forts que tout. Et pour cause : ils assurent aux Réunionnais une qualité de vie dont aucun État souverain de la région ne peut se targuer. Ces derniers n’ont qu’à contempler la misère de leur grand voisin, Madagascar, ancienne colonie française devenue l’un des pays les plus pauvres de la planète, pour faire taire en eux toute velléité indépendantiste qui sommeillerait.

Ceci étant, la Réunion est bien loin d’avoir réglé toutes ses difficultés économiques ! Production locale très limitée, chômage endémique avoisinant 25 % (contre « à peine » 11 % en « France »),…, ce petit bout de France ne survit qu’à travers la lointaine « Métropole » dont il reste à 100 % dépendant.

Célébration du jour de l’an tamoul, à Villèle, un quartier de Saint Gilles les Hauts

Au-delà de cette dépendance économique, un autre facteur apaise toute volonté d’indépendance de l’île: son caractère multi culturel. Car même si les mentalités réunionnaises, restent marquées par l’esclavage (le 20 décembre, jour de commémoration de l’abolition de l’esclavage en 1848, est férié à la Réunion), l’opposition noir/blanc telle qu’elle prévaut en Martinique ou en Guadeloupe, est moins flagrante sur l’île. En effet, lors de la mise en place de l’esclavagisme (avec l’arrivée des Français au 17ème siècle), La Réunion, historiquement vierge d’habitants, a pu fédérer en son sein, des ethnies très diverses: malgaches, peuples issus de l’est de l’Afrique (appelés localement « les Cafres »), auxquels s’ajoutent à la fin de l’esclavage, des Indiens ( « les Zarabes » et « les Malbars ») et des Chinois. Chaque communauté apportant avec elle, sa religion, sa culture et son histoire, complétant ainsi le métissage créole de l’île.

Syndrome de la Goyave en France

Au-delà de ce melting pot africano-asiatique, facteur de paix sociale, cette entente entre communautés s’explique par un partage des richesses « plus égal » qu’en Martinique par exemple, où les Békés (descendants des blancs esclavagistes) détiennent encore l’essentiel des terres et de l’appareil de production.

Toutefois, gare à l’angélisme ! Les tensions inter communautaires sur l’île restent toujours d’actualité. Et se manifestent surtout au travers des inégalités persistantes entre « Zoreilles » (« métropolitains » installées à La Réunion) et créoles. En témoigne le fameux « Syndrôme de la goyave en France », expression bien connue des Réunionnais, désignant la préférence aveugle qu’accordent presque systématiquement certains décideurs de l’île aux personnes, produits et idées provenant de France métropolitaine au détriment de celles et ceux qui ont une origine locale. Une attitude discriminante qui s’applique jusque dans la langue, via la prédominance du français, langue officielle de l’île, au détriment du créole réunionnais, la langue vernaculaire. Il faudra d’ailleurs attendre jusqu’à 2001 avant que ce dernier puisse être enseigné dans les établissements scolaires du secondaire (et seulement dans le cadre de l’option « Langue et culture régionale »).

Un temple tamoul à Saint-Pierre

Une certaine forme de néocolonialisme dénoncée aujourd’hui par divers observateurs réunionnais, tentés de mettre en place un système de « préférence régionale ». Son objectif : favoriser les créoles, notamment dans l’accès à l’emploi. Une revendication vue d’un très mauvais œil par Paris. En effet, la Constitution française n’accorde le droit à la préférence régionale qu’exceptionnellement, notamment pour les « Collectivités territoriales d’outre mer dotée d’autonomie ». A l’instar de la Nouvelle Calédonie, qui n’a pu bénéficier de ce statut qu’après une longue bataille politique. Hors de question donc pour la Réunion, département 100 % français, de bénéficier d’un tel système. Une position inflexible qui reflète bien l’état d’esprit français, encore naïf, utopique et foncièrement ethnocentrique. Celui visant à faire croire que les Réunionnais sont des Français comme les autres, et ce, quel que soit leur passé, leur religion, leur langue ou leur couleur de peau. Une donnée que nombre de « métropolitains », biberonnés aux discours sur « l’exceptionnalité française » voire convaincus par la « mission civilisatrice » de leur pays, ont fini par intégrer très naturellement. Mais combien de temps faudra-t-il avant que les Réunionnais, eux mêmes, en soient, totalement convaincus ?

Une case créole près du cirque de Cilaos

Written by MinoriTerres

août 17, 2010 at 12:43