L’enseignement des faits religieux, clé du vivre ensemble

Les tragiques attentats des dernières années, sur le sol français, ont remis la question sur le tapis : faut-il imposer l’enseignement des faits religieux à l’école pour couper court aux préjugés racistes et dérives sectaires ? Une hérésie, selon les tenants d’une laïcité dogmatique. Loin des querelles idéologiques, quelques initiatives émergent sur le terrain.

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Les animateurs rappellent les règles du jeu : «Si vous trouvez la réponse, vous ferez gagner trois points à à votre équipe. Premier indice : c’est une ville importante pour les chrétiens. Elle est en Italie». Les enfants notent illico sur leurs cahiers, se concertent, puis lèvent fébrilement la main pour répondre. La scène se déroule à l’école Maurice d’Ocagne, dans le 14e arrondissement de Paris. Des élèves de CE2 jouent à l’Arbre à Défis, un jeu conçu par l’association Enquête comme une initiation ludique au fait religieux et à la laïcité. Une démarche qui n’a rien d’anodin tant elle soulève un débat remis à l’ordre du jour de nos décideurs politiques depuis les attentats des dernières années : faut-il favoriser une éducation laïque aux faits religieux ? Avancé comme une nécessité par le gouvernement qui a multiplié les annonces en la matière (voir encadré), le déploiement d’un tel enseignement n’est pas une affaire neuve. Il constitue depuis plusieurs années le cheval de bataille de quelques associations. Comme Enquête, qui travaille depuis 2010 à la création d’outils éducatifs «permettant aux enfants d’appréhender la question des religions et des origines sur un mode apaisé, dans un environnement qui ne l’est pas toujours», développe Marine Quenin, déléguée générale de l’association.

Rien d’étonnant à ce que le multiculturel XIXème arrondissement constitue l’un des terrains de prédilection de la structure. Elle y organise un atelier pour des élèves de primaire dans un centre social, rue de Crimée. «Au départ, il fallait gérer quelques résistances et amalgames de la part des enfants, relate Coline Pelissier, animatrice de l’atelier. Grâce au dialogue, j’ai fini par les convaincre.»Ressenti identique chez Lola Petit, doctorante à l’EPHE, École pratique des hautes études, en charge d’une thèse sur l’enseignement des faits religieux et de la laïcité en partenariat avec Enquête. «Sur le terrain, on voit qu’il faut déconstruire pas mal d’idées reçues, notamment cette logique du nous contre eux parfois très ancrée», constate la chercheuse qui anime un atelier expérimental avec cinq adolescentes de quatrième, du quartier de Belleville. Elles y réalisent un travail de recherche sur la thématique de leur choix : Pourquoi existe-t-il des jours fériés chrétiens dans la France laïque ? Deux participantes, Imenne et Djenneba, racontent leur expérience : «On trouvait injuste qu’il n’y ait pas de jours fériés venus des autres croyances. Ca nous permet de mieux connaître l’histoire de France et des autres religions. Et de voir des points communs avec l’islam, notre religion, celle qu’on connaît le mieux».

Mais, en dépit d’un fort contexte islamophobe, ces ateliers seraient-ils uniquement voués à l’éducation et la sensibilisation de jeunes musulmans des quartiers populaires ? Voila une question que l’on doit se poser, tant la ghettoïsation d’un tel enseignement risquerait de dévoyer la vocation même de la démarche, à savoir, couper court au préjugés racistes. Si on laisse penser, après les attentats de Paris ou encore de Nice, que seuls les musulmans ont des difficultés à appréhender le pluralisme, ne crée-t-on pas, in fine, plus de stigmatisation encore, dans une France gangrenée par la montée de l’extrême droite ? «C’est loin d’être notre objectif, commente la déléguée générale d’Enquête, qui milite précisément pour désenclaver cet enseignement. Oui la promotion de la mixité devrait concerner tout le monde. Toutefois, nous ne sommes pour l’heure majoritairement financés que pour agir dans les quartiers politique de la Ville où résident des populations souvent de confession musulmane». Ainsi, sur les quinze ateliers dispensés par Enquête, quelques uns seulement se déroulent dans des quartiers majoritairement «blancs».

Alors comment combler un tel hiatus ? «Pour démocratiser cet enseignement, la gageure serait de l’imposer dans toutes les écoles et non plus le réserver, comme aujourd’hui, à un cadre péri ou extra scolaire», répond Marine Quenin. Ce qui n’est pas une mince affaire ! Surtout dans un pays qui commence tout juste à prendre conscience de l’enjeu d’un tel chantier éducatif. On l’aura compris, le débat porte moins sur la légitimité de cet enseignement, malgré quelques levées de boucliers, que sur son contenu véritable (voir encadré) ainsi que son mode de déploiement au sein de l’école : faire participer les seuls établissements volontaires ?

Autre question phare : faut-il faire de cet enseignement une matière à part ou, au contraire, le connecter à d’autres disciplines (français, histoire…) pour qu’il soit plus parlant aux élèves ? «Pour l’heure, l’importance accordée aux faits religieux dans les programmes reste limitée avec un manque de cohérence et de continuité d’une année sur l’autre», constate Philippe Gaudin, agrégé de philosophie, et responsable de formation à l’Institut européen des sciences des religions. De quoi faire réagir Michel Lussault. Pour le conseiller supérieur des programmes, un tel enseignement existe déjà : «Les faits sont inculqués, notamment au collège, dans le cadre des cours d’histoire, de français ou d’art». Un constat nuancé par Philippe Gaudin : «Cet enseignement reste fragmenté, particulièrement en histoire, à l’occasion de leçons sur la naissance des grands monothéismes, contrairement à d’autres pays européens plus enclins à traiter de telles questions au sein d’une discipline spécifique ayant une dimension anthropologique ou éthique». La cause ? L’histoire même de l’école française, celle de Jules Ferry «qui s’est construite sur une séparation stricte avec la religion. De quoi générer, aujourd’hui encore, une méfiance d’une part de la classe politique et du corps enseignant à l’égard d’une véritable éducation -même- laïque au fait religieux», déplore ce dernier, rappelant que la laïcité n’interdit en rien un tel apprentissage.

Autre élément clé du débat : faut-il restreindre cet enseignement au collège et lycée ou l’intégrer dès l’école primaire comme le préconise Enquête ? «Oui, il faut l’initier dès l’âge de sept ans environ, confirme Marine Quenin, quand les enfants ont encore plus de questions que de certitudes. À la préadolescence, période d’affirmation, il est déjà trop tard». Certains établissements ont pris à bras le corps un tel chantier à l’instar de l’école élémentaire du 17 rue de Tanger (XIXème arrondissement) qui initie aux faits religieux et à la laïcité dès le… CP ! Dans la classe d’Aurélien Brendel, professeur des écoles impliqué dans la démarche, les enfants de six/sept ans ont bénéficié début 2015 d’un atelier hebdomadaire mêlant séances de lecture, analyse d’œuvres d’art et discussions philosophiques sur les récits de création grecs, égyptiens, sans oublier ceux de la Bible et du Coran. «Exit le cours magistral, c’est un moment d’échanges où les élèves -assis en rond- peuvent interagir librement et développer leur esprit critique sur un sujet aussi passionnel et intime que les croyances religieuses», commente le professeur des écoles, rappelant que ce projet l’a aussi aidé à se remettre en question. «En tant qu’athée, j’ai développé un tel discours critique vis-à-vis des religions que j’ai fini par associer laïcité à rejet du religieux. Une analyse erronée ! Aujourd’hui, j’ai appris à me sentir légitime pour aborder ce sujet en classe».

Pour que les enseignants dépassent leurs craintes et a priori face à un enseignement si complexe, encore faut-il les accompagner sur le terrain ! Un appui essentiel dont a pu profiter Aurélien Brendel, au travers d’outils pédagogiques élaborés par le directeur de l’école primaire, Laurent Klein, initiateur du projet. «Les profs ont besoin d’être formés à ces sujets très tabous, dont ils n’oseront pas s’emparer naturellement alors qu’il constitue, pourtant, une clé du vivre ensemble»rappelle le directeur qui, depuis plusieurs années, bataille aux côtés de l’inspectrice de la circonscription 19D, Mariannick Dubois Lazzarotto, pour impulser cette prise de conscience au sein du corps enseignant. À Paris, elle a été la première inspectrice de l’Éducation Nationale à proposer des modules sur l’enseignement laïc des faits religieux dans la formation officielle des instituteurs et des professeurs d’école. Plus encore après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, elle a organisé avec les moyens du bord une formation en urgence. «J’ai convoqué les directeurs et enseignants de ma circonscription pour leur rappeler avec force la nécessité de s’atteler à cet enseignement qui intéresse les enfants, mais fait encore trop peur aux adultes». Sans doute un premier pas vers une laïcité plus inclusive…

« Roms, Manouches, Tziganes partagent un même univers mental »

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Qu’est-ce qui rapproche mais aussi distingue les Roms, des Manouches et Tziganes ? Réponses de Sarah Carmona, docteur en histoire et Nara Ritz, directeur du centre européen de formation aux diversités

-Roms, Manouches, Tziganes : des mots différents pour désigner la même communauté ?

NR : Pas vraiment. Moi, je suis Manouche Sinto-Voyageur. Les Gadjés** ont inventé le mot Tzigane pour globaliser différents groupes qui partagent certains traits. On les associe aussi pour pointer une origine indienne commune. Des démarches simplifiantes provoquant des amalgames.

SC : Cessons de vouloir mettre les gens dans des cases ! Dans ma communauté, la définition de l’identité est bien plus élastique : je peux me présenter en public comme rom, mais me déclarer kalé* dans un univers privé.

Qu’est-ce qui explique ces raccourcis ?

NR : Je pense que l’identité est complexe, et on a parfois tendance à la réduire à un folklore commun. Chez les Juifs et les Arabes, il y a des différences. C’est pareil chez nous. Il faut donc démystifier certains clichés : tous les Manouches ne sont pas pauvres ou voleurs, tous ne voyagent pas non plus.

SC : C’est vrai. A peine 5 % des Roms voyagent ! Si les différents groupes ont une relative proximité culturelle et linguistique, ce n’est pas leur condition de « stigmatisés » qui crée de solidarité. Mais plutôt par un univers mental, une vision partagée, difficilement explicable en mots, qui nous est semblable. Cela me permet de me reconnaitre dans un autre Manouche, Sinté* ou Kalé.

* Groupes ethniques pratiquant ou ayant pratiqué le nomadisme

** Terme romani pour désigner les non Roms

“Le racisme anti-arabe a muté en racisme anti-musulman”

Historien et professeur des universités, Benjamin Stora revient sur ce dernier siècle d’immigration maghrébine en France, de l’arrivée des travailleurs « indigènes », après la première guerre mondiale, à la construction, dans les années 2000, d’une communauté musulmane.

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Dans les discours médiatiques et politiques, on a le sentiment que l’islam apparaît seulement aujourd’hui en France. Qu’en est-il réellement ?

Remettons les pendules à l’heure : la présence notable de musulmans en France remonte aux années 20 ! Avec l’arrivée de 100 000 travailleurs « indigènes » algériens, essentiellement originaires de Kabylie. Très vite, ils épousent la carte de l’industrialisation  de la France (régions parisienne, lyonnaise, marseillaise, Nord Pas-de-Calais…), oeuvrant entre autres dans le secteur de la métallurgie. C’est aussi à cette période que La Grande Mosquée de Paris est édifiée (en 1926), ainsi que l’hôpital franco-musulman de Bobigny en 1935, le premier carré musulman en 1937… Sous bon nombre d’aspects, cette immigration de travail était comparable aux autres vagues migratoires européennes, espagnoles, italiennes ou polonaises, venues pour reconstruire le pays. C’est bien pourquoi, personne ne parlait à l’époque de communauté musulmane mais de travailleurs nord-africains.

Pourtant, l’arrivée de ces « indigènes » se distingue largement, in fine, des immigrations sud-européennes…

En effet. Mais, au départ, cette immigration maghrébine fut d’abord examinée sous l’angle social et non religieux. D’ailleurs, beaucoup de ces ouvriers algériens, encartés au PCF ou à la CGT, avaient des pratiques religieuses peu rigoureuses. Toutefois, cela ne retire en rien leur singularité par rapport aux immigrés espagnols ou italiens de l’époque. Car non seulement ces travailleurs étaient de culture et de religion musulmane, mais en tant qu’ « indigènes », ils portaient aussi le poids de la colonisation, de la domination française. D’où le paradoxe de leur condition : ils n’étaient ni français, ni étrangers, parce que l’Algérie, c’était la France et qu’ils n’avaient pas le droit de vote.

A quel moment cette population s’installe-t-elle durablement en France ?

A partir des années 50, période durant laquelle le nombre d’immigrés algériens en France double, atteignant jusqu’à 350 000 personnes pendant la guerre d’Algérie. Fait nouveau : il ne s’agit plus exclusivement d’une immigration masculine, car les familles rejoignent peu à peu leurs proches dans l’exil*. Une évolution encadrée par l’avènement en 1974 de la politique de regroupement familial voulue par le gouvernement Chirac. Dès lors, le retour de cette population, dont la présence en France était perçue comme  temporaire, n’est plus envisageable. Durant cette période, le nombre d’immigrés algériens atteint déjà le million, bientôt rejoints par de nombreux migrants marocains et tunisiens. Pour les uns comme les autres, c’est l’assimilation, qui prédomine. Et ce, en gardant dans la sphère privée leurs pratiques religieuses et culturelles, leurs convictions politiques, etc. Une donne qui évoluera avec la naissance des enfants et petits-enfants issus de cette immigration

Qu’est-ce qui va changer justement pour ces nouvelles générations nées ici ?

Citoyens français à part entière, ils ont conscience d’appartenir à une catégorie cantonnée en bas de l’échelle sociale depuis plusieurs décennies. D’où leur engagement pour une plus grande égalité des droits comme lors de la « marche des beurs » organisée en 1983. En parallèle de ces mouvements citoyens et antiracistes, se développent, à partir des années 80/90, un panel de politiques dites « d’intégration » à vocation sociale ou éducative menées par les pouvoirs publics. Certaines échouent, d’autres réussissent partiellement. Mais elles sont souvent remises en question face à une problématique identitaire qui se profile parmi les enfants d’immigrés: celle de la transmission. Si une véritable quête des origines refait surface chez ces derniers, elle vient toutefois se heurter à une histoire encore taboue : celle de la colonisation française et surtout la guerre d’Algérie aux répercussions terribles en métropole (couvre feu pour les immigrés algériens, exécution d’une dizaine d’entre eux à Paris lors d’une manifestation pacifiste organisée en 1961…)

Une meilleure gestion des questions coloniales constituerait peut-être une piste pour favoriser aujourd’hui le vivre ensemble…

En effet, il plane toujours au sein d’une partie de la société française un refus d’assumer la guerre d’Algérie, ce qui est parfois mal vécu dans les quartiers. En témoigne par exemple la levée de boucliers menée en 2010 contre le film « Hors-la-loi », de Rachid Bouchareb, avant même sa projection en compétition au Festival de Cannes. Mais au delà de ces tensions autour de la mémoire « franco-algérienne », je pense que la situation actuelle est plus complexe encore à analyser, tant elle mêle plusieurs aspects politiques. En effet, il est difficile de séparer ce qui relève de l’histoire coloniale française de ce qui relève des évènements internationaux contemporains. A ce titre, le conflit israélo-palestinien joue un rôle important, tout comme l’islamisme radical s’imposant sur le devant de la scène, et impactant tout autant la société française. D’ailleurs, depuis plus de dix ans, on voit bien que les français d’origine maghrébine sont désignés par une nouvelle expression : celle de « communauté musulmane ».

Le racisme anti-arabe des années 70 a d’ailleurs muté aujourd’hui en racisme « anti-musulman »…

Effectivement. D’autant que les revendications politiques des enfants d’immigrés prennent, elles aussi, en parallèle une tournure plus religieuse (construction de mosquées, etc.) depuis les années 2000. Cela induisant un débat sans fin autour de l’islam et de sa visibilité. Mais ces sentiments de crainte, d’hostilité à l’égard de l’islam, se nourrissent, là encore, d’évènements politiques extérieurs. A l’instar des révolutions arabes qui inquiètent en France en produisant toujours plus de stéréotypes et fantasmes sur le musulman.

“Etre noir et gay, c’est subir la double peine”

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«Mes parents n’acceptent pas mon homosexualité, raconte Johan, 25 ans. Si j’étais blanc, ce serait peut-être plus simple». Pour Johan, ce qui est parfois plus complexe dans sa communauté, «c’est que l’homosexualité a tendance à être perçue comme une déviance de Blanc, jugé pervers et colonisateur. Au final, quand on est Noir et homo, on peut être vu comme un faux Noir». Johan dit subir la double peine. «Au sein de la communauté gay, les Noirs sont aussi victimes de préjugés. On est souvent vu comme des objets sexuels et sauvages qui sentent le mafé. Des mecs de cité, pas dans la norme, à la fois repoussants et attirants». Pris entre deux feux d’intolérance, Johan philosophe : «Cela prouve que les Noirs ne devraient pas se diviser en fonction de leur orientation sexuelle. Parce que, bien souvent, et dans tous les milieux, nous restons encore le nègre».

 

Faire porter la voix des Coréens adoptés

may_nantes-3-2Ils s’appellent Emilie, Jany et Damien. Tous trois militent au sein de Racines Coréennes, lieu de rencontre de jeunes au destin peu ordinaire, nés en Corée et adoptés en France. L’objectif affiché de l’association ? Apaiser les questions identitaires que les adoptés se posent. Des vécus disparates avec un point commun : l’abandon, répandu dans la société coréenne des années 70 notamment dû à une stigmatisation des mères célibataires. Si pour tous, l’intégration en France est loin d’avoir été une expérience anodine, elle fut même pour certains douloureuse. Car au delà de certains cas de violences familiales (exclusion, sévices,…) facteurs de dépressions ou de suicides, de nombreux adoptés ont subi un délit de faciès de la part de leur entourage. La quête des origines fut alors pour eux un passage obligé. « Il est possible et légitime de s´intéresser à ses racines sans renier son pays et sa famille d’adoption. On se sent alors mieux dans sa vie française », rappellent les représentants de l’association.

Témoignage

May, 38 ans : « Ne plus avoir honte de mes origines »

« Je n’ai pas le fantasme d’être coréenne », glisse May Lemanceau, française adoptée de 38 ans, née en Corée du sud. Mais les questions identitaires, elle a du en affronter. Adoptée à dix ans, avec ses deux sœurs, May doit vite occulter les souvenirs de son pays natal. « Nous avons surtout oublié le coréen, c’était le seul moyen de vite s’intégrer à la culture française». Un cap qu’elle franchi non sans difficulté. « J’avais conscience de ma différence, il suffisait de me voir dans le miroir ». Au-delà des remarques blessantes à l’école, « bol de riz, chintock…, se souvient-elle, le plus dur c’était le regard des autres. Je me sentais Française et fière de l’être, mais on me renvoyait parfois l’image d’une étrangère». Un mal-être que May surmonte avec le temps. « En rencontrant via des réseaux associatifs d’autres jeunes comme moi, et surtout en prenant des cours de coréen. Cela m’a aidé à dédramatiser cette double identité et surtout aller en Corée voir mes parents biologiques. En acceptant mon histoire, j’ai appris à ne plus avoir honte de mes origines ». 

“Le Crif n’est ni très à droite, ni islamophobe”

Institution de la communauté juive française organisée, le Crif est volontiers taxé d’être fermé et conservateur par nombre de ses contradicteurs. Réponse de Richard Prasquier, ex-président de la structure.

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Les Juifs de France sont loin de constituer un bloc monolithique. Comment représenter un groupe si hétérogène ?

Notre communauté compte des individus aux opinions très diverses. C’est pourquoi le Crif, en tant que confédération d’associations, doit prendre en considération toutes ces sensibilités en évitant de sur-représenter une position au détriment d’une autre. Des précautions qui ne doivent pas entacher le but premier de notre mission : exprimer le ressenti général de la majorité des Juifs sur les préoccupations qui les concernent, à savoir l’antisémitisme, la mémoire de la Shoah et la défense de l’image d’Israël, trois volets caractérisant les missions statutaires de notre Conseil.

Êtes-vous sûr que ces préoccupations concernent bien la majorité des Juifs ?

Le Crif connaît la communauté de l’intérieur. Il est donc bien placé pour voir les sujets qui interpellent la majorité. De plus, en fédérant la plupart des institutions, religieuses ou non, nous disposons d’un large ancrage sur tout l’échiquier communautaire. De quoi légitimer notre représentation de la majorité. Pour autant, aucun Juif ne doit se sentir obligé d’être représenté par le Crif ou toute autre instance communautaire.

D’ailleurs, des voix juives « discordantes » se font entendre au-delà du Crif…

En effet, nous recevons parfois sur notre site des commentaires de gens désireux de se démarquer de nous. Ils émanent de petits groupes juifs antisionistes ou de personnalités ayant un large accès aux médias.

Quid de vos relations avec les responsables des autres communautés ?

Elles sont fréquentes et excellentes. Avec le Cran, nous allons organiser un colloque en Guadeloupe sur la Shoah et l’esclavage. Nous avons aussi des relations amicales avec des institutions musulmanes et plaidons contre les amalgames entre islam et islam radical. Le Crif milite pour une France ouverte et sans discrimination. Car si les discriminations ne sont plus un problème majeur pour les Juifs, elles touchent aujourd’hui bien davantage les Noirs et les musulmans. Un constat qui ne doit toutefois pas en cacher un autre : la montée fulgurante de l’antisémitisme, ces dernières années, en provenance de milieux arabo-musulmans. Cela étant nourri par le conflit israélo-palestinien caricaturé de façon à transformer les Israéliens en coupables absolus. Bien sûr, les critiques envers Israël peuvent être légitimes. Mais lorsqu’on se focalise sur ce conflit, en l’analysant de façon biaisée et outrancière, en s’imaginant qu’une fois celui-ci terminé, tous les malheurs du monde seront résolus, on tombe dans le mécanisme habituel de recherche d’un bouc émissaire, en l’occurrence Israël, alors érigé en « Juif des nations ». Un antisémitisme finalement pas si nouveau puisqu’il recycle les vieux poncifs du 19ème siècle : « si les gens n’ont pas de travail, c’est à cause des Juifs», « les Juifs dominent les nations, les médias », etc.

Les actions du Crif pour faire  interdire certains colloques sur le Proche-Orient ne nourrissent-elles pas ces fantasmes autour du « pouvoir juif » ?

Disons le tout net : le Crif n’a aucun pouvoir coercitif ou d’annulation dans cette République. Et nous n’en voulons pas ! Par contre, nous avons un devoir d’alerte. Notamment lorsque se déroulent à l’ENS ou à Paris 8 des faux débats où les conférenciers invités n’ont qu’un souci : vomir sur Israël. Ces colloques militants n’expriment qu’un point de vue, ils n’ont pas leur place dans un lieu d’enseignement public. Qu’ils se fassent dans un cadre privé !

Bon nombre de colloques universitaires ne garantissent pas le débat contradictoire. Faudrait-il alors tous les supprimer ?

Écoutez, je reste un partisan résolu de la liberté d’expression. Mais quand celle-ci est kidnappée par des militants anti-israélien aux discours manichéens et mensongers, je dis non ! Souvent, ces organisateurs piègent les responsables universitaires en donnant de faux intitulés à leurs conférences pour dissimuler leur contenu véritable : de la propagande en faveur, parfois, de groupes terroristes comme le Hamas ou le Hezbollah. Une fois averties, les autorités, ayant souvent la même conception que nous du débat citoyen, prennent leur décision dans le respect de la pluralité des opinions.

Le Crif a porté aussi des accusations contre des reportages TV, comme celui diffusé sur France 2, fin 2011, dans Un Oeil sur la Planète. Monter au créneau contre telle ou telle émission est-il, selon vous, constructif ?

Mais comment ne pas réagir quand une chaîne aussi sérieuse que France 2 diffuse des informations biaisées propres à diaboliser l’image d’Israël ? Dans ce reportage, j’ai vu un passage où l’on accusait l’armée israélienne de tirer à vue sur des paysans palestiniens. Voilà un pur mensonge qui fait l’amalgame entre des tirs de semonce et des tirs pour tuer. Est-ce un travail respectable de journaliste ? En démocratie, les critiques sont tout à fait normales. Mais elles sont, parfois, d’une telle virulence qu’elles disqualifient leurs auteurs. Quant à moi, je me dois de parler en conscience et lucidité. Si mon discours n’est pas populaire, il est exprimé sans haine et avec la volonté de rechercher la vérité.

Que répondez-vous à ceux qui taxent le Crif d’un virage très à droite ?

C’est un mensonge. Regardez les sites de l’extrême-droite et vous verrez à quel point j’y suis insulté…Que la communauté juive vote en moyenne plus à droite que dans le passé est une réalité historique récente, liée en partie aux dérives antisionistes de l’ultra gauche. Une configuration qui n’est pas forcément éternelle.

Certains reprochent également au Crif son soutien inconditionnel au gouvernement israélien, l’un des plus à droite de l’histoire du pays…

Concernant la politique d’Israël, notre position est claire : nous refusons de prendre partie pour telle ou telle force politique. En tant que président du Crif, je n’aurais aucune légitimité à m’exprimer en contradiction avec un pays élisant ses gouvernants de manière démocratique. Si le gouvernement, là bas, était de gauche, je réagirais de façon identique. A contrario, la lutte, ici, contre la diabolisation d’Israël est tout à fait dans le périmètre d’action du Crif. Qu’on ne compte pas sur nous pour hurler avec les loups ! Néanmoins, quand les réactions israéliennes contreviennent à certaines valeurs (comme lors des expulsions de réfugiés africains) je m’exprime.

L’histoire plurielle des Asiatiques de France

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« Curiosité et incompréhension, fascination et crainte, attraction et répulsion : les Asiatiques de France suscitent, aujourd’hui encore, autant de perceptions ambivalentes », constate Pascal Blanchard, historien spécialiste du fait colonial et des immigrations. Si bien que le récit de leur présence dans l’Hexagone, pourtant vieille de 150 ans, reste obscur pour nombre d’initiés. «D’autant que jusqu’à présent, aucun protagoniste de ce riche passé n’a tenté d’écrire cette histoire dans sa globalité, rappelle Pascal Blanchard. En France, existent plusieurs communautés asiatiques aux histoires plurielles ». Deux grands groupes se dégagent : les Chinois et les Vietnamiens (ex-Indochinois) dont la présence structurée remontent au début du XXe siècle. Deux destinées qui se recoupent, bien qu’elles s’inscrivent dans des contextes différents. C’est en tant qu’indigènes que les populations d’Indochine ont immigre en métropole. A contrario, les vagues migratoires chinoises s’inscrivent d’abord dans un espace mondial fonde sur une activité principale : le commerce.

Une main-d’œuvre de remplacement

Vers 1850, les premiers commerçants chinois débarquent dans la capitale. Une présence renforcée au fil des Expositions universelles depuis celle de 1889. « Lors de ces événements viennent aussi des artisans et artistes indochinois, invités à exercer leur métier sous le regard amusé des Parisiens », précise Alain Ruscio, historien spécialiste de la colonisation française. Exception faite de ces populations, l’immigration asiatique ne deviendra vraiment représentative qu’à la veille de la Première Guerre mondiale. « Année de proclamation de la République de Chine, 1912 marque ce siècle d’histoire partagée avec l’arrivée des premières populationsvietnamiennes, et surtout chinoises, en France, à l’instar d’intellectuels et entrepreneurs, un prélude aux présences politiques et ouvrières du conflit 14/18, rappelle Pascal Blanchard. Environ 130 000 travailleurschinois débarquent en France pour creuser des tranchées dans le Nord ou remplacer les ouvriers partis à la guerre », indique Thierry Pairault, directeur de recherches au CNRS, spécialiste de la Chine (voir encadre). Idem pour quelques milliers d’Indochinois, également sollicités pour exécuter ces travaux pénibles, « auxquels s’ajoutent ceux directement envoyés au front. 10 à 15 % d’entre eux y mourront », complète Alain Ruscio, tout en nuançant : « les Indochinois ne représentèrent que 5 % des 820 000 soldats indigènes ayant participé à l’effort de guerre. Car à l’époque les asiatiques, davantage sollicités en tant que travailleurs, étaient perçus dans l’imaginaire colonial comme des soldats peu fiables et résistants, et ce, a contrario des noirs et maghrébins vus comme de bons combattants ».

Le temps des étudiants

Alors que l’immigration asiatique devient régulière des la guerre 14/18, plusieurs associations phares se créent dans la capitale. « De 1919 à 1921, 1 600 étudiants chinois se répartissent dans les facultés et les collèges de Paris, Lyon, Toulouse… » détaille Pascal Blanchard. Evolution similaire au sein de l’immigration indochinoise : « La population estudiantine augmente jusqu’en 1929 », ajoute Pierre Brocheux, historien spécialiste du Vietnam. « Très francisés, ces étudiants lisent la presse et se politisent. Engagés en faveur de l’indépendance de leur pays, ils nouent des liens avec le Parti communiste français », complète Alain Ruscio. Le tournant des années 20, ponctué par la révolution russe de 1917 et la venue d’Ho Chi Minh à Paris en 1919, voit émerger un véritable militantisme au sein de la communauté indochinoise. Capitale de l’Empire, Paris devient aussi celle des agitateurs. Si la révolte des Boxers, en 1900, opposant la Chine aux Occidentaux avait déjà eu un certain écho dans la capitale, celle de 1930 dans le nord de l’Indochine a eu des répercussions plus fortes encore : manifestations, expulsions massives… « L’Indochine notamment, autrefois sujet de rigolade ou d’exotisme pour le Français moyen, devient désormais facteur de tensions », développe Alain Ruscio. Au-delà des cliches d’antan sur les Jaunes ou Chintocks, s’exprime désormais une crainte de l’Asiatique, figure de l’effronté potentiellement dangereux. « En parallèle, les Indochinois prennent conscience d’appartenir à une civilisation ancienne et refusent le racisme français », note l’historien.

Après la guerre, les camps !

Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, des milliers d’Indochinois sont à nouveau sollicités. « 8 000 tirailleurs et 20 000 ouvriers non spécialisés », précise Pierre Brocheux. Une partie d’entre eux est rapatriée en 1945, environ 15 000 restent en France. « Ils dénotent avec la communauté vietnamienne déjà présente, bourgeoise, politisée et intellectuelle. En effet, ces nouveaux arrivants, essentiellement des villageois venus de force, vivent dans des conditions misérables, cloîtrés dans des baraquements. Ils exécutent les travaux deschamps, encadrés à la dure par des officiers de l’armée coloniale », retrace Alain Ruscio. Très vite, les aléas de la guerre froide rattrapent le quotidien des Asiatiques de France alors qu’émerge en plein centre de Paris le premier quartier chinois, autour des ateliers artisanaux d’Arts et Métiers. « Spécialisés dans la confection, ces immigrés déjà présents dans la capitale depuis une dizaine d’années, s’y implantent durablement en prenant la tête des ateliers juifs de maroquinerie laissés vides après la déportation de leurs propriétaires durant la guerre », raconte Thierry Pairault.

Cette période de « fixation » sans précédant de la présence chinoise dans la capitale est ponctuée par un événement majeur : « la victoire de Mao Tsé-toung en 1949 qui génère à Paris, une scission profonde entre partisans de Taïwan et militants maoïstes et ce, pendant près de vingt ans », raconte Pascal Blanchard. Des clivages tout aussi forts au sein de la communauté indochinoise. Après la défaite française de Dien Bien Phu en 1954, marquant l’indépendance du Vietnam, des milliers de ressortissants sont rapatries en métropole. Ces supplétifs, qu’on pourrait qualifier de harkis vietnamiens, selon Alain Ruscio, contrastent avec les militants indépendantistes déjà présents. Leur destination ? Des camps militaires réaménagés en centres d’accueil, comme celui de Sainte Livrade (Lot), où nombre d’entre eux vivront parqués pendant des années. « Si la majorité parviendra à en partir, aujourd’hui encore, quelques vieilles dames y finissent leurs jours, relate Alain Ruscio, rappelant qu’un projet de mémorial serait en cours en souvenir de ces Indochinoismaltraités par la France »

La crainte du « péril jaune »

Au début des années 1960, l’ensemble du paysage économique de la diaspora asiatique, notamment chinoise, s’est transformé en profondeur. « Le nombre de restaurants a doublé, comme celui des maroquineries par rapport à 1946 : les épiceries et les ateliers de meubles chinois s’installent dans de nombreux arrondissements, alors que l’on commence à dénoncer le « ghetto » des Arts-et-Métiers et ses 3 000 « Chinois », développe Pascal Blanchard. Le spécialiste des immigrations chinoises Live Yu-Sion rappelle la réaction des médias sur cette présence au cours des années 1960 désormais visible  : « Autour de Saint-Étienne-du-Mont, il n’est guère que l’église elle-même, le Panthéon, l’École polytechnique, deux ou trois bistrots et quelques merceries à demeurer résolument français. Partout ailleurs, c’est désormais la Chine… Car le ventre de Paris est devenu extrême-oriental, chinois surtout… Peu de quartiers échappent à cette invasion pacifique… » (Figaro Littéraire du 28 octobre 1965). Le journaliste termine sa description par ces lignes : « Cessez donc de craindre le péril jaune : il est déjà arrivé à Paris. »

L’époque des demandeurs d’asile

Cette crainte ancienne et généralisée du « péril jaune » se renforce au fil des immigrations asiatiques qui se succèdent. Parmi lesquelles, celle des Chinois établis en Asie du Sud-Est depuis des décennies. On les appelle les Chaozhou. « Cette bourgeoisie d’ascendance mandarine quitte un Viêtnam en guerre après la victoire des communistes en 1975, explique Alain Ruscio. Une immigration suivie de celle des “Boat People” : des Vietnamiens qui n’ont pu s’adapter au nouveau régime et des Cambodgiens hostiles à la politique des Khmersrouges ». Plus récentes, ces vagues migratoires esquissent la configuration actuelle de la communauté asiatique… Installation des Chaozhou dans le Chinatown parisien (13e arrondissement), puis des Wenzhou, deuxième immigration essentiellement économique, a Belleville, dans les années 1990-2000. « Non francophone, très imprégnée des valeurs du communisme chinois, cette communauté se distingue nettement des Chaozhou avec lesquels les contacts sont au départ limités », raconte Thierry Pairault, qui rappelle la présence, depuis une quinzaine d’années, d’un troisième groupe : les Dongbei, issus d’une région chinoise désindustrialisée. Une immigration essentiellement féminine et précaire. Face a des vécus si disparates, comment appréhender ce million d’Asiatiques vivant dans l’Hexagone ? Sans doute a l’aune de ces divisions complexes : travailleurs clandestins et riches entrepreneurs, immigres déjà intègres et nouveaux arrivants. Une immense diversité qui fait de cette communauté, visible mais discrète, très marquée par son mode de vie en quartier, l’une des plus singulières de France.

Zoom : L’emblématique cimetière chinois de Nolette

Saviez-vous que le plus grand cimetière chinois d’Europe se trouve en France ? Situe à Noyelles-sur-Mer, en Picardie, le cimetière militaire de Nolette abrite prés de 850 tombes, toutes ornées d’idéogrammes chinois. La présence de tels cimetières sur le territoire français constitue les traces visibles d’une histoire oubliée : celle d’environ 130 000 Chinois, recrutés par les alliés durant la Première Guerre mondiale pour travailler dans les usines, à l’arrière du front ou dans les campagnes, note Pascal Blanchard. Pour faire honneur aux 20 000 morts de la guerre, nombre de sans-papiers de cette communauté se sont rendus au cimetière de Noyelles-sur-Mer, le 14 juillet 2000, pour y déposer une gerbe de fleurs. ≪ Ils ont ainsi rappelé à tous le sacrifice de ces Chinois, conclut l’historien. Apres la guerre, on estime que 2 000 à 3 000 d’entre eux sont restés dans l’Hexagone, formant ainsi le premier noyau de la communauté asiatique française.