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Le blog des minorités et des appartenances ethniques

L’histoire plurielle des Asiatiques en France

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Fruit d’un passe migratoire riche et complexe, la minorité asiatique de France comporte plusieurs communautés aux histoires diverses, aux cultures variées, venues a différentes époques et pour des raisons multiples. Focus sur 150 ans d’histoire en France.

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« Curiosité et incompréhension, fascination et crainte, attraction et répulsion : les Asiatiques de France suscitent, aujourd’hui encore, autant de perceptions ambivalentes », constate Pascal Blanchard, historien spécialiste du fait colonial et des immigrations. Si bien que le récit de leur présence dans l’Hexagone, pourtant vieille de 150 ans, reste obscur pour nombre d’initiés. «D’autant que jusqu’à présent, aucun protagoniste de ce riche passé n’a tenté d’écrire cette histoire dans sa globalité, rappelle Pascal Blanchard. En France, existent plusieurs communautés asiatiques aux histoires plurielles ». Deux grands groupes se dégagent : les Chinois et les Vietnamiens (ex-Indochinois) dont la présence structurée remontent au début du XXe siècle. Deux destinées qui se recoupent, bien qu’elles s’inscrivent dans des contextes différents. C’est en tant qu’indigènes que les populations d’Indochine ont immigre en métropole. A contrario, les vagues migratoires chinoises s’inscrivent d’abord dans un espace mondial fonde sur une activité principale : le commerce.

Une main-d’œuvre de remplacement

Vers 1850, les premiers commerçants chinois débarquent dans la capitale. Une présence renforcée au fil des Expositions universelles depuis celle de 1889. « Lors de ces événements viennent aussi des artisans et artistes indochinois, invités à exercer leur métier sous le regard amusé des Parisiens », précise Alain Ruscio, historien spécialiste de la colonisation française. Exception faite de ces populations, l’immigration asiatique ne deviendra vraiment représentative qu’à la veille de la Première Guerre mondiale. « Année de proclamation de la République de Chine, 1912 marque ce siècle d’histoire partagée avec l’arrivée des premières populations vietnamiennes, et surtout chinoises, en France, à l’instar d’intellectuels et entrepreneurs, un prélude aux présences politiques et ouvrières du conflit 14/18, rappelle Pascal Blanchard. Environ 130 000 travailleurs chinois débarquent en France pour creuser des tranchées dans le Nord ou remplacer les ouvriers partis à la guerre », indique Thierry Pairault, directeur de recherches au CNRS, spécialiste de la Chine (voir encadre). Idem pour quelques milliers d’Indochinois, également sollicités pour exécuter ces travaux pénibles, « auxquels s’ajoutent ceux directement envoyés au front. 10 à 15 % d’entre eux y mourront », complète Alain Ruscio, tout en nuançant : « les Indochinois ne représentèrent que 5 % des 820 000 soldats indigènes ayant participé à l’effort de guerre. Car à l’époque les asiatiques, davantage sollicités en tant que travailleurs, étaient perçus dans l’imaginaire colonial comme des soldats peu fiables et résistants, et ce, a contrario des noirs et maghrébins vus comme de bons combattants ».

Le temps des étudiants

Alors que l’immigration asiatique devient régulière des la guerre 14/18, plusieurs associations phares se créent dans la capitale. « De 1919 à 1921, 1 600 étudiants chinois se répartissent dans les facultés et les collèges de Paris, Lyon, Toulouse… » détaille Pascal Blanchard. Evolution similaire au sein de l’immigration indochinoise : « La population estudiantine augmente jusqu’en 1929 », ajoute Pierre Brocheux, historien spécialiste du Vietnam. « Très francisés, ces étudiants lisent la presse et se politisent. Engagés en faveur de l’indépendance de leur pays, ils nouent des liens avec le Parti communiste français », complète Alain Ruscio. Le tournant des années 20, ponctué par la révolution russe de 1917 et la venue d’Ho Chi Minh à Paris en 1919, voit émerger un véritable militantisme au sein de la communauté indochinoise. Capitale de l’Empire, Paris devient aussi celle des agitateurs. Si la révolte des Boxers, en 1900, opposant la Chine aux Occidentaux avait déjà eu un certain écho dans la capitale, celle de 1930 dans le nord de l’Indochine a eu des répercussions plus fortes encore : manifestations, expulsions massives… « L’Indochine notamment, autrefois sujet de rigolade ou d’exotisme pour le Français moyen, devient désormais facteur de tensions », développe Alain Ruscio. Au-delà des cliches d’antan sur les Jaunes ou Chintocks, s’exprime désormais une crainte de l’Asiatique, figure de l’effronté potentiellement dangereux. « En parallèle, les Indochinois prennent conscience d’appartenir à une civilisation ancienne et refusent le racisme français », note l’historien.

Après la guerre, les camps !

Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, des milliers d’Indochinois sont à nouveau sollicités. « 8 000 tirailleurs et 20 000 ouvriers non spécialisés », précise Pierre Brocheux. Une partie d’entre eux est rapatriée en 1945, environ 15 000 restent en France. « Ils dénotent avec la communauté vietnamienne déjà présente, bourgeoise, politisée et intellectuelle. En effet, ces nouveaux arrivants, essentiellement des villageois venus de force, vivent dans des conditions misérables, cloîtrés dans des baraquements. Ils exécutent les travaux des champs, encadrés à la dure par des officiers de l’armée coloniale », retrace Alain Ruscio. Très vite, les aléas de la guerre froide rattrapent le quotidien des Asiatiques de France alors qu’émerge en plein centre de Paris le premier quartier chinois, autour des ateliers artisanaux d’Arts et Métiers. « Spécialisés dans la confection, ces immigrés déjà présents dans la capitale depuis une dizaine d’années, s’y implantent durablement en prenant la tête des ateliers juifs de maroquinerie laissés vides après la déportation de leurs propriétaires durant la guerre », raconte Thierry Pairault.

Cette période de « fixation » sans précédant de la présence chinoise dans la capitale est ponctuée par un événement majeur : « la victoire de Mao Tsé-toung en 1949 qui génère à Paris, une scission profonde entre partisans de Taïwan et militants maoïstes et ce, pendant près de vingt ans », raconte Pascal Blanchard. Des clivages tout aussi forts au sein de la communauté indochinoise. Après la défaite française de Dien Bien Phu en 1954, marquant l’indépendance du Vietnam, des milliers de ressortissants sont rapatries en métropole. Ces supplétifs, qu’on pourrait qualifier de harkis vietnamiens, selon Alain Ruscio, contrastent avec les militants indépendantistes déjà présents. Leur destination ? Des camps militaires réaménagés en centres d’accueil, comme celui de Sainte Livrade (Lot), où nombre d’entre eux vivront parqués pendant des années. « Si la majorité parviendra à en partir, aujourd’hui encore, quelques vieilles dames y finissent leurs jours, relate Alain Ruscio, rappelant qu’un projet de mémorial serait en cours en souvenir de ces Indochinois maltraités par la France »

La crainte du « péril jaune »

Au début des années 1960, l’ensemble du paysage économique de la diaspora asiatique, notamment chinoise, s’est transformé en profondeur. « Le nombre de restaurants a doublé, comme celui des maroquineries par rapport à 1946 : les épiceries et les ateliers de meubles chinois s’installent dans de nombreux arrondissements, alors que l’on commence à dénoncer le « ghetto » des Arts-et-Métiers et ses 3 000 « Chinois », développe Pascal Blanchard. Le spécialiste des immigrations chinoises Live Yu-Sion rappelle la réaction des médias sur cette présence au cours des années 1960 désormais visible  : « Autour de Saint-Étienne-du-Mont, il n’est guère que l’église elle-même, le Panthéon, l’École polytechnique, deux ou trois bistrots et quelques merceries à demeurer résolument français. Partout ailleurs, c’est désormais la Chine… Car le ventre de Paris est devenu extrême-oriental, chinois surtout… Peu de quartiers échappent à cette invasion pacifique… » (Figaro Littéraire du 28 octobre 1965). Le journaliste termine sa description par ces lignes : « Cessez donc de craindre le péril jaune : il est déjà arrivé à Paris. »

L’époque des demandeurs d’asile

Cette crainte ancienne et généralisée du « péril jaune » se renforce au fil des immigrations asiatiques qui se succèdent. Parmi lesquelles, celle des Chinois établis en Asie du Sud-Est depuis des décennies. On les appelle les Chaozhou. « Cette bourgeoisie d’ascendance mandarine quitte un Viêtnam en guerre après la victoire des communistes en 1975, explique Alain Ruscio. Une immigration suivie de celle des “Boat People” : des Vietnamiens qui n’ont pu s’adapter au nouveau régime et des Cambodgiens hostiles à la politique des Khmers rouges ». Plus récentes, ces vagues migratoires esquissent la configuration actuelle de la communauté asiatique… Installation des Chaozhou dans le Chinatown parisien (13e arrondissement), puis des Wenzhou, deuxième immigration essentiellement économique, a Belleville, dans les années 1990-2000. « Non francophone, très imprégnée des valeurs du communisme chinois, cette communauté se distingue nettement des Chaozhou avec lesquels les contacts sont au départ limités », raconte Thierry Pairault, qui rappelle la présence, depuis une quinzaine d’années, d’un troisième groupe : les Dongbei, issus d’une région chinoise désindustrialisée. Une immigration essentiellement féminine et précaire. Face a des vécus si disparates, comment appréhender ce million d’Asiatiques vivant dans l’Hexagone ? Sans doute a l’aune de ces divisions complexes : travailleurs clandestins et riches entrepreneurs, immigres déjà intègres et nouveaux arrivants. Une immense diversité qui fait de cette communauté, visible mais discrète, très marquée par son mode de vie en quartier, l’une des plus singulières de France.

Zoom : L’emblématique cimetière chinois de Nolette

Saviez-vous que le plus grand cimetière chinois d’Europe se trouve en France ? Situe à Noyelles-sur-Mer, en Picardie, le cimetière militaire de Nolette abrite prés de 850 tombes, toutes ornées d’idéogrammes chinois. La présence de tels cimetières sur le territoire français constitue les traces visibles d’une histoire oubliée : celle d’environ 130 000 Chinois, recrutés par les alliés durant la Première Guerre mondiale pour travailler dans les usines, à l’arrière du front ou dans les campagnes, note Pascal Blanchard. Pour faire honneur aux 20 000 morts de la guerre, nombre de sans-papiers de cette communauté se sont rendus au cimetière de Noyelles-sur-Mer, le 14 juillet 2000, pour y déposer une gerbe de fleurs. ≪ Ils ont ainsi rappelé à tous le sacrifice de ces Chinois, conclut l’historien. Apres la guerre, on estime que 2 000 à 3 000 d’entre eux sont restés dans l’Hexagone, formant ainsi le premier noyau de la communauté asiatique française.

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A la recherche de la question noire

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Si l’étude de l’histoire noire est monnaie courante aux États-Unis, via ses fameuses « black studies », en France, on peine encore à généraliser ce type d’enseignements. Deux approches très différentes, symptomatiques de la manière dont ces pays appréhendent, à leur façon, la question noire.

Noirs de France

Comment se caractérise « l’art de vivre » afro-américain ? Qui sont les précurseurs de l’activisme noir outre-atlantique ? Pour répondre à ces questions, les Etats-Unis disposent de pléthores centres de documentations ou de recherches dédiés à la minorité noire. A l’instar du célèbre Schomburg center for research in Black Culture basé à New York. Par contre, si vous vous posez les mêmes questions sur les Noirs de France, fort à parier que votre recherche tournera vite au casse tête… Tant les lieux de ressources sur l’histoire noire française manquent dans l’Hexagone. Exemple probant : en France, il n’existe pas un seul musée dédié à cette population. Et c’est justement pour pallier cette situation, que le Cran (Conseil représentatif des associations noires) milite depuis plusieurs années pour la mise en place d’un institut des mondes noirs conçu sur le même modèle que l’institut du monde arabe. « Ce projet qui a pour vocation de rassembler, entre autres, documents et archives sur l’histoire des Noirs de France, avait suscité l’adhésion de Nicolas Sarkozy peu après son élection, raconte Louis-George, mais depuis, il est resté lettre morte». Une configuration issue d’une tradition assimilationiste bien franco-française empêchant toute « promotion » des minorités ethniques sur la scène publique, et donc du fait « noir ». « Ce n’est pas dans l’Histoire que l’homme noir n’est pas rentré, analyse Louis-George Tin, porte parole du Cran, en ironisant les propos de Nicolas Sarkozy lors de son discours à Dakar en 2007, mais bien dans l’historiographie française! ». En effet, face à un communautarisme qui inquiète, la question noire est encore passée sous silence quitte à dénier l’existence même de ce groupe ethnique au sein de la société française. « Dans ces conditions, comment pourrait-on enseigner légitimement cette histoire dans les institutions?», s’interroge Maboula Soumahoro, maître de conférence en histoire afro-américaine à l’université de Tours, en rappelant que les facultés françaises restent paradoxalement plus enclines à enseigner l’histoire des Noirs américains, que celle des Noirs français.

En effet, la question noire française s’impose très rarement dans les programmes universitaires. Certes, il existe ça et là quelques départements d’étude dédiés à l’étude anthropologique, archéologique, politique, etc. du continent noir. A l’instar du Cemaf (Centre d’étude des mondes africains), rattaché à l’Université Paris I, ou du Ceaf (Centre d’études africaines), dépendant de l’Ehess (Ecole des hautes études en sciences sociales). Mais ni l’un ni l’autre n’abordent réellement la minorité noire en France (les conditions d’immigration/d’intégration des Noirs dans l’Hexagone, leur diversité ethnique et culturelle, etc.). « Du côté des chercheurs, certains travaillent de façon isolée sur cette population. D’autres ont même crée des réseaux informels en la matière. Mais cela n’a rien de comparable avec ce qui existe outre-atlantique », déplore Louis George Tin. Preuve en est avec la généralisation des fameuses « black studies » dans la quasi-totalité des universités du pays. « Ces départements ont poussé comme des champignons dans les années 70 face aux manifestations étudiantes de l’époque qui s’inscrivaient en totale continuité avec les luttes pour les droits civiques», explique Rahsaan Maxwell, professeur en sciences politiques à l’Université du Massachussets Amherst. Plus encore, les Etats-Unis comptent à ce jour une centaine d’universités dites « noires ». Des établissements communautaires où la part belle est faite au traitement de la question noire. Même si on y trouve aussi des cursus généralistes (médecine, droit, etc.). « Pur produit de l’histoire raciale américaine, ces facultés ont été crées à la suite de l’abolition de l’esclavage en 1865 pour offrir aux affranchis un accès à l’éducation, rappelle Maboula Soumahoro. Aussi, l’exportation de telles universités dans l’Hexagone serait impensable, l’histoire noire française étant radicalement différente». En effet, les Noirs sont arrivés massivement dans l’Hexagone, plus tardivement, autour des années 60. De plus, contrairement aux États-Unis, l’esclavage s’est pratiqué à des milliers de kilomètres dans les DOM-TOM, « expliquant » ainsi son déni dans le débat public. Et par la même occasion, celui de l’histoire générale des Noirs français. « Mais les choses commencent à évoluer aujourd’hui », nuance Myriam Cottias, directrice de recherche du CIREF (Centre de recherches internationales sur l’esclavage), rattaché au CNRS et crée à la demande du gouvernement à la suite des émeutes de 2005. « Ces événements ont fait prendre conscience aux pouvoirs publics de la nécessité de transmettre enfin l’héritage de l’esclavage, prélude à un traitement, à terme, plus élargi de la question noire française», renchérit la directrice de recherche.

Un processus déjà boosté en 2001, avec la loi Taubira imposant entre autre l’enseignement de la traite négrière dans les programmes scolaires. « En dix ans, les progrès parcourus en la matière sont notables », note Frédéric Lazorthes, secrétaire général du CPHME, Conseil pour l’histoire et la mémoire de l’esclavage, crée en 2004 dans la foulée de la loi Taubira. En effet, l’esclavage est désormais « évoqué » à l’école primaire et même enseigné au collège. Notamment en classe de quatrième où les élèves suivront, dès la rentrée 2011, des cours sur la société coloniale et esclavagiste. Des avancées qui restent toutefois très fragiles. « Les révisions incessantes des programmes scolaires d’une année sur l’autre ne permettent pas de garantir la pérennité de tels enseignements », explique Frédéric Lazorthes, en rappelant que le CPHME a envoyé en début d’année une lettre au gouvernement pour protester contre la réforme en 2010 des programmes de seconde réduisant la place accordée à l’histoire de l’esclavage. « La traité négrière constitue le point d’entrée privilégié pour aboutir, à terme, vers un enseignement plus exhaustif de l’histoire noire, incluant notamment la période coloniale encore trop peu traitée aujourd’hui », indique Frédéric Lazorthes. L’objectif final étant d’aboutir à un traitement historique totalement déconnecté du modèle noir américain, souvent érigé en référence. « Il ne faut pas se tromper d’histoire. En France, les Noirs forment un groupe culturellement très hétérogène, divisé notamment entre Antillais et Africains de l’Ouest », précise Frédéric Lazorthes, et cette singularité devra être prise en compte lorsque émergera dans notre pays un véritable traitement de la question noire».

Zoom : «Les Black british se situent dans un entre-deux»

Et quid du traitement de l’histoire des Noirs au Royaume-Uni? « En comparaison avec la France et les États-Unis, on peut dire que la configuration britannique  se situe dans un entre deux », répond Harry Goulborne, professeur de sociologie à London South Bank University. Point commun avec l’Hexagone, l’Angleterre est dépourvue de « Black Studies Departments » dans ses universités. « Seuls quelques cours, plus dédiés à l’Afrique noire qu’aux Black British, sont enseignés ça et là, au London Metropolitan University ou encore à l’université d’Oxford via son Centre d’études de l’Afrique de l’Ouest». Toutefois, comme aux États-Unis, l’Angleterre dispose de centres d’archives dédiés à 100 % à l’histoire des Noirs du pays. A l’instar du « Black cultural archives » ou encore de l’institut George Padmore, tous deux basés à Londres. La littérature noire se veut également très dynamique à Londres avec la présence de maisons d’édition réunies au sein de l’IBP (Independent Black Publishers). « Parmi, celles-ci, le Bogle L’Ouverture, lancé en 1968 par Jessica and Eric Huntley a largement contribué à la formation de la communauté noire à Londres ».  Autant d’éléments qui illustrent la vitalité associative des « Black British ». « Contrairement aux Noirs de France, les Noirs d’outre-manche sont bien plus présents dans le débat public national ».

Royaume-Uni: le multiculturalisme en question

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Bastion du multiculturalisme en Europe, le Royaume-Uni s’est doté d’un « management de la diversité » original, favorisant la promotion des pluralismes identitaires. Mais les attentats de 2005 comme les vagues d’émeutes des dernières années ont largement mis à mal une telle approche. Au point d’en découdre avec cette tradition d’ouverture ? Décryptage.

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Des maires qui envoient des cartes de vœux le jour de l’Aïd El Kebir, une administration qui traduit ses documents officiels dans les langues de ses minorités… Inimaginable dans l’Hexagone, ce « management de la diversité » prévaut pourtant dans un de nos pays voisins depuis plusieurs décennies déjà. Lequel ? Le Royaume-Uni bien sûr ! En effet, dès les années 60, le pays de Shakespeare s’est doté d’un arsenal législatif de taille favorisant la promotion des pluralismes identitaires*. « Une politique multiculturaliste qui ne s’est pas développée sous l’œil bienveillant des autorités rappelle Danièle Joly, professeur émérite à l’université de Warwick, Au contraire, elle s’est forgée à coup de luttes politiques menées par les populations issues du Commonwealth, Noirs des Caraïbes et Indiens en tête ». Un activisme élevé au sein des minorités boosté, après la seconde guerre mondiale, par un formidable coup de pouce : l’accès de facto à la citoyenneté britannique pour toutes les ex-populations coloniales. Un dispositif propre à l’histoire migratoire d’outre-manche, et auquel ne pourront se prévaloir, à la même époque, les immigrés français. « Ainsi, en disposant du droit de vote, ces nouveaux arrivants ont pu s’imposer comme des citoyens à part entière et s’investir notamment dans la vie politique» souligne Danièle Joly en indiquant qu’en 2005 le taux de participation électorale des musulmans au Royaume-Uni dépassait 70 %, contre 60 % pour les Britanniques de souche.

C’est dire si le Royaume-Uni a su faire preuve d’un certain avant-gardisme en matière de gestion de la diversité. Pour autant, la question du « vivre ensemble », casse tête sur lequel bute encore nombre terres d’immigration en Europe (France, Allemagne, etc.), serait-elle 100 % révolue outre-manche ? Pas vraiment, si on en croit David Cameron, lui-même, le premier ministre britannique. En effet, ce dernier n’a pas hésité à condamner, l’année dernière à Munich, l’échec du multiculturalisme (voir interview de Michel Wieviorka). Des propos révélateurs du malaise de la nation britannique à l’encontre de ce qui constitue pourtant l’un de ses piliers. « Les premiers signes d’une telle rupture remontent à 2001, année marquée par deux événements majeurs qui ont secoué l’Angleterre, se souvient Khursheed Wadia, directrice de recherche à l’université de Warwick, les émeutes de 2001 dans le nord du pays, impliquant notamment des jeunes d’origine pakistanaise, suivis peu après, des attentats du 11 septembre». Dès lors, le rejet du multiculturalisme s’est cristallisé à l’encontre d’une communauté : les musulmans. « Toutefois, les discours médiatiques à leur encontre devinrent vraiment légion à partir de 2005, année des attentats de Londres » note Khursheed Wadia. Un événement d’autant plus tragique que leurs auteurs étaient des citoyens britanniques à part entière, de confession musulmane et ayant toujours vécu au Royaume-Uni.

 

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Ce revirement à l’encontre du modèle multiculturel s’est alors accompagné d’un arsenal de mesures anti-terroristes dans le cadre du programme « Prevent ». « Un plan initialement lancé en septembre 2001, qui a conduit à l’arrestation de nombreux hommes musulmans à travers tout le pays» raconte Danièle Joly.

Cela étant, au delà de son volet répressif, Prevent eut paradoxalement un effet positif. Lequel? Booster les fonds en faveur d’associations musulmanes, véritables chevilles ouvrières des politiques multiculturelles, oeuvrant en partenariat avec les autorités locales. «Plus encore, il permit aux jeunes et aux femmes de la communauté, jusque-là peu représentés dans les instances associatives, de prendre le haut du pavé», développe Danièle Joly. Exemple probant illustrant cette dynamique : la création en 2003, du Muslim Women’s Network UK, un réseau national de femmes musulmanes, qui pu entre autres, bénéficier des fonds du programme Prevent. «C’est après l’année 2001, que le montage de notre réseau fut possible, confirme Faeeza Vaid, directrice exécutive de cette association visant à promouvoir la place des musulmanes dans la société et vis-à-vis des autorités. Car le gouvernement compris alors la position clé que les femmes peuvent jouer en faveur de la cohésion sociale au sein de la communauté. Créatrices de lien entre les générations et avec les hommes, elles devenaient ainsi un instrument de lutte contre l’extrémisme masculin».

Cette démarche d’ouverture des autorités s’est aussi orientée vers les jeunes, via la création d’associations encourageant les initiatives citoyennes. A l’instar du Stechford Youth Network, basé à Birmingham, dans un quartier à majorité musulman. «Notre réseau s’est crée en 2006 pour offrir des activités sportives et artistiques à la jeunesse des quartiers populaires» explique Qudues Zafar, 26 ans, directeur du réseau. Financée par la ville de Birmingham, l’association fédère ainsi une centaine d’ados de 13 à 19 ans, aux profils divers : blancs, noirs, pakistanais, etc. «Ces ateliers sont nécessaires pour leur donner un cadre et ainsi les éviter de tomber dans la délinquance» poursuit Qudues Zafar, en rappelant que la vocation du réseau est bien de réduire in fine les comportements anti-sociaux et les tensions inter-ethniques. «Birmingham est une ville très diverse, mais également morcelée où les communautés vivent en vase clos, chacune étant renfermée dans ses quartiers, déplore ce dernier, aussi, via notre réseau, les jeunes de toute religion apprennent désormais à se connaître et à se respecter».

Cette volonté de décloisonnement des communautés, loin d’être cantonnée à quelques municipalités, est le fruit d’un programme national baptisé «Community Cohesion». Déployée en 2001, suite à la rédaction du « rapport Cantle », commissionné par les autorités pour prévenir les émeutes, cette politique rompt largement avec le modèle multiculturel d’antan. Comment ? En militant pour une déségrégation des quartiers dits « ethnicisés ». « La polarisation des communautés s’est tellement accrue au fil des décennies qu’elle a favorisé l’émergence de sociétés parallèles propres à engendrer des conflits inter-ethniques, comme les émeutes de 2001 opposant blancs et pakistanais » juge Ted Cantle, auteur dudit rapport et fondateur de l’iCoCo (Institute of Community Cohesion) crée en 2005 pour donner force à une telle politique. Ainsi, pour préserver la paix entre les communautés, ce nouveau programme se veut pragmatique : « développer par tous les moyens possibles des passerelles entre les groupes pour abattre les frontières qui les séparent » résume Ted Cantle. Ce qui se traduit par exemple, par l’introduction dans les écoles d’enseignements favorisant la compréhension interculturelle. Un parti adopté entre autres par la ville de Leicester privilégiant l’approche «Community Cohesion» depuis une dizaine d’années. « Plus encore, nous avons organisé divers événements inter-religieux dans la ville, en nous appuyant sur les leaders communautaires locaux » détaille Trish Roberts, responsable stratégie et partenariat à la mairie de Leicester.

 

Si certaines études attestent du succès du « Community Cohesion » (selon la « citizenship survey » de 2011, 85 % des Britanniques déclarent vivre dans un environnement multicommunautaire harmonieux, contre 79 % il y a dix ans), force est de constater qu’une telle approche est loin de susciter un total consensus. « Cette démarche est lacunaire dans la mesure où elle ne retient que l’excès de communautarisme de la part des minorités pour illustrer les limites du multiculturalisme. Et ce, sans prendre en compte d’autres facteurs d’ordre sociaux comme les inégalités sociales persistant entre les communautés (voir encadré) » explique Khursheed Wadia.

Face à un tel constat, une question s’impose alors : en militant pour l’apaisement des relations intercommunautaires, la vocation du « Community Cohesion », ne serait-elle pas de s’inspirer du modèle républicain, visant à promouvoir une « britannicité » commune ? « Difficile de répondre à cette question tant le gouvernement actuel n’a pas adopté de position claire en la matière. Toutefois, nous sentons qu’il est moins aisé aujourd’hui de s’affirmer en tant que musulman, pakistanais, etc. Par exemple, certains politiques préféreraient clairement que notre réseau s’appelle Women’s Network UK sans l’intégration du terme muslim » répond Faeeza Vaid, tout en constatant la baisse des fonds à destination de son association depuis l’élection de David Cameron. «En effet, le gouvernement a coupé dans les fonds du programme Prevent, confirme Danièle Joly, toutefois, un tel revirement est loin d’être suffisant pour sonner à terme le glas du multiculturalisme britannique, très ancré dans les pratiques depuis plusieurs décennies ». Une tradition de tolérance et d’ouverture finalement plus forte que tout ? « Oui, répond Trish Roberts, il n’est pas question pour nous de forcer les gens à se sentir anglais. Notre approche reste très différente de celle de la France. Aussi, l’avènement d’une société assimilationniste est loin d’être pour demain…». De quoi donner quelques espoirs quant à la pérennité d’un modèle encore unique en Europe.

 

* Depuis le vote en 1976 du Race Relations Act, grande loi contre la discrimination raciale (intégrant les Race Relations Acts de 1965 et 1968), la reconnaissance des différences est une priorité de terrain au Royaume-Uni.

 

Written by MinoriTerres

septembre 27, 2014 at 10:11

Israël-Palestine: une passion française

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« Victime collatérale » du conflit israélo-palestinien, la France doit faire face à des tensions toujours plus vives entre juifs et musulmans sur son territoire. Mais au delà des prises de positions d’ordre communautaire et affective, ces répercussions ne seraient-elles pas symptomatiques d’un malaise plus profond, spécifique à la société française ? Réponses. 

Vivre_la_paix

Colloques sur le Proche-Orient annulés par certaines instances juives, appels au boycott d’Israël lors du Salon du livre 2008, titre de « citoyen d’honneur » attribué par la ville de Paris au soldat Shalit… Des événements qui ont un point commun : ils témoignent de l’impact fort du conflit israélo-palestinien en France. « Au point que des expressions comme ‘importation du conflit’ ou ‘Intifada des banlieues’ ont émergé depuis une dizaine d’années, période où les actes antisémites corrélés à l’actualité proche-orientale sont montés en flèche en France», constate Marc Hecker, chercheur à l’Institut français des relations internationales. Et pour cause: « depuis le début de la deuxième Intifada, survenue en septembre 2000, environ 400 actes antisémites ont été recensés chaque année, soit quatre fois plus que dans les années 90. détaille Jean-Yves Camus, politologue. Et ils sont désormais le fait majoritaire de jeunes d’origine maghrébine.» Insultes, synagogues incendiées, agressions physiques, des actes ayant atteint le millier par an durant les périodes d’actualité chargées au Proche-Orient (guerre du Liban de 2006, opération « plomb durci » à Gaza début 2009…) selon le rapport 2011 du Service de protection de la communauté juive.

«La situation est vraiment intenable pour les Juifs ! Nous avons peur de porter la kippa, rasons les murs… Certains envisagent même de partir vivre à l’étranger », lance Samy Gozlan, président du Bureau de vigilance contre antisémitisme, en rappelant que l’affaire Merah constitue, en la matière, un vrai tournant. «Si le soutien aux Palestiniens est concevable, l’est-il toujours lorsqu’il tourne à la haine d’Israël et des Juifs ?, questionne ce dernier, D’autant que certains justifient l’antisémitisme en arguant notre soutien à Israël. Mais est-ce un crime de manifester un attachement à un pays où nous avons, pour la plupart, de la famille et des proches?» Des propos qui en disent long sur le désarroi d’une communauté largement exposée à un conflit distant de plusieurs milliers de kilomètres.

« Le climat est, certes, préoccupant, mais gare à ne pas dramatiser les choses en invoquant systématiquement l’importation du conflit en France, nuance Marc Hecker, car le degré de violences existant de part et d’autre est loin d’être comparable. Nous n’avons pas d’attentats-suicides ici, poursuit-il en précisant que l’affaire Merah ne saurait créditer la thèse de l’importation du conflit. « Cet événement s’inscrit davantage dans la mouvance djihadiste internationale, basée en Afghanistan, certes hostile à Israël et aux juifs, mais également à l’Occident en général ». En témoigne le meurtre par Mohammed Merah de soldats français, de surcroît, de confession musulmane.

Si l’importation du conflit doit donc être relativisée, force est de constater que cette guerre déchaîne les passions, plus qu’aucune autre. « Car vivent en France les plus grandes communautés juive et arabe d’Europe», rappelle David Chemla, secrétaire européen de JCall, mouvement de citoyens juifs européens militant à la fois pour l’arrêt de la colonisation et la sécurité d’Israël.

Un intérêt passionnel toutefois loin d’être réduit au strict affrontement communautaire. Exemple probant : l’existence au sein même de la communauté juive, d’associations pro-palestiniennes comme l’Union juive française pour la paix. « Depuis 1994, nous militons en faveur des droits des Palestiniens et contre la politique ultra sioniste et d’occupation de l’État d’Israël », confirme Jean-Guy Greilsamer, co-président de l’association. Un engagement pro-palestinien aussi partagé par une frange non négligeable de syndicats et partis de gauche. « Il suffit d’aller aux nombreuses manifestations pro-palestiniennes où trônent aussi bien des drapeaux d’associations musulmanes que ceux des Verts, de la CGT, etc., pour s’en rendre compte », note Marc Hecker. C’est dire la capacité du conflit israélo-palestinien à susciter l’attention de publics hétérogènes. Et pour cause : « Au delà de son caractère asymétrique propre à générer des mouvements de solidarité en faveur de la partie « faible », ce conflit revêt une charge symbolique plus forte encore, analyse Marc Hecker. Caril évoque aussi bien des valeurs telle que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, que des faits historiques « parlant » aux citoyens des pays occidentaux, comme la Shoah, le colonialisme et plus récemment, le terrorisme.»

Autant de références connues de tous qui confèrentà cette guerre régionale, une dimension universelle. Au travers de laquelle deux récits s’opposent : la lecture coloniale et des droits de l’homme, côté pro-palestinien, et celle de la démocratie contre l’obscurantisme islamiste, côté pro-israélien. Un affrontement qui passe par des provocations multiples visant à marquer les esprits, comme les expressions « Sioniste = Nazi » ou « Nazislamisme ».

Cette guerre des mots est d’autant plus forte qu’elle est amplifiée par les médias, véritable caisse de résonance du conflit en France. « En effet, cet affrontement est l’un des plus couverts au monde, rappelle Jérôme Bourdon, sociologue des médias, responsable du département de communication à l’université de Tel-Aviv, ainsi, les médias diffusent en chaîne des images que s’approprient alors les publics». Or, en privilégiant les scènes de violence au détriment des analyses d’experts, « les médias télévisés induisent une compréhension simplifiée et binaire du conflit avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Une vision manichéenne qui creuse plus encore cette opposition entre chaque camp. Chacun cherchant alors à imposer ses opinions à l’autre», constate Benjamin Ferron, chercheur à l’université Rennes-1 et auteur d’une thèse sur les stratégies médiatiques des mouvements pro-israéliens et pro-palestiniens. « Résultat : c’est la surenchère perpétuelle, notamment sur les réseaux sociaux, devenus des outils de propagande et de critique pour les militants», complète Jérôme Bourdon. En témoignent les débordements sur le web, obligeant les sites Internet à clore tous commentaires sur le sujet. « Les positions se sont tant radicalisées, qu’elles obligent ceux qui n’ont pas d’avis tranché à se prononcer et, pire encore, à se ranger dans un camp », déplore M’Hammed Henniche, secrétaire général de l’Union des organisations islamiques, en relatant l’affect régnant dans les quartiers populaires sur le sujet.

Une guerre médiatique qui vise aussi les journalistes, pointés du doigt par l’opinion publique pour leur manque d’objectivité. « Le niveau de conflictualité autour du Proche-Orient est tel que la couverture des événements est elle-même sujette à controverse», confirme Benjamin Ferron. C’est pourquoi des militants n’hésitent pas à taxer la presse française d’être 100 % pro-israélienne ou pro-palestinienne. « Alors que dans les faits, c’est bien plus complexe, les positions des médias étant loin d’être unanimes, variant selon les journaux, au regard de leur ligne éditoriale, leur lectorat… Et aussi selon les époques». Des arguments qui ne suffisent toutefois pas à calmer les polémiques. En attestent les accusations du Crif contre un reportage diffusé sur France 2, fin 2011, dans l’émission « Un Oeil sur la Planète », qualifié de mensonger et d’anti-israélien. Une controverse qui rappelle aussi celle survenue en 2000, avec la diffusion d’un reportage sur la mort de Mohammed al-Durah, un enfant palestinien tué par balles. Le film qui pointait la responsabilité de l’armée israélienne dans l’assassinat fut tant critiqué, que son auteur, Charles Enderlin, de confession juive, fut taxé d’avoir « la haine de soi juive ».

« Tous les arguments sont bons pour discréditer les reporters quitte à pointer du doigt leurs origines », dénonce Jérôme Bourdon. C’est dire si les journalistes spécialistes du Proche Orient avancent sur un terrain miné ! « On doit tout le temps se justifier, prouver qu’on n’est pas des menteurs, c’est vraiment fatiguant, confirme Virginie Terrasse, photo-reporter qui a travaillé plusieurs années dans la région. Et d’ajouter: « nombre de journaux ont tellement peur de susciter la polémique, qu’ils pratiquent l’autocensure. Résultat: seuls certains sujets sur le Proche-Orient sont acceptés : ceux sur les juifs ultra orthodoxes, les mères palestiniennes, etc. Au détriment de thèmes plus sensibles, portant sur les frontières ou la colonisation».

Des pressions qui n’épargnent également pas les responsables politiques, dont les déclarations sur le sujet sont tant surveillées que l’enjeu consiste à éviter tout dérapage. Un piège dans lequel tombent pourtant certains. A l’instar d’Eva Joly, candidate écologiste à la dernière élection présidentielle, qui a « approuvé» la comparaison de « Gaza à un camp de concentration à ciel ouvert», prononcée initialement par Nathalie Arthaud (Lutte Ouvrière). Bien qu’elle ait exprimé ensuite ses regrets, l’affaire suscita la colère des représentants de la communauté juive. De la même manière, les propos, en mai 2012, de Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, sur « son lien éternel à Israël, à travers son épouse » suffirent à provoquer, côté pro-palestinien, un tollé sur la toile. Et à le discréditer auprès d’une partie de la communauté musulmane. 

Face à un tel climat d’irrationalité propice aux amalgames, c’est dire la difficulté pour les politiques de ne pas être catalogués dans un camp ou un autre. « Même au sein de la direction du PS, il y a une gêne à évoquer ce sujet sensible qui divise », confie Pascal Boniface, directeur de l’IRIS dont les positions critiques à l’égard d’Israël n’ont pas toujours fait l’unanimité au sein du parti (voir interview). Une raison pour laquelle il en a démissionné en 2001. «Si la gauche française a, en effet, un lien historique avec le mouvement sioniste, celui-ci ayant été porté au départ par des socialistes laïques militant pour l’autodétermination du peuple juif, rappelle Malek Boutih, ex-président de SOS Racisme et membre du bureau national du PS, la position du parti sur le conflit reste toujours la même: la co-existence de deux États». Un avis partagé par Pascal Boniface bien qu’il apporte une nuance : «Le parti reste encore prudent dans ses appels au soutien à la Palestine, et ce, pour éviter toute confusion avec les slogans anti-israéliens scandés par certains militants lors de manifestations. D’où l’absence de cortège socialiste lors des rassemblements de 2009 contre la guerre à Gaza».

Un exemple symptomatique des tabous entourant la question du Proche-Orient en France. « Les gens ont tellement peur qu’ils n’osent même plus s’exprimer sur le sujet », regrette Malek Boutih. Dès lors, l’expression de voix dissonantes au sein de chaque communauté s’avère plus risqué encore. Rony Brauman, ex-patron de Médecin sans Frontières, qui avait signé en 2003 avec d’autres personnalités juives un manifeste pour dénoncer la politique d’Israël, en fait toujours l’amère expérience. « J’ai tellement été sali par les instances juives officielles que je suis devenu persona non grata au sein de la communauté organisée. Le rejet est tellement fort que je ne peux même plus me balader rue des Rosiers, sans craindre de me faire agresser par des membres de la Ligue de Défense Juive ». Même les mouvements pacifistes plus consensuels comme JCall, ne sont pas épargnés par les intimidations. « Attaques verbales, insultes par mail, on est régulièrement taxé de traîtres par les extrémistes des deux bords. Les uns reprochant notre sionisme, les autres, notre position critique à l’égard de la colonisation israélienne », raconte David Chemla. Des positions radicales d’autant plus inquiétantes qu’elles vont crescendo, au fur et à mesure que le conflit s’enlise. «La moindre critique de la politique d’Israël est assimilée, de manière toujours plus systématique, d’antisémitisme tandis que les discours diabolisant Israël s’avèrent de plus en plus courants, le juif prenant alors la figure du colon dominateur», constate amèrement Rony Brauman.

Alors comment mettre fin à un tel cercle vicieux ?« C’est très compliqué, répond le politologue Jean-Yves Camus, d’autant que cette situation tendue est assez spécifique à la France». La raison ? « Le conflit fait écho à des problèmes de fond 100 % franco-français qui dépassent le strict cadre du conflit », répond ce dernier.

Ainsi, le Proche-Orient serait le miroir, plus encore l’exutoire, d’un panel de problématiques structurelles propres à la France, et encore laissées sans réponse… Comme la question post-coloniale, notamment celle de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, désormais projetée sur le conflit. «Et pour cause: dans un contexte fort de concurrence mémorielle, les jeunes issus de l’immigration exigent, eux aussi, la reconnaissance des souffrances de leurs ancêtres », poursuit Jean-Yves Camus.Un besoin d’autant plus exacerbé, que les juifs, eux, ont obtenu, à coups de luttes, la reconnaissance de la Shoah, un génocide auquel la France a activement participé. « D’où une condamnation peut être plus unanime aujourd’hui de l’antisémitisme que de l’islamophobie, développe le politologue, une politique du deux poids deux mesures d’autant plus frustrante pour certains enfants d’immigrés, qu’elle s’inscrit dans un contexte où les discriminations à leur égard sont plus courantes qu’envers les juifs, auxquels ils prêtent, de plus, une situation privilégiée». Autant de mécanismes qui favorisent, dès lors, l’identification irrationnelle de certains jeunes à la souffrance des Palestiniens, devenus l’emblème des « musulmans opprimés ». Les banlieues françaises étant alors assimilées, dans leur imaginaire, aux territoires palestiniens. « De la même manière, de nombreux juifs, persuadés qu’ils n’ont plus d’avenir en France, s’identifient aux israéliens, souligne Jean-Yves Camus, alors que paradoxalement s’épanouit dans l’Hexagone une vie juive des plus dynamiques depuis les années 70». Des identités fantasmées «d’autant plus regrettables, selon M’hammed Henniche, qu’elles nous empêchent d’avancer les uns et les autres et de traiter des vrais problèmes existant en France tels que les inégalités, les discriminations, la place de la religion, etc.»

La fin deces débordements identitaires doit-elle donc passer par un arrêt des prises de positions sur le conflit ? « Certainement pas !, répond Samia Hathroubi, fondatrice de JEM EGO, Juifs et Musulmans Ensemble Génération Ouverte, nous avons tous besoin d’exprimer notre opinion. Mais apprenons à échanger avec du recul, malgré nos attachements identitaires ! Et ce, en gardant en tête que notre quotidien est ici et pas là bas». Et c’est pour favoriser une telle prise de distance, que l’association a mis en place des ateliers, visant à créer de nouvelles méthodes pour parler du sujet. « Une manière aussi du créer du lien entre ces deux communautés qui se connaissent finalement assez mal aujourd’hui encore», conclut la fondatrice. 

Article paru dans Respect Mag numéro spécial 100 % Juifs de France (octobre 2012) 

Quel rapport au travail dans les pays asiatiques ?

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Si le travail est « malade » en Occident, d’après le sociologue Yves Clot, quid de la situation en Asie, continent « émergent » sur lequel nous avons désormais tous les yeux rivés ? Dans des pays tels que l’Inde, la Chine où la Thaïlande, où les taux de croissance avoisinent les 10 %, contrastés par une pauvreté endémique préoccupante, quelles représentations les autochtones en activité se font-ils du travail ?  Et de leur boulot en particulier ? Est-il un levier d’aliénation au quotidien ? Ou au contraire, d’émancipation ? Témoignages.  

Athor, 40 ans, tailleur à Mandawa (Rajasthan, Inde) :

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«Je suis tailleur depuis toujours et j’adore ce métier. Cette activité familiale, elle se transmet de père en fils. A Mandawa, nous avons cinq boutiques, ouvertes tous les jours. Elles sont quasiment toutes concentrées dans le bazar de la grande rue principale. Mon père travaille dans une, mon frère dans une autre, etc. Les taches sont bien réparties. Certains d’entre nous confectionnent les saris pour les femmes alors que d’autres, comme moi, gèrent d’abord les vêtements pour hommes. Je peux vous faire un pantalon sur-mesure en deux heures à peine ! Pour ça, nous utilisons toutes sortes de matériaux : laine, coton… Une de nos boutiques vend même directement des tissus traditionnels à l’unité ou en gros. Mes employés ? J’en ai une poignée seulement. Ils travaillent de temps en temps selon les pics d’activité. Il s’agit d’hommes exclusivement car les femmes en Inde sont d’abord à la maison. La mienne y est tous jours pour s’occuper de nos trois enfants. Ma clientèle ? Elle est surtout locale, basée essentiellement dans notre région le Shekawathi, au nord du Rajasthan. Si on voit beaucoup de touristes occidentaux affluer ici, ils nous achètent peu de vêtements. Car les blancs sont surtout de passage à Mandawa. Ils restent une ou deux nuits maximum pour visiter les havelis, ces ex-riches demeures de marchands entièrement peintes, puis filent ailleurs, à Jaïpur ou Jasailmer, bien plus touristiques. »

Son revenu : Environ 30 000 roupies par mois (soit 250 euros)

Jayni, 22 ans, fabricant de marionnettes à Jaisalmer (Rajasthan, Inde)

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« Le travail est un art. Du moins pour moi qui fabrique des marionnettes pour des spectacles. Au départ c’était le métier de mon père. Depuis un ans, c’est moi, ainsi que mes frères et sœurs qui prenons le relais. J’aime cette activité, car elle est facile à exercer. Et puis ça rapporte pas mal d’argent. Certains jours, j’arrive à en vendre trois ! Et ainsi gagner 600 roupies. Le métier que j’exerçais avant ? Celui de percussionniste pour les mariages. Ça marchait bien également, car en Inde, il y a des mariages tous les jours. Du coup, ça génère pas mal de business pour l’organisation des fêtes. D’ailleurs moi aussi je suis marié. Depuis quatre ans. J’ai aujourd’hui deux enfants. Pour ma femme et moi, ce n’était pas un mariage d’amour, ici, ils sont très rares de toute façon. En fait, nous faisons partie de la même caste hindoue : les Bat. Aujourd’hui, elle aide ma famille à réaliser les marionnettes. Moi, je les fabrique avec du bois en dix minutes à peine. Je peins aussi leur visage ce qui prend beaucoup plus de temps. Quant à ma femme, elle se charge de confectionner leurs vêtements. Nos jours de congés ? Nous en avons aucun. Sauf en novembre, pour le Diwali, la fête des lumières en Inde. »

Son revenu : Environ 10 000 roupies par mois (soit 96 euros) pour lui et sa femme.

Bawa, 51 ans, bijoutier à Jaïpur (Rajasthan, Inde) :

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« Mon travail, c’est faire du business. Depuis vingt ans je suis bijoutier dans le bazar à bijoux de Jaïpur, et ça marche plutôt bien. J’en suis assez content. J’ai une petite équipe d’artisans qui travaille pour moi, l’atelier est situé juste à côté de ma boutique. On y stocke pas moins de 200 kilos de bijoux, bagues, colliers, bracelets… Mes frères ont aussi ouvert des enseignes à Goa et à Manali. Auxquels s’ajoutent des bureaux d’export à l’étranger avec lesquels nous collaborons. Notre clientèle est aussi bien occidentale qu’indienne. Vous savez, en Inde, on travaille beaucoup en famille. Je sais qu’en Europe, c’est plutôt rare ce genre de fonctionnement. Alors qu’ici, nous sommes très soudés les uns les autres. C’est très important, surtout en ces temps difficiles où la concurrence est rude. Si certains mois, nous réalisons de bons chiffres, d’autres s’avèrent moins fructueux. La raison ? La crise en Europe qui impacte en partie notre business. Sans oublier le cours de l’argent qui n’a cessé d’augmenter durant les dernières années. Et pour cause : en huit ans, il a grimpé plus de huit fois. C’est dire si les matières premières sont toujours plus onéreuses ! Or, face à la hausse de mes coûts de production, je suis obligé d’augmenter les prix. Résultat : les gens achètent moins mes bijoux. »

 Son revenu : entre 50 000 et 60 000 roupies par mois (soit environ 500 euros)

 Dondup, 34 ans, commerçant à Rishikesh (Uttaranchal, Inde)

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 « Mon travail, c’est un moyen de survie. Car en Inde, je suis réfugié politique. Ça fait quatorze ans que j’ai quitté Ando, la ville tibétaine dont je suis originaire pour vivre ici. Sans travail, je ne pourrais pas m’intégrer à la société indienne. C’est déjà bien difficile de vivre ici. Car les Indiens tolèrent mal notre présence. Je ne parle pas hindi, donc niveau boulot il y a peu de possibilités, hormis le commerce où je peux m’exprimer en anglais. Car en ce moment, je vis à Rishikesh avec ma femme, tibétaine comme moi, une ville très touristique. Les Occidentaux y viennent pour faire du yoga et de la méditation. Parfois, ils achètent des souvenirs dans notre boutique… Ce métier n’est vraiment pas une vocation. Il y a quelques mois encore, j’étais étudiant à Dharmasala, la ville indienne où siège le gouvernement tibétain en exil. Et où vit le Dalaï Lama et la plupart de ma communauté. Là bas, j’y étudiais le tibétain et surtout l’anglais, une langue essentielle pour trouver du travail et surtout s’ouvrir aux autres. Car à Rishikesh, nous, les Tibétains, sommes très isolés. Si j’avais le choix, je lâcherai ce boulot ! Et continuerais à étudier, pourquoi pas l’histoire et la politique. Mon passe-temps favori pour m’évader de ce quotidien ? La lecture ! Surtout les œuvres du Dalaï Lama. »

 Son revenu : Environ 10 000 roupies par mois (pour lui et sa femme) soit 96 euros.

 Naam, 48 ans, professeur d’anglais à Bangkok (Thaïlande)

 « Mon travail de prof d’anglais est d’abord un moyen d’ouverture sur le monde. Sans ce boulot, je ne pourrais m’émanciper d’une société thaïe encore très fermée et peu anglophone. Certes, la Thaïlande est très occidentalisée car touristique, surtout dans les iles du sud, mais les gens n’en profitent pour autant pas pour établir des liens véritables avec les farengs (étrangers) et vice versa. Bien au contraire, ils communiquent très peu avec eux. Je suis bien placée pour le savoir puisque ma famille est originaire du sud du pays. Et là bas, les Thaïs maîtrisent encore mal l’anglais, croyez moi. C’est vraiment dommage. D’autant que la Thaïlande, en tant que première puissance touristique d’Asie du sud-est, devrait savoir faire preuve de plus d’ouverture, non ? Sur ce point, mes compatriotes ressemblent au final beaucoup à un autre peuple pourtant très éloigné de nous culturellement : les Français ! »

 Son revenu: environ 40 000 bahts par mois, soit 1 000 euros

 Niou, 22 ans, barmaid à Koh Samui (Thaïlande)

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 « Moi, j’en ai fait plein des boulots. En ce moment, je suis barmaid. Je bosse dans un bar de nuit à Lamaï, une des villes les plus touristiques de Koh Samui, l’une des plus grosses iles de Thaïlande. J’ai trouvé ce boulot grâce à ma sœur car son mec, un fareng (étranger), est propriétaire de l’établissement. Du coup, on y bosse (et on y vit) toutes les deux. Accueil des clients, préparation des boissons, animation karaoké, nous gérons tout de A à Z ! Ce boulot, je l’apprécie vraiment, car je n’ai plus à faire la « lady bar » comme avant. Certes, avec mon ancien travail, je gagnais mieux, 1000 bahts minimum (25 euros) par nuit passée avec un fareng et bien plus si je restais avec lui toute la semaine. Mais là au moins, j’ai un vrai boulot. C’est un exploit car à Koh Samui, le sexe c’est souvent la seule alternative pour une Thaïe comme moi, débarquée de l’Isan, une région de l’est du pays où il y a peu de travail. »

 Son revenu : NC

 See, 63 ans, assistance manager à Bangkok (Thaïlande)

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 « Le travail, c’est un mal nécessaire, on est obligé de faire avec. Pendant des années, j’ai vécu en Australie, à Sydney, où j’étais manager dans la restauration. Puis je suis retourné au pays pour travailler dans l’entreprise de ma famille, une boite d’agro-alimentaire de deux cent personnes basée à Bangkok où j’occupe aujourd’hui le poste d’Assistance Manager. C’est un boulot convenable et qui paie bien. De plus, j’ai mes week end de libre. Mon frère bosse également avec moi mais c’est ma sœur qui dirige l’entreprise ! Et elle est très talentueuse. Et pour cause : grâce à elle, la société s’impose aujourd’hui sur les marchés internationaux puisque nous vendons du maïs et des fruits notamment de la papaye, dans de nombreux pays étrangers, à l’instar de la Russie, mais aussi l’Angleterre. »

 Son revenu : 100 000 bahts par mois (soit 2 250 euros)

 Vong, 37 ans, pharmacien à Pakchong (Thaïlande) :

 « Mon métier c’est la pharmacie. Cela fait des années que je l’exerce. J’ai travaillé dans diverses structures et lieux en Thaïlande. L’un de mes derniers postes était à l’hôpital de Koh Phangan. J’y suis resté quelques temps, avant de m’installer à Pakchong, une petite ville dans l’Isan, à deux heures de Bangkok. Certes, la vie, içi, n’est n’est pas aussi paradisiaque que sur les îles touristiques du sud du pays, mais au moins, j’ai pu y ouvrir ma propre pharmacie ! »

 Son revenu : NC

 Shah, 27 ans, professeur de physique-chimie à Pékin (Chine)

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 « Mon travail, c’est un bon passe-temps, même s’il est loin d’être passionnant tous les jours ! Certes, j’adore la physique-chimie et apprécie l’enseigner auprès de mes élèves de seconde. Malheureusement, ils sont très peu réceptifs. J’essaye de capter leur attention, mais c’est très difficile. Peut-être suis-je un mauvais prof ? Ou sans doute que ces ados ont d’autres préoccupations en tête que le lycée et le travail… Du coup, ce boulot devient chaque jour plus blasant. Si encore mes élèves étaient des rebelles ou des indisciplinés… Or, ils sont tout simplement amorphes. La plupart ne pose aucune question pendant les cours, c’est tout juste s’ils n’apprennent pas par cœur uniquement pour obtenir la moyenne. Il faut dire qu’en Chine, le système éducatif fait tout pour abrutir les élèves. Exit les travaux de synthèses, cas pratiques ou exercices de simulation propres à faire réfléchir, priorité aux seuls QCM comme mode d’évaluation. Avec ce système, comment voulez-vous que les gens apprennent à faire marcher leurs neurones ? Pas étonnant qu’une fois devenus adultes, ils deviennent comme la plupart de mes compatriotes : des moutons qui acceptent tout, même un régime politique liberticide, histoire de préserver leur petit confort. »

 Son revenu : NC

 Vincent, 37 ans, maître de conférence en management, Hong Kong, Chine :

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 « Depuis sept ans déjà, j’enseigne le management au sein de la plus grande université de Hong Kong, celle où j’ai étudié étant jeune. Si j’aime mon boulot, c’est d’abord pour ses conditions de travail assez relax. Certes, je dois enseigner tous les jours, mais mes horaires sont assez souples et mes fins de journée de libre généralement libres. De plus, j’ai beaucoup de jours de congés par an ! Ce qui est rare en Chine. Notamment à Hong Kong, où les gens qui bossent dans le privé n’ont droit qu’à dix jours à peine ! Grâce à cet avantage de taille, je peux m’adonner à ma passion : le voyage ! J’ai déjà visité plusieurs fois l’Europe, l’Asie du sud-est ainsi que la Chine continentale. J’apprécie aussi héberger des touristes étrangers chez moi. Cela me permet de voyager sans bouger ! »

 Son revenu : NC

 Lee, 30 ans, marin à Rangoon (Birmanie)

 «J’aime voyager, donc j’adore mon métier ! Même s’il est très dur et m’impose d’être constamment en déplacement. A Rangoon, la plus grosse ville portuaire du pays, j’ai beaucoup d’amis marins. Pour chacun d’entre nous, ce boulot a constitué un échappatoire au régime terrible imposé par la junte militaire durant plus de vingt ans. Il y a deux ans à peine, avant l’ouverture du régime, il m’aurait été impossible d’avoir une discussion avec un touriste. Constamment, on avait peur d’être dénoncé. Nous pouvions aller en prison pour n’importe quoi. Alors mon métier de marin était synonyme de liberté. Grâce à ce boulot, j’ai pu parcourir le monde entier et voir à quel point il était différent de la Birmanie. Je suis allé en Europe, en France, notamment à Rouen. C’est une très jolie ville ! Aujourd’hui, je maîtrise très bien l’anglais et peut avoir des discussions avec n’importe quel étranger. C’est très agréable, notamment lors de mes permissions à Rangoon, qui sont, depuis l’ouverture du régime, bien plus sympathiques ! »

 Son revenu : NC

 Tata, 34 ans, chauffeur de tuk tuk à Dalah (Birmanie)

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 « Le travail, c’est mon quotidien. Tous les jours, du lundi au dimanche, je conduis des tuk tuk à pédales. C’est comme ma raison d’être ou du moins c’est ce qui occupe mon existence. Et puis, il faut bien travailler pour nourrir sa famille ! J’ai déjà failli les perdre, ma femme et mes quatre enfants, lors du tsunami de 2008 (cyclone de Nargis) qui a dévasté mon village, Dalah, une banlieue agricole de Rangoon. A cause des aléas climatiques, la vie dans la région du delta (sud de la Birmanie) n’est pas toujours facile. Pendant la saison sèche, le riz vient souvent à manquer. Du coup, les gens n’ont plus de travail dans les champs. L’avantage avec mon boulot, c’est que je suis peu affecté par ce genre de problèmes. Par contre, je dois payer plein de taxes ! Pas moins de 2500 kyats (2, 20 euros) par jour au propriétaire de mon tuk tuk. Sans oublier tout l’argent que réclame la police. Un racket constant, en particulier à Rangoon ! C’est pourquoi je privilégie au maximum les déplacements dans ma ville. »

 Son revenu : 220 000 kyats par mois (soit 200 euros)

 Mipang, 25 ans, employé dans un hôtel à Kalaw (Birmanie)

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 «Le travail, c’est un moyen d’être plus autonome. Car pour l’instant, je vis encore chez mes parents, avec mes deux sœurs. Pendant plusieurs années, j’ai travaillé dans la mine de charbon à côté de chez moi. Mais j’ai dû arrêter tant ce boulot a détérioré mes poumons. Aujourd’hui, je suis employé dans un hôtel dans le centre ville de Kalaw, le Golden Kalaw Inn. Ça fait déjà six mois que j’y travaille et cela me convient plutôt bien. Certes, il y a pas mal de contraintes : se lever tous les jours à 5 h du matin pour préparer le petit-déjeuner, passer des nuits blanches à accueillir les touristes qui débarquent à toutes heures… Mais au moins, je rencontre plein de gens. Et surtout, j’améliore mon anglais ! Car mon objectif, à long terme, c’est de devenir guide touristique dans le cadre de trekkings organisés dans la région. Certes, mon niveau d’anglais n’est encore pas assez bon… C’est pourquoi, je prends des cours du soir chez une voisine. Un sacré investissement : 8000 kyats par mois (8 euros) ! Mais au moins, je fais beaucoup de progrès. Ainsi, pourrais-je un jour réaliser mon rêve… »

 Son revenu : 35 000 kyats par mois (soit environ 35 euros)

 Pannajota, 42 ans, moine bouddhiste à Mandalay (Birmanie)

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 « Pour moi, le travail, c’est avoir la foi. Je suis moine bouddhiste depuis l’âge de… quinze ans ! Rattaché au monastère New Ma Soe Yein à Mandalay, je vis là bas avec deux milles autres moines. Cette vie, je ne l’ai pas vraiment choisie. Mes parents l’ont décidée pour moi. En fait, je rêvais d’être docteur. Et surtout fonder une famille. Parfois, j’ai des regrets, surtout de ne pas avoir connu l’amour. Vous savez, c’est dur de garder le contrôle. Ça nécessite de travailler dur, tous les jours. En étudiant, priant, méditant, en mangeant à des heures précises (entre 5 h du matin et midi), je chasse ainsi mes pulsions, et surtout mes mauvaises pensées. Celles qui animent les autres hommes, ceux qui veulent le pouvoir ou font la guerre. En Birmanie, peu de gens veulent être moine. Pourtant, on serait encore 500 000 à travers tout le pays, auxquels s’ajoutent près de 300 000 nonnes. Changer de métier ? J’en serais incapable ! Et pour quoi  faire? Plombier comme mes frères ? Ou chauffeur de taxi ? Impossible ! Aujourd’hui, ma seule raison d’être est d’atteindre le Nirvana, le stade de postérité suprême. Un vœux que je ne pourrais réaliser dans cette vie, je le crains… Certainement dans les prochaines. Car je reste encore en phase d’apprentissage. Et puis, je commets toujours trop de péchés, comme celui d’être impulsif ou … trop gourmand ! »

 Son revenu : Aucun

 Laa, 35 ans, gérante d’une échoppe alimentaire à Pakben (Laos) :

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 « Le travail ? Ici, au Laos, c’est loin d’être de tout repos. Il faut parfois gérer de gros coups durs. Avant, j’étais gérante d’un restaurant. Pendant quatre ans, ça a très bien marché, nous concoctions des bons plats traditionnels laotiens. Et puis subitement, lors d’une nuit de forte mousson, la tempête a détruit tout l’établissement ! Seules les toilettes sont restées indemnes ! C’était en juillet 2011, je m’en rappelle très bien. Heureusement, ni mon mari, mes deux enfants ou moi n’avons été blessé… En fait, seul notre resto, ainsi que celui de nos voisins, ont ainsi été ravagés dans la ville. Car nous étions tout deux exposés au risque d’éboulement, étant placés au pied d’une colline. Depuis, j’ai ouvert, avec mon mari, une échoppe alimentaire juste en face. Ça rapporte beaucoup moins d’argent, mais c’est assez pour vivre. Ouvrir un nouveau resto ? Impossible ! Nous n’avons pas économisé assez. Et comme on ne reçoit aucune aide de l’État… »

 Son revenu : NC

 Narath, 32 ans, fermier et bénévole associatif à Battambang (Cambodge) :

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 « Mon travail de bénévole permet de donner du sens à ma vie. Depuis 2005, je me suis engagé en faveur des enfants de mon village, Slarkram, situé près de Battambang. Et ce, en lançant une école du soir dédiée à l’apprentissage de l’anglais. Vous savez, quand on naît dans un hameau comme le mien, il y a très peu de perspectives d’emploi enrichissantes. A moins d’émigrer à l’étranger, comme en Thaïlande. Ou alors de devenir fermier, comme je le suis aujourd’hui. Avec ma femme, nous élevons sept porcs et pas moins de cent poulets ! Cela nous permet de subvenir à nos besoins et basta. Avec cette école, j’ai l’impression d’être vraiment utile. Et surtout d’aider mon pays qui a tellement souffert !. Durant le génocide des Khmers Rouges, toutes nos familles ont été décimées. Moi, j’ai perdu mes grands-parents. Mais, mes parents, eux s’en sont sortis… Quel miracle ! Donc aujourd’hui, je me sens redevable vis-à-vis de mon peuple. C’est pourquoi je me bats pour les enfants du Cambodge. Pour qu’ils aient davantage confiance en l’avenir. Qu’ils puissent bâtir une vraie carrière dans le tourisme ou ailleurs. Cette école, ce n’est qu’une pierre apportée à l’édifice. Mais c’est déjà beaucoup. Aujourd’hui, 340 enfants (dont seize orphelins) suivent nos cours d’anglais gratuitement. Une vingtaine de profs dispensent les leçons bénévolement du lundi au samedi. Seul bémol : les financements publics largement insuffisants pour couvrir nos 360 dollars mensuels de frais de fonctionnement (location des salles de classe, achat des matériels…). Aussi, nous subsistons grâce aux donations collectées ça et là. Obtenir ces dons, c’est mon challenge quotidien ».

 Son revenu : Aucun

 Soeumong, 38 ans, ingénieur à Phnom Penh (Cambodge) :

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 « Cela fait plusieurs années que je suis ingénieur dans le BTP. J’aime beaucoup ce travail. Mais qu’est-ce qu’il me fatigue ! Le rythme est dur, avec de gros horaires et peu de jours de repos. De plus, je dois souvent me rendre sur d’autres chantiers un peu partout au Cambodge. Que de déplacements ! En ce moment, je vis même entre Phnom Penh, Battambang et Sihanoukville. Avec ça, quel temps me reste-t-il pour fonder une famille ? Aucun ! A mon âge, je ne suis encore ni marié et n’ai pas d’enfants ».

 Son revenu : NC

 Sitaï, 33 ans, chauffeur de tuk-tuk et guide touristique à Kratie (Cambodge)

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 «J’ai toujours enchaîné les petits boulots. Longtemps, j’ai travaillé dans les cuisines de restaurants. Mais ça payait très mal. Alors je me suis reconverti en chauffeur de tuk-tuk. Certains jours, je gagne pas mal, mais d’autres, pas un sou ! Les journées sans client sont tellement déprimantes… Du coup, pour arrondir mes fins de mois, je fais le guide touristique pour les étrangers ou des Cambodgiens en vacances désireux de découvrir notre région. Certes, dans l’est du Cambodge, nous n’avons pas Angkor… Mais il y a tout un tas d’autres activités possibles : visites de villages de pêcheurs, ballades sur le Mekong, déjeuner chez l’habitant… J’organise moi-même les journées d’excursions. Pour l’instant, cette activité est en démarrage. Mais j’espère qu’elle me permettra, à moyen terme, de gagner bien plus. L’un de mes objectifs : réunir les mille dollars nécessaires pour acheter un nouveau tuk-tuk, car pour l’instant, je ne suis que locataire de mon engin. Cela changerait tellement ma vie ! Je pourrais enfin songer à m’installer et quitter pour de bon la maison familiale ».

 Son revenu : 200 dollars (soit 160 euros par mois)

 Abraham, 26 ans, masseur à Munnar (Kerala, Inde) :

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 « J’ai la chance d’être masseur ayruvedic, un métier très reconnu en Inde, surtout dans le Kerala, véritable berceau de l’ayruvedisme, médecine traditionnelle ancestrale, pratiquée aussi bien chez les hindous, qu’au sein de ma communauté, les chrétiens. Pour devenir un masseur professionnel, j’ai suivi pendant un an un formation à Cochin, dans un centre spécialisé. Mais après six années d’exercice, je n’aime plus ce métier aujourd’hui. Car la médecine moderne met de plus en plus en péril l’ayruvedisme. Si bien que mes compatriotes sont désormais de plus en plus nombreux à soigner leurs maux avec des médicaments. Ils ne veulent plus se faire masser ! Nous les masseurs sommes tellement mal payés ! Je n’arrive plus à m’en sortir financièrement. Surtout depuis le décès de mon père, car en tant qu’ainé de la famille c’est moi, qui ait ma mère à charge. Je vais devoir trouver d’autres sources de revenus car ce métier que j’aime tant, ne me permet plus de subvenir à mes besoins.

 Son revenu : 8000 roupies par mois (soit 130 euros)

 Prya, 35 ans, mère au foyer et restauratrice à domicile à Allepey (Kerala, Inde) :

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 « Moi, je n’ai pas de travail officiel ! Par contre, je suis une cuisinière de renom dans mon village situé dans la banlieue d’Allepey. Souvent mon mari ramène chez nous des touristes en excursion sur les backwaters de notre région. Je leur concocte alors de bons petits plats kéralais typiques. Et je peux vous dire qu’ils se régalent bien plus qu’au restaurant ! J’aime cette activité qui valorise mon travail. Mais elle ne dure que le temps de la saison touristique. Le reste du temps, je peux davantage me consacrer à l’éducation de mes deux filles. Et ça c’est du boulot ! Ma grande victoire est d’avoir pu leur trouver, à Allepey, de bonnes écoles publiques pour étudier. Il faut dire qu’au Kerala, la plupart des filles ont la chance d’être scolarisées. Aujourd’hui, ma deuxième fille, qui a huit ans, est inscrite dans une école mixte. L’ainée, âgée de 10 ans, parle déjà très bien anglais ! En tout cas bien mieux que certains touristes étrangers qui passent par chez nous. Alors souvent, elle aime leur faire la leçon. Son projet d’avenir : devenir docteur ! »

 Son revenu : Aucun

 Davij, 24 ans, développeur informatique à Bangalore (Karnataka, Inde) :

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 « Mon boulot ? J’ai tout simplement envie de le quitter ! Cela fait deux ans que je suis développeur informatique chez Dell et là j’en ai vraiment ma claque ! Ce n’est pas tant le travail en lui-même qui m’insupporte, loin de là… mais le management tyrannique de mon responsable. Cet homme est sans pitié. Il ne tolère rien : ni le moindre retard, ni la moindre remarque. Lorsque l’entreprise l’a envoyé quelques mois en stage au Etats-Unis, ce fut la libération ! Mais depuis son retour c’est devenu pire encore… Je n’en plus de ces conditions de travail toujours plus strictes. Pour décrocher un meilleur boulot ailleurs, en tant que responsable, je passe un nouveau diplôme en formation continue. Je pense vite trouver quelque chose… Surtout à Bangalore qui est la ville indienne du high-tech, bien que la concurrence y soit rude. En tout cas, pas question de retourner chez moi dans le Gujarat. Là bas, il n’y a aucun avenir pour les informaticiens ».

 Son revenu : NC

 Amin, 41 ans, serveur dans un restaurant à Gili Méno (Lombok, Indonésie)  :

 « Depuis septembre 2011, je travaille dans un restaurant à Gili Méno, une toute petite île située au large de Lombok. Mes horaires sont assez lourds, de 6h à 21 h. On m’accorde une pause d’une heure pour aller à la mosquée. Sinon, j’ai droit à trois jours de libre par mois pour rendre visite à ma famille restée à Lombok. Travailler ici sur cette île touristique, est un privilège. En échange, on doit payer beaucoup de taxes. Aussi, il faut trimer dur pour bien gagner sa vie. Alors que les salaires sont toujours plus bas, les prix, eux, ne cessent d’augmenter. Lors des dernières élections de 2010, le président élu avait fait tout un tas de promesses censées améliorer le quotidien des gens. Mais dans les faits, rien n’a changé ! Le système est toujours aussi corrompu en favorisant uniquement les gens riches. Savez-vous qu’en Indonésie, même l’école élémentaire est payante ? Résultat : la plupart des familles doivent contracter des prêts et s’endetter si elles veulent le meilleur pour leurs enfants. Moi, je n’ai pas de tels souci vu que je n’ai pas eu de gamins avec mon ex-femme. Depuis notre divorce, elle a émigré en Arabie Saoudite. Là bas, elle est femme de ménage ».

 Son revenu : entre 1 million et 1,5 million de ruppiah par mois (75 à 150 euros).

 Bri, 45 ans, peintre en bâtiment à Yogyakarta (Java, Indonésie) :

 « J’exerce le métier de peintre en bâtiment depuis plus de vingt ans. Mes horaires : de 7 h le matin à 15h30 l’après-midi, du lundi au dimanche. Je suis payé à la semaine. Mes horaires sont assez souples, mais j’aimerais tellement travailler plus ! Car je ne gagne vraiment pas bien ma vie. En fait, le problème, c’est qu’il n’y a pas assez de travail dans mon secteur : trop d’offre pour pas assez de demande. Alors c’est la galère. La première chose que je ferai si je gagnais plus d’argent ? M’acheter de bonnes chaussures, très solides, comme portent les gens riches et les touristes étrangers ».

 Son revenu : environ 1, 4 million de ruppiah par mois (140 euros)

 Daria, 28 ans, journaliste à Jakarta (Java, Indonésie) :

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« J’ai la chance d’être journaliste. J’aime beaucoup mon métier. Depuis deux ans, je travaille dans un grand groupe de presse féminine basé à Jakarta. Mon entreprise marche très bien. Elle possède pas moins de onze journaux. Pour ma part, je travaille pour Femina, un hebdomadaire dédié aux femmes actives de 25/35 ans. Des personnes un peu comme moi finalement ! Nos sujets tournent essentiellement autour des questions de santé. Parfois il m’arrive même de traiter de sujets plus polémiques, politiques ou économiques…. Bref, on ne parle pas que de crèmes cosmétiques ! En tant que journaliste, j’ai la parole plutôt libre. En effet, la presse ne subit plus tellement de pressions dans mon pays, du moins, depuis que l’Indonésie est devenue une démocratie, à la fin des années 90. Disons que, professionnellement, je suis plutôt contente de ma situation. Le seul hic, c’est les conditions de travail. Dans ma rédaction de 40 personnes, nous travaillons tous énormément. Pas moins de dix heures par jours, et ce, cinq à six jours par semaine. Et nous avons droit qu’à douze jours de vacances dans l’année ! Comme je suis chrétienne, je pose surtout mes jours à Noël. Cela me permet de voir ma famille qui habite dans le centre de Java. Pour l’instant, je n’ai donc aucune raison véritable de vouloir quitter mon job. Je m’entend très bien avec mes collègues, et ce, qu’elles soient chrétiennes ou musulmanes. Certaines sont même devenues des amies ! Et puis nous sommes toutes soudées face à notre nouvelle chef qui est loin d’être compétente… ».

Son revenu : NC

L’islam noir, en quête de reconnaissance

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Présents depuis un siècle en France, les Noirs musulmans peinent encore à être reconnus par leurs correlégionnaires maghrébins. En cause : un mépris ancré et ancien qui perdure à l’égard de « l’islam noir ». 

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Sénégal, Mali, ou encore Côte d’Ivoire. Autant de pays dont la communauté noire musulmane de France est originaire. « Cette immigration islamique forte d’environ 500 000 âmes remonte à la première guerre mondiale avec la participation de 160 000 tirailleurs sénégalais à l’effort de guerre », raconte Bakary Sambe, enseignant chercheur au CRAC – Université Gaston Berger de Saint-Louis au Sénégal. Un courant d’immigration plus large se dessine vers la fin des années soixante, quand les crises économiques dans les pays africains indépendants se couplent aux besoins français de main-d’œuvre. Bien que «l’islam noir » soit historiquement vieux d’un millénaire (avec l’islamisation pacifique de l’Afrique sub-saharienne dès le 11ème siècle par des marabouts locaux), « il reste encore le parent pauvre de l’islamologie classique, étant relégué à une place périphérique en France comme ailleurs », déplore Bakary Sambe. Les Noirs musulmans, des fidèles de seconde zone au sein de la communauté islamique de France ? « Oui, répond le chercheur, il existe une vraie hiérarchisation. En témoigne le manque de représentativité de l’islam africain dans les instances communautaires françaises, telles que le CFCM et l’UOIF, aujourd’hui dominées par les seuls maghrébins», explique Bakary Sambe.

D’un islam « spécifique » à un islam « paria ».

Parmi quelques 2000 mosquées implantées dans l’Hexagone, «seules une poignée sont dirigées par des imams noirs», rappelle Cheikh Ahmad Ndiéguène, imam de la mosquée Bilal, basée à Marseille. Géré par la Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles, le lieu de culte rassemble toutefois, à chaque office, des croyants d’origine maghrébine comme subsaharienne. «La diversité des origines ne doit pas diviser mais rassembler. Malgré des pratiques religieuses hétérogènes d’un groupe à l’autre, la question des races ne se pose pas dans ma mosquée», explique le religieux. Un cas isolé qui confirme la règle ? «Oui, répond Bakary Sambe preuve en est avec le bannissement des pratiques religieuses des afro-musulmans dans certaines mosquées ‘puristes' ». L’un des derniers exemples en date: « l’opposition de certains maghrébins de la ville de Taverny, dans le Val d’Oise, de venir prier dans la mosquée de la confrérie mouride, originaire d’Afrique de l’ouest, tout juste ouverte», relate le chercheur.

Mais pourquoi un tel rejet ? « Ce mépris est très ancré et ancien, note Bakary Sambe, tant dans l’imaginaire collectif, la figure du musulman modèle est celle d’un arabe s’exprimant dans la langue du Coran. Même en France, il est difficile de sortir de ce clivage opposant l’islam arabe ‘authentique’ à un autre, inférieur, cantonné à une image folklorique ». Des clichés que certains Noirs musulmans eux-mêmes ont fini pas intégrer. « Toutefois, d’autres voix s’élèvent également pour s’insurger contre l’appellation même ‘d’islam noir’, en rappelant qu’on ne parle pas systématiquement de ‘christianisme noir’ « , rappelle Bakary Sambepour qui une telle notion reflète une conception paternaliste, voire raciste, des musulmans africains. 

Place aux courants soufis ?

Un discours que tente de relativiser un ex-imam maghrébin ayant œuvré dans le 93 et voulant garder l’anonymat : «Certes, la mixité entre nos deux communautés n’est pas toujours aisée, mais le problème ne vient pas du racisme, loin s’en faut ! Il s’explique surtout par l’ignorance et la méconnaissance mutuelle entre deux groupes aux histoires, langues, cultures, formes de religiosité et pratiques d’organisation très différentes». Certains signes montrent que la donne pourrait évoluer. Comme l’ouverture progressive de l’islam de France vers certains courants soufis tels que La Tijâniyya largement implanté en France. Exemple probant : depuis 2005, la Grande Mosquée de Lyon accepte qu’y soit organisé le 1er forum national annuel de cette confrérie. « Dans le contexte actuel, l’islam de France a tout intérêt, aujourd’hui, à s’ouvrir vers  cette forme de religiosité plus tolérante »,  veut croire Bakary Sambe.

(Zoom) Europe : un continent aux islams pluriels

Si seize millions de musulmans vivant aujourd’hui en Europe, ils sont loin de former un groupe monolithique. Tant leurs histoires se conjuguent au pluriel. Ainsi, au-delà des présences issues d’anciens pays coloniaux – les 5 à 6 millions de Français musulmans et les 2 millions de Britanniques d’origine pakistanaise et bangladaise – nombre de communautés d’Europe ne constituent en rien des minorités « post-coloniales ». A l’instar des trois millions d’allemands d’origine turque, venus dans les années 60, pour répondre aux besoins de main d’œuvre du pays. Enfin, soulignons surtout, le cas singulier des pays balkaniques, comme la Bosnie et l’Albanie. Tous deux de culture islamique, ils sont peuplés de musulmans d’origine 100 % européenne. Leur présence n’est donc pas le fruit d’immigrations venues des pays du sud. Au contraire, ces slaves de culture et d’histoire se sont librement convertis à l’islam sunnite dès le 15ème siècle, alors que la région était ottomane. Assez pratiquants, ils restent très influencés par la culture occidentale. Leur pratique n’est souvent pas rigoriste et le port du voile n’a jamais été soutenu. Seuls la non consommation de porc et le ramadan sont suivis.

Written by MinoriTerres

novembre 30, 2013 at 1:24

Musulmans de France : mille ans d’histoire passionnelle

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Hostilités et rencontres, échanges et conflits. L’histoire des musulmans de France, vieille de plus de mille ans, n’a cessé d’être ponctuée d’événements contradictoires. D’où la place historiquement ambiguë de cette religion qui suscita, tour à tour, crainte, mépris et admiration. Focus.  

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S’il y a bien une minorité religieuse en France dont la présence est plus ancienne qu’elle n’y paraît, c’est sans aucun doute celle des musulmans. En effet, bien que l’installation durable de familles musulmanes dans l’Hexagone date des années 50, les prémices de l’islam en Gaule remontent au Moyen-âge, bien avant que la France soit France. Précisément en 719, dans le sillage de la conquête arabe de l’Espagne, quand un gouverneur musulman d’Andalousie franchit les Pyrénées pour conquérir Narbonne. « Pendant près de 40 ans, la cité s’imposera comme le chef lieu d’une province 100 % islamique», explique Philippe Sénac, historien spécialiste de l’occident musulman. L’autre événement majeur qui marque les relations franco-musulmane : la fameuse bataille de Poitiers, remportée par Charles Martel en 732, qui freine la conquête arabe en Occident. « C’est un des épisodes les plus célèbres de l’histoire de France tant il participera, a posteriori, à la construction de la nation française», ajoute Philippe Sénac en rappelant que l’événement sera même récupéré mille ans plus tard pour “booster” la conquête coloniale de l’Algérie. C’est dire si l’expérience musulmane sur le territoire français fut d’abord perçue en termes guerriers. « La figure du barbare qui colle à la peau des musulmans s’inscrit alors dans l’imaginaire collectif français et chrétien, surtout à partir du 10ème siècle, quand un peuplement maure s’établit en Provence« , précise l’historien.

Age d’or islamique

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Si les siècles suivants sont marqués par l’absence quasi-totale de toute présence musulmane en France, les sentiments d’hostilité à l’égard de l’islam restent eux très vivaces. Notamment lors des croisades, pointant les musulmans comme les ennemis religieux à combattre. « Dans ce contexte d’expansion occidentale poussant à la conquête des lieux saints au Proche-Orient, une guerre sainte est menée contre les infidèles. Elle s’appuie sur la défense de la chrétienté et la diabolisation de l’adversaire musulman nourrissant, entre autres, des caricatures à l’encontre du prophète Mahommet et plus généralement de la civilisation islamique », relate Philippe Sénac. Et de nuancer : « C’est toutefois lors des croisades, que l’image du musulman et la connaissance de l’islam finissent par se préciser. Exit le seul mépris véhiculé par l’ignorance, on commence à mieux connaître la culture islamique, et à prendre conscience de ses valeurs, de sa richesse. Ainsi, se mêle à la crainte, une certaine fascination« . D’autant que c’est entre le 9ème et le 15ème siècle que la civilisation musulmane brille le plus par ses productions originales en mathématiques, astronomie, théologie et philosophie. « Outre la traduction du Coran et de textes arabes en latin, nombre de grands érudits musulmans, à l’instar du philosophe andalou Averroès, transmettent à l’Occident divers traités de philosophie grecque. Cette réception de la pensée antique et des sciences arabes s’effectue jusque dans les universités médiévales françaises », détaille l’historien.

Musulmans captifs

On l’aura compris, les nombreux combats qui ont opposé la France aux musulmans pendant le Moyen Âge ne sauraient faire oublier ces échanges culturels ayant largement contribué au progrès humain. On n’oubliera pas non plus “les rapports plus pacifiques entre les deux camps qu’il s’agisse de contacts diplomatiques ou d’alliances militaires comme si le clivage religieux n’avait pas toujours constitué une barrière infranchissable », souligne Philippe Sénac. En témoignent par exemple les relations parfois amicales entretenues par les souverains carolingiens et les Abbassides de Bagdad ou l’alliance en 1536 entre le roi de France, François 1er, et le sultan ottoman, Soliman le Magnifique, dans la guerre contre l’empereur Charles Quint.

En revanche, le musulman demeure encore pur ennemi en Méditerranée dans le cadre de la guerre « de course » qui s’étale tout au long du Moyen-âge. « Ponctués de périodes de trêves, ces affrontements en mer opposent corsaires européens et du monde arabe pour le contrôle des côtes », raconte Jocelyne Dakhlia, directrice de recherche à l’Ehess. Une période durant laquelle des dizaines de milliers de musulmans sont capturés et faits prisonniers en France, constituant ainsi une main d’œuvre servile pour travailler notamment dans les galères. « Pour obtenir leur liberté, certains paient des rançons, d’autres se convertissent ou prennent la fuite. De plus en plus visible, cette présence se diffuse alors dans la société française. Elle tranche avec la présence plus ancienne mais surtout plus discrète d’esclaves et servantes sarrasines venus avec leurs ‘maîtres’ au retour des croisades », analyse Jocelyne Dakhlia. A ces populations, s’ajoutent d’autres présences plus « élitistes » : des réfugiés politiques originaires du Maghreb ou encore des commerçants musulmans à la conquête de places de marchés.

Une présence en filigrane

« D’une façon générale, les uns comme les autres cherchent à se fondre dans le décor pour ne pas éveiller l’hostilité, relate l’historienne, la société française elle-même préfère ne pas les voir. Car les musulmans, plus que les juifs, restent assignés à une place extérieure. Ils sont associés à un monde lointain et menaçant aux frontières de l’Europe. Même s’ils circulent voire s’installent dans diverses régions françaises, leur présence se veut capillaire, en filigrane. C’est pourquoi très peu de lieux de culte musulmans sont tolérés à l’époque». Une stratégie d’invisibilité qui s’avère relativement payante. « A la différence des juifs, on ne constate pas de grand phénomène de violence collective à leur égard, excepté un massacre perpétré à Marseille en 1620 contre des Turcs ».

Les périodes antérieures au 19ème siècle se définissent globalement comme un rapport paritaire entre les puissances européennes et islamiques. Du moins jusqu’à la colonisation du Maghreb avec la prise d’Alger par les Français en 1830, qui s’obtient non pas sans résistance des populations locales (voir encadré). « Dès lors, le regard que portera la France sur les indigènes musulmans est celui d’une relation à un peuple vaincu et inférieur, indique Jocelyne Dakhlia, cette vision péjorative de l’islam oscillant entre mépris et crainte, avec toujours en toile de fond cette assignation à une place extérieure, va longtemps perdurer en Métropole ».Même lors des deux conflits mondiaux du 20ème siècle suscitant pourtant une participation massive de travailleurs et surtout de soldats maghrébins à l’effort de guerre. Avec un chiffre éloquent : celui de 70 000 soldats musulmans morts pour la France rien que durant la première guerre mondiale. Durant l’occupation nazie, le combat mené par ces soldats sera double : ils luttent pour la libération de la France mais aussi pour celle de leur pays d’origine, le discours français sur la liberté et la justice trouvant un large écho auprès des indépendantistes maghrébins. Guerre d’Algérie, décolonisation, vagues migratoires en France et émergence d’une minorité arabo-musulmane : si le siècle passé voit les relations entre la France et l’islam se complexifier davantage (voir interview Benjamin Stora), c’est aussi parce qu’une même problématique sociétale demeure sans réponse : comment parvenir, au delà des fantasmes ambiants, à faire passer le musulman de la posture de l’Autre à celle de concitoyen à part entière… Un challenge de taille pour une France métissée dont près de 10 % de la population est désormais de confession islamique.