Arméniens, Grecs, Kurdes ou la difficile “question turque”

Comme bon nombre d’Etats orientaux, la Turquie, en tant que nation, s’est constituée sur fond de nettoyage ethnique et religieux, et ce, à l’encontre de ses minorités, qu’elles soient chrétiennes, kurdes ou juives. Alors que l’oubli et le rejet de tout travail de mémoire caractérisent encore l’actuelle Turquie, analyse d’une société contrôlée d’une main de fer par son président Erdogan.

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Dans le sud de la Turquie, près de Fethiye, un ancien village grec aujourd’hui laissé en ruines.

S’il y a bien un pays musulman qui semble assumer sans complexe son passé chrétien, c’est sans aucun doute la Turquie. Et pour cause : il suffit de se rendre dans ce pays singulier à cheval entre l’Europe et l’Asie pour constater l’héritage orthodoxe plus que vivace de cette nation musulmane. Rien qu’à Istanbul, pas moins de 200 églises coexistent avec les innombrables mosquées de la cité. La cathédrale Sainte Sophie, représente à elle seule le meilleur reliquat de l’empire Byzantin (empire romain d’orient) qui a subsisté pendant presque mille ans (jusqu’à la prise de Constantinople par les Ottomans, de confession musulmane, en 1453).

Mais si le patrimoine chrétien de la Turquie est plus que jamais valorisé par les autorités, quid de la place réelle accordée à la mémoire et l’histoire des minorités non musulmanes du pays ? Si les occasions pour la nation turque de se confronter à un passé douloureux pour les Chrétiens, mais aussi Kurdes ou Juifs ne manquent pas, force est de constater que le déni et le négationnisme caractérisent encore la société turque actuelle dirigée par régime autoritaire du premier ministre Erdogan.

1937 : massacres de Kurdes

Pour preuve : ce dernier a rappelé en 2016, que “la Turquie n’accepterait jamais les accusations de génocide contre les Arméniens”, suite à une telle reconnaissance par le parlement allemand. Or, c’est l’incroyable tragédie de 1915 qui a rendu possible l’usage d’une brutalité qui a pu être pratiquée aussi après l’instauration de la république. Exemple probant : le massacre des Kurdes de 1937 -seule minorité encore non reconnue par l’Etat turc, a contrario des Grecs, des Arméniens et des Juifs. Si le Premier ministre turc a certes demandé pardon pour l’exécution de 13 000 Kurdes commise par l’armée dans la région du Dersim, les exactions subies aujourd’hui  de plus belle par ceux ci – sur fond de dictature rampante – rappelle la condition précaire de cette minorité.

Mais il y a d’autres parts d’ombre dans l’histoire moderne turque pour lesquelles l’Etat devrait demander pardon : les événements de 1934 qui ont abouti à l’expulsion des Juifs de Thrace, l’impôt sur le revenu (varlik vergisi) de 1942 discriminatoire à l’égard des non-musulmans, pogroms de 1955 visant principalement les Grecs, les Arméniens et les Juifs d’Istanbul, la spoliation des biens des Grecs en 1963, ou encore les exécutions illégales commanditées par l’Etat pendant les années 1990…

On l’aura compris : comme bon nombre d’Etats orientaux, la Turquie, en tant que nation, s’est constituée sur fond de nettoyage ethnique et religieux. Tant que l’histoire officielle n’assumera pas de telles zones d’ombre – remettant ainsi partiellement en cause une identité nationale fantasmée -, c’est l’autoritarisme qui règnera. Pour les minorités nationales comme pour le reste de la population.

 

 

Juifs et Musulmans : comment vivre son homosexualité

 

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Interview

Frank Jaoui, porte-parole du Beit Haverim, groupe juif gay et lesbien de France 

Nassreddine Errami, porte-parole de MIF, Musulmans Inclusifs de France et coordinateur de HM2F, Homosexuels Musulmans de France

– Quand on est juif ou musulman, faut-il encore cacher son homosexualité ?

FJ : Être juif et gay, a longtemps été dur à concilier. Il y a une quinzaine d’années encore, certains rabbins disaient, «Il n’y a pas de ça chez nous». Mais les tabous commencent à être levés. Les jeunes homos vivent mieux dans leurs familles. Notre communauté s’organise, surtout autour du Beit Haverim qui a pris son essor dans les années 90.

NE : A un stade d’organisation embryonnaire, l’islam de France doit encore se structurer au delà des influences extra-françaises (Maroc, Algérie, Turquie etc.). Notre mouvement MIF œuvre pour faire émerger unvision inclusive en rupture avec les discours théologiques machistes. Tandis que le collectif HM2F accueille des jeunes en détresse pour les aider à réconcilier leur foi et leur sexualité.

Mais notre combat ne se réduit pas à la lutte contre l’homophobie. Par exemple, HM2F est membre fondateur du collectif MTE (Mamans toutes égales) qui se bat contre les discriminations touchant les femmes musulmanes voilées comme leur exclusion des sorties scolaires de leurs enfants.

Comment se portent les relations entre juifs et musulmans gays ?

NE : Nous œuvrons pour un dialogue interreligieux.  Pour rapprocher les deux communautés, un voyage au Proche-Orient a été organisé en 2011. Un moyen de favoriser le vivre ensemble, au delà de tel ou tel conflit géopolitique.

FJ : Nos liens ont toujours été forts. Auparavant, les tea dance du Beit Haverim, célébrant les grandes fêtes du judaïsme, réunissaient juifs et musulmans. Aujourd’hui, la mixité y est moins flagrante. Car les musulmans ont désormais leurs propres événements. Le conflit a aussi un impact. Nous sommes à l’avant-garde pour lutter contre son importation. Car ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous divise.

Une soirée à la Mutinerie…

«Ici, je peux au moins faire des rencontres». Zora, jeune cadre algérienne, vient souvent à la Mutinerie, bar lesbien en plein cœur de Paris quand elle est de passage dans la capitale. «Ça me change d’Alger car, là bas, je dois cacher mon homosexualité, mes parents ne sont même pas au courant». La ville lumière, havre de paix pour les jeunes homos ? «Pas vraiment, répond Hinde, Française, quand t’es lesbienne et, qui plus est d’origine marocaine, comme moi, tu ne fais pas partie de la norme blanche-hétérosexuelle». Contrairement à Zora, Hinde a révélé son orientation sexuelle à ses parents. «Sur le coup, ma mère a failli s’évanouir. Depuis, elle est dans le déni. Mais comment puis-je demander à une femme religieuse de 60 ans d’accepter mon mode de vie ? Au moins, elle n’a pas coupé les ponts». Aujourd’hui, Hinde sort avec Céline, originaire du Havre. Elle aussi a fait son coming-out. «Mes parents l’ont mieux pris. Ma mère m’a sorti : c’est sans doute à cause de tous ces discours féministes», sourit Céline. L’une comme l’autre trouvent que la mixité interculturelle est assez répandue chez les couples lesbiens. «Comme on vit la même stigmatisation, on est plus enclines à l’ouverture, analyse Hinde, mais les fachos, il y en a partout, même chez les homos”.

Le soufisme, quand le mysticisme illumine l’islam !

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Voilà un courant de l’islam un peu moins inconnu en France depuis que le rappeur Abd al-Malik s’en réclame. Le soufisme, branche mystique de l’islam organisée en confréries implantées partout dans le monde, a une particularité: faire valoir une forme apaisée de religion. En effet, contrairement à l’islam orthodoxe (salafiste ou wahabiste) davantage dogmatique, le soufisme se distingue par l’importance de la méditation, une démarche encadrée par un maître qui guide les disciples jusqu’à l’union à Dieu.

« Pour nous, l’islam n’est que le premier degré d’une voix menant à l’excellence. Certains y trouvent une paix intérieure qui favorise la paix avec les autres», détaille Isabelle, musulmane convertie, appartenant à la confrérie Alaouia, fondée à Mostaganem, en Algérie, il y a environ un siècle. « Le soufisme est rentré dans ma vie un peu par hasard, confie cette dernière, depuis il m’a permis de me reconnecter avec moi-même »,. Marbouha, pratiquante française d’origine algérienne, appartenant à la même confrérie, décrit sa vie de soufie au quotidien : « Je pratique chaque matin et soir le wird, des récitations en louange au prophète et à Dieu. Lors de réunions hebdomadaires, nous pratiquons aussi le Dhikr, des appels incantatoires pour purifier l’âme. Enfin, quelques fois dans l’année, nous nous retrouvons en petits groupes dans un endroit retiré pour effectuer des retraites spirituelles ».

Autant de rassemblements qui mêlent hommes et femmes de toutes origines : maghrébine, subsaharienne… « Au delà de la quête de sagesse et de connaissance, nous voulons diffuser un vrai message d’amour et de tolérance favorisant le vivre ensemble,complète Isabelle, cela étant, le soufisme est encore peu connu des musulmans de France qui associent parfois notre mysticisme à de l’idolâtrie ». Encore marginalisé par l’islam « officiel », ce courant discret est aussi peu présent dans le champ médiatique saturé par l’actuel climat islamophobe, ainsi que par les courants salafistes qui phagocytent l’image de cette religion. Tout cela semble aux antipodes des valeurs d’ouverture et de spiritualité du soufisme qui gagneraient à être véhiculées plus largement dans ce contexte de radicalisation fruit d’un climat social tendu. A chaque soufi anonyme de trouver un moyen pour cela !

“Le racisme anti-arabe a muté en racisme anti-musulman”

Historien et professeur des universités, Benjamin Stora revient sur ce dernier siècle d’immigration maghrébine en France, de l’arrivée des travailleurs « indigènes », après la première guerre mondiale, à la construction, dans les années 2000, d’une communauté musulmane.

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Dans les discours médiatiques et politiques, on a le sentiment que l’islam apparaît seulement aujourd’hui en France. Qu’en est-il réellement ?

Remettons les pendules à l’heure : la présence notable de musulmans en France remonte aux années 20 ! Avec l’arrivée de 100 000 travailleurs « indigènes » algériens, essentiellement originaires de Kabylie. Très vite, ils épousent la carte de l’industrialisation  de la France (régions parisienne, lyonnaise, marseillaise, Nord Pas-de-Calais…), oeuvrant entre autres dans le secteur de la métallurgie. C’est aussi à cette période que La Grande Mosquée de Paris est édifiée (en 1926), ainsi que l’hôpital franco-musulman de Bobigny en 1935, le premier carré musulman en 1937… Sous bon nombre d’aspects, cette immigration de travail était comparable aux autres vagues migratoires européennes, espagnoles, italiennes ou polonaises, venues pour reconstruire le pays. C’est bien pourquoi, personne ne parlait à l’époque de communauté musulmane mais de travailleurs nord-africains.

Pourtant, l’arrivée de ces « indigènes » se distingue largement, in fine, des immigrations sud-européennes…

En effet. Mais, au départ, cette immigration maghrébine fut d’abord examinée sous l’angle social et non religieux. D’ailleurs, beaucoup de ces ouvriers algériens, encartés au PCF ou à la CGT, avaient des pratiques religieuses peu rigoureuses. Toutefois, cela ne retire en rien leur singularité par rapport aux immigrés espagnols ou italiens de l’époque. Car non seulement ces travailleurs étaient de culture et de religion musulmane, mais en tant qu’ « indigènes », ils portaient aussi le poids de la colonisation, de la domination française. D’où le paradoxe de leur condition : ils n’étaient ni français, ni étrangers, parce que l’Algérie, c’était la France et qu’ils n’avaient pas le droit de vote.

A quel moment cette population s’installe-t-elle durablement en France ?

A partir des années 50, période durant laquelle le nombre d’immigrés algériens en France double, atteignant jusqu’à 350 000 personnes pendant la guerre d’Algérie. Fait nouveau : il ne s’agit plus exclusivement d’une immigration masculine, car les familles rejoignent peu à peu leurs proches dans l’exil*. Une évolution encadrée par l’avènement en 1974 de la politique de regroupement familial voulue par le gouvernement Chirac. Dès lors, le retour de cette population, dont la présence en France était perçue comme  temporaire, n’est plus envisageable. Durant cette période, le nombre d’immigrés algériens atteint déjà le million, bientôt rejoints par de nombreux migrants marocains et tunisiens. Pour les uns comme les autres, c’est l’assimilation, qui prédomine. Et ce, en gardant dans la sphère privée leurs pratiques religieuses et culturelles, leurs convictions politiques, etc. Une donne qui évoluera avec la naissance des enfants et petits-enfants issus de cette immigration

Qu’est-ce qui va changer justement pour ces nouvelles générations nées ici ?

Citoyens français à part entière, ils ont conscience d’appartenir à une catégorie cantonnée en bas de l’échelle sociale depuis plusieurs décennies. D’où leur engagement pour une plus grande égalité des droits comme lors de la « marche des beurs » organisée en 1983. En parallèle de ces mouvements citoyens et antiracistes, se développent, à partir des années 80/90, un panel de politiques dites « d’intégration » à vocation sociale ou éducative menées par les pouvoirs publics. Certaines échouent, d’autres réussissent partiellement. Mais elles sont souvent remises en question face à une problématique identitaire qui se profile parmi les enfants d’immigrés: celle de la transmission. Si une véritable quête des origines refait surface chez ces derniers, elle vient toutefois se heurter à une histoire encore taboue : celle de la colonisation française et surtout la guerre d’Algérie aux répercussions terribles en métropole (couvre feu pour les immigrés algériens, exécution d’une dizaine d’entre eux à Paris lors d’une manifestation pacifiste organisée en 1961…)

Une meilleure gestion des questions coloniales constituerait peut-être une piste pour favoriser aujourd’hui le vivre ensemble…

En effet, il plane toujours au sein d’une partie de la société française un refus d’assumer la guerre d’Algérie, ce qui est parfois mal vécu dans les quartiers. En témoigne par exemple la levée de boucliers menée en 2010 contre le film « Hors-la-loi », de Rachid Bouchareb, avant même sa projection en compétition au Festival de Cannes. Mais au delà de ces tensions autour de la mémoire « franco-algérienne », je pense que la situation actuelle est plus complexe encore à analyser, tant elle mêle plusieurs aspects politiques. En effet, il est difficile de séparer ce qui relève de l’histoire coloniale française de ce qui relève des évènements internationaux contemporains. A ce titre, le conflit israélo-palestinien joue un rôle important, tout comme l’islamisme radical s’imposant sur le devant de la scène, et impactant tout autant la société française. D’ailleurs, depuis plus de dix ans, on voit bien que les français d’origine maghrébine sont désignés par une nouvelle expression : celle de « communauté musulmane ».

Le racisme anti-arabe des années 70 a d’ailleurs muté aujourd’hui en racisme « anti-musulman »…

Effectivement. D’autant que les revendications politiques des enfants d’immigrés prennent, elles aussi, en parallèle une tournure plus religieuse (construction de mosquées, etc.) depuis les années 2000. Cela induisant un débat sans fin autour de l’islam et de sa visibilité. Mais ces sentiments de crainte, d’hostilité à l’égard de l’islam, se nourrissent, là encore, d’évènements politiques extérieurs. A l’instar des révolutions arabes qui inquiètent en France en produisant toujours plus de stéréotypes et fantasmes sur le musulman.

“Le Crif n’est ni très à droite, ni islamophobe”

Institution de la communauté juive française organisée, le Crif est volontiers taxé d’être fermé et conservateur par nombre de ses contradicteurs. Réponse de Richard Prasquier, ex-président de la structure.

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Les Juifs de France sont loin de constituer un bloc monolithique. Comment représenter un groupe si hétérogène ?

Notre communauté compte des individus aux opinions très diverses. C’est pourquoi le Crif, en tant que confédération d’associations, doit prendre en considération toutes ces sensibilités en évitant de sur-représenter une position au détriment d’une autre. Des précautions qui ne doivent pas entacher le but premier de notre mission : exprimer le ressenti général de la majorité des Juifs sur les préoccupations qui les concernent, à savoir l’antisémitisme, la mémoire de la Shoah et la défense de l’image d’Israël, trois volets caractérisant les missions statutaires de notre Conseil.

Êtes-vous sûr que ces préoccupations concernent bien la majorité des Juifs ?

Le Crif connaît la communauté de l’intérieur. Il est donc bien placé pour voir les sujets qui interpellent la majorité. De plus, en fédérant la plupart des institutions, religieuses ou non, nous disposons d’un large ancrage sur tout l’échiquier communautaire. De quoi légitimer notre représentation de la majorité. Pour autant, aucun Juif ne doit se sentir obligé d’être représenté par le Crif ou toute autre instance communautaire.

D’ailleurs, des voix juives « discordantes » se font entendre au-delà du Crif…

En effet, nous recevons parfois sur notre site des commentaires de gens désireux de se démarquer de nous. Ils émanent de petits groupes juifs antisionistes ou de personnalités ayant un large accès aux médias.

Quid de vos relations avec les responsables des autres communautés ?

Elles sont fréquentes et excellentes. Avec le Cran, nous allons organiser un colloque en Guadeloupe sur la Shoah et l’esclavage. Nous avons aussi des relations amicales avec des institutions musulmanes et plaidons contre les amalgames entre islam et islam radical. Le Crif milite pour une France ouverte et sans discrimination. Car si les discriminations ne sont plus un problème majeur pour les Juifs, elles touchent aujourd’hui bien davantage les Noirs et les musulmans. Un constat qui ne doit toutefois pas en cacher un autre : la montée fulgurante de l’antisémitisme, ces dernières années, en provenance de milieux arabo-musulmans. Cela étant nourri par le conflit israélo-palestinien caricaturé de façon à transformer les Israéliens en coupables absolus. Bien sûr, les critiques envers Israël peuvent être légitimes. Mais lorsqu’on se focalise sur ce conflit, en l’analysant de façon biaisée et outrancière, en s’imaginant qu’une fois celui-ci terminé, tous les malheurs du monde seront résolus, on tombe dans le mécanisme habituel de recherche d’un bouc émissaire, en l’occurrence Israël, alors érigé en « Juif des nations ». Un antisémitisme finalement pas si nouveau puisqu’il recycle les vieux poncifs du 19ème siècle : « si les gens n’ont pas de travail, c’est à cause des Juifs», « les Juifs dominent les nations, les médias », etc.

Les actions du Crif pour faire  interdire certains colloques sur le Proche-Orient ne nourrissent-elles pas ces fantasmes autour du « pouvoir juif » ?

Disons le tout net : le Crif n’a aucun pouvoir coercitif ou d’annulation dans cette République. Et nous n’en voulons pas ! Par contre, nous avons un devoir d’alerte. Notamment lorsque se déroulent à l’ENS ou à Paris 8 des faux débats où les conférenciers invités n’ont qu’un souci : vomir sur Israël. Ces colloques militants n’expriment qu’un point de vue, ils n’ont pas leur place dans un lieu d’enseignement public. Qu’ils se fassent dans un cadre privé !

Bon nombre de colloques universitaires ne garantissent pas le débat contradictoire. Faudrait-il alors tous les supprimer ?

Écoutez, je reste un partisan résolu de la liberté d’expression. Mais quand celle-ci est kidnappée par des militants anti-israélien aux discours manichéens et mensongers, je dis non ! Souvent, ces organisateurs piègent les responsables universitaires en donnant de faux intitulés à leurs conférences pour dissimuler leur contenu véritable : de la propagande en faveur, parfois, de groupes terroristes comme le Hamas ou le Hezbollah. Une fois averties, les autorités, ayant souvent la même conception que nous du débat citoyen, prennent leur décision dans le respect de la pluralité des opinions.

Le Crif a porté aussi des accusations contre des reportages TV, comme celui diffusé sur France 2, fin 2011, dans Un Oeil sur la Planète. Monter au créneau contre telle ou telle émission est-il, selon vous, constructif ?

Mais comment ne pas réagir quand une chaîne aussi sérieuse que France 2 diffuse des informations biaisées propres à diaboliser l’image d’Israël ? Dans ce reportage, j’ai vu un passage où l’on accusait l’armée israélienne de tirer à vue sur des paysans palestiniens. Voilà un pur mensonge qui fait l’amalgame entre des tirs de semonce et des tirs pour tuer. Est-ce un travail respectable de journaliste ? En démocratie, les critiques sont tout à fait normales. Mais elles sont, parfois, d’une telle virulence qu’elles disqualifient leurs auteurs. Quant à moi, je me dois de parler en conscience et lucidité. Si mon discours n’est pas populaire, il est exprimé sans haine et avec la volonté de rechercher la vérité.

Que répondez-vous à ceux qui taxent le Crif d’un virage très à droite ?

C’est un mensonge. Regardez les sites de l’extrême-droite et vous verrez à quel point j’y suis insulté…Que la communauté juive vote en moyenne plus à droite que dans le passé est une réalité historique récente, liée en partie aux dérives antisionistes de l’ultra gauche. Une configuration qui n’est pas forcément éternelle.

Certains reprochent également au Crif son soutien inconditionnel au gouvernement israélien, l’un des plus à droite de l’histoire du pays…

Concernant la politique d’Israël, notre position est claire : nous refusons de prendre partie pour telle ou telle force politique. En tant que président du Crif, je n’aurais aucune légitimité à m’exprimer en contradiction avec un pays élisant ses gouvernants de manière démocratique. Si le gouvernement, là bas, était de gauche, je réagirais de façon identique. A contrario, la lutte, ici, contre la diabolisation d’Israël est tout à fait dans le périmètre d’action du Crif. Qu’on ne compte pas sur nous pour hurler avec les loups ! Néanmoins, quand les réactions israéliennes contreviennent à certaines valeurs (comme lors des expulsions de réfugiés africains) je m’exprime.

Israël sous les roquettes, la diaspora juive en alerte

Chaque année, les Juifs du monde entier sont nombreux à venir visiter les villes israéliennes bombardées à partir des territoires palestiniens. Retour sur une journée à Sdérot, où un groupe de Juifs brésiliens s’est retrouvé au cœur des affrontements.

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Le silence règne sur la ville de Sdérot. En ce matin de janvier, le froid se fait presque sentir dans le sud d’Israël. Un ciel dégagé laisse cependant deviner quelques rayons de soleil, éclairant largement cette petite localité de 25000 habitants, située à 800 mètres de la bande de Gaza. Dans cette ville israélienne typique, dite de « développement », cohabitent pêle-mêle des Juifs du Yémen, d’Ethiopie ou d’Afrique du Nord, résidant pour la plupart, dans de petites maisons blanches, simples et étrangement identiques les unes aux autres. Identiques tant par leurs aspects particulièrement délabrés, que par leurs attirails très sophistiqués, tels que les toits blindés ou les fenêtres en fer. « A Sdérot, même les terrains de sports sont recouverts de murs de protection » explique Ilanit Zribi la directrice de l’unique école de la ville, en s’adressant à un groupe de Juifs brésiliens âgé d’une vingtaine d’années, réunis dans la cour de l’établissement. Venus en Israël dans le cadre d’un programme appelé « Découverte » (« Taglit » en hébreu), ces jeunes brésiliens sont à Sdérot pour une journée « d’action humanitaire » afin de rencontrer les enfants de cette localité. « Nous faisons partie du même peuple » explique-cette directrice née en Israël « et il est très important pour nous que la Diaspora nous soutienne dans ces moments si difficiles ».

« Nous vivons dans la peur »

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Après avoir déambulé dans les rues pour admirer les dégâts laissés par les roquettes palestiniennes « Qassam », ces jeunes se retrouvent dans l’enceinte de l’école pour y peindre avec les enfants, des fresques sur les murs et pour leur offrir, par la suite, des petits cadeaux. « Hier encore trois roquettes ont été tirées » explique Hannah Aknin, une femme de ménage travaillant dans l’école, qui s’adresse à un groupe de brésiliennes. Avant d’ajouter « vous pouvez même voir dans toute la ville, sur la chaussée ou sur les murs, des trous laissés par l’impact des Qassam palestiniennes ». Des Qassam qui en touchant le sol, projettent des billes de plomb et des éclats de shrapnell sur quelques dizaines de mètres.

Depuis 2001, début de la deuxième Intifada, Sdérot est devenue la cible privilégiée du Hamas et du Djihad Islamique, de par sa proximité géographique avec Beit Hanoun, une ville de la bande de Gaza d’où sont lancés ces engins artisanaux. Hannah, qui a quitté Casablanca dans les années soixante pour faire son « aliyah » (montée vers Israël) habite depuis une trentaine d’années à Sdérot. « Depuis six ans, nous vivons dans une peur constante, hier encore trois roquettes ont été tirées » soupire-t-elle. « Et le gouvernement ne fait absolument rien pour nous aider » renchérit la vieille dame « car nombreux sont ceux qui ont acheté une maison à Sdérot, le prix à l’achat étant plus économique, à long terme, que le prix à la location, et qui maintenant sont condamnés à rester dans cette ville car ils ne peuvent plus revendre ».

« Des difficultés économiques croissantes »

Xavier Chemla, le guide du groupe, qui bredouille quelques mots d’anglais, dresse lui aussi un tableau particulièrement noir de la situation : « en plus des tirs de roquettes quotidiens, les habitants de Sdérot doivent aussi faire face à des difficultés économiques croissantes ».

« Le problème de Sdérot est qu’il s’agit d’une ville particulièrement pauvre où les enfants sont souvent livrés à eux-mêmes » ajoute-il, en pointant du doigt deux enfants d’origine yéménite, qui essaient d’arracher à un jeune brésilien le cadeau qu’il est en train de leur offrir. « Matana, Matana » répètent-ils en hébreu pour désigner le cadeau dont ils veulent s’emparer. Deux enfants, qui comme beaucoup d’autres dans leur école, ont appris à vivre au rythme des sirènes qui retentissent à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, dès qu’une roquette tombe sur la ville.

Depuis 2001, dix-sept habitants ont perdu la vie à Sdérot dont trois enfants. Le nombre exact de blessés reste difficile à évaluer. Le lendemain de la visite des brésiliens, deux autres personnes perdront la vie dans cette petite localité du sud d’Israël. En représailles, à Beit Hanoun, dans cette ville jumelle, mais ennemie, l’armée israélienne entamera donc une nouvelle fois une « opération » de très grande envergure.

Israël-Palestine : une passion française

« Victime collatérale » du conflit israélo-palestinien, la France doit faire face à des tensions toujours plus vives entre juifs et musulmans sur son territoire. Mais au delà des prises de positions d’ordre communautaire et affective, ces répercussions ne seraient-elles pas symptomatiques d’un malaise plus profond, spécifique à la société française ? Réponses. 

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Colloques sur le Proche-Orient annulés par certaines instances juives, appels au boycott d’Israël lors d’une dernière édition du Salon du livre, titre de « citoyen d’honneur » attribué par la ville de Paris au soldat Shalit… Des événements qui ont un point commun : ils témoignent de l’impact fort du conflit israélo-palestinien en France. « Au point que des expressions comme ‘importation du conflit’ ou ‘Intifada des banlieues’ ont émergé depuis une dizaine d’années, période où les actes antisémites corrélés à l’actualité proche-orientale sont montés en flèche en France», constate Marc Hecker, chercheur à l’Institut français des relations internationales. Et pour cause: « depuis le début de la deuxième Intifada, survenue en septembre 2000, environ 400 actes antisémites ont été recensés chaque année, soit quatre fois plus que dans les années 90. détaille Jean-Yves Camus, politologue. Et ils sont désormais le fait majoritaire de jeunes d’origine maghrébine.» Insultes, synagogues incendiées, agressions physiques, des actes ayant atteint le millier par an durant les périodes d’actualité chargées au Proche-Orient (guerre du Liban de 2006, opération « plomb durci » à Gaza début 2009…) selon le rapport 2011 du Service de protection de la communauté juive.

«La situation est vraiment intenable pour les Juifs ! Nous avons peur de porter la kippa, rasons les murs… Certains envisagent même de partir vivre à l’étranger », lance Samy Gozlan, président du Bureau de vigilance contre antisémitisme, en rappelant que l’affaire Merah constitue, en la matière, un vrai tournant. «Si le soutien aux Palestiniens est concevable, l’est-il toujours lorsqu’il tourne à la haine d’Israël et des Juifs ?, questionne ce dernier, D’autant que certains justifient l’antisémitisme en arguant notre soutien à Israël. Mais est-ce un crime de manifester un attachement à un pays où nous avons, pour la plupart, de la famille et des proches?» Des propos qui en disent long sur le désarroi d’une communauté largement exposée à un conflit distant de plusieurs milliers de kilomètres.

« Le climat est, certes, préoccupant, mais gare à ne pas dramatiser les choses en invoquant systématiquement l’importation du conflit en France, nuance Marc Hecker, car le degré de violences existant de part et d’autre est loin d’être comparable”.

Si l’importation du conflit doit donc être relativisée, force est de constater que cette guerre déchaîne les passions, plus qu’aucune autre. « Car vivent en France les plus grandes communautés juive et arabe d’Europe», rappelle David Chemla, secrétaire européen de JCall, mouvement de citoyens juifs européens militant à la fois pour l’arrêt de la colonisation et la sécurité d’Israël.

Un intérêt passionnel toutefois loin d’être réduit au strict affrontement communautaire. Exemple probant : l’existence au sein même de la communauté juive, d’associations pro-palestiniennes comme l’Union juive française pour la paix. « Depuis 1994, nous militons en faveur des droits des Palestiniens et contre la politique ultra sioniste et d’occupation de l’État d’Israël », confirme Jean-Guy Greilsamer, co-président de l’association. Un engagement pro-palestinien aussi partagé par une frange non négligeable de syndicats et partis de gauche. « Il suffit d’aller aux nombreuses manifestations pro-palestiniennes où trônent aussi bien des drapeaux d’associations musulmanes que ceux des Verts, de la CGT, etc., pour s’en rendre compte », note Marc Hecker. C’est dire la capacité du conflit israélo-palestinien à susciter l’attention de publics hétérogènes. Et pour cause : « Au delà de son caractère asymétrique propre à générer des mouvements de solidarité en faveur de la partie « faible », ce conflit revêt une charge symbolique plus forte encore, analyse Marc Hecker. Caril évoque aussi bien des valeurs telle que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, que des faits historiques « parlant » aux citoyens des pays occidentaux, comme la Shoah, le colonialisme et plus récemment, le terrorisme.»

Autant de références connues de tous qui confèrentà cette guerre régionale, une dimension universelle. Au travers de laquelle deux récits s’opposent : la lecture coloniale et des droits de l’homme, côté pro-palestinien, et celle de la démocratie contre l’obscurantisme islamiste, côté pro-israélien. Un affrontement qui passe par des provocations multiples visant à marquer les esprits, comme les expressions « Sioniste = Nazi » ou « Nazislamisme ».

Cette guerre des mots est d’autant plus forte qu’elle est amplifiée par les médias, véritable caisse de résonance du conflit en France. « En effet, cet affrontement est l’un des plus couverts au monde, rappelle Jérôme Bourdon, sociologue des médias, responsable du département de communication à l’université de Tel-Aviv, ainsi, les médias diffusent en chaîne des images que s’approprient alors les publics». Or, en privilégiant les scènes de violence au détriment des analyses d’experts, « les médias télévisés induisent une compréhension simplifiée et binaire du conflit avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Une vision manichéenne qui creuse plus encore cette opposition entre chaque camp. Chacun cherchant alors à imposer ses opinions à l’autre», constate Benjamin Ferron, chercheur à l’université Rennes-1 et auteur d’une thèse sur les stratégies médiatiques des mouvements pro-israéliens et pro-palestiniens. « Résultat : c’est la surenchère perpétuelle, notamment sur les réseaux sociaux, devenus des outils de propagande et de critique pour les militants», complète Jérôme BourdonEn témoignent les débordements sur le web, obligeant les sites Internet à clore tous commentaires sur le sujet. « Les positions se sont tant radicalisées, qu’elles obligent ceux qui n’ont pas d’avis tranché à se prononcer et, pire encore, à se ranger dans un camp », déplore M’Hammed Henniche, secrétaire général de l’Union des organisations islamiques, en relatant l’affect régnant dans les quartiers populaires sur le sujet.

Une guerre médiatique qui vise aussi les journalistes, pointés du doigt par l’opinion publique pour leur manque d’objectivité. « Le niveau de conflictualité autour du Proche-Orient est tel que la couverture des événements est elle-même sujette à controverse», confirme Benjamin Ferron. C’est pourquoi des militants n’hésitent pas à taxer la presse française d’être 100 % pro-israélienne ou pro-palestinienne. « Alors que dans les faits, c’est bien plus complexe, les positions des médias étant loin d’être unanimes, variant selon les journaux, au regard de leur ligne éditoriale, leur lectorat… Et aussi selon les époques». Des arguments qui ne suffisent toutefois pas à calmer les polémiques. En atteste la contreverse survenue en 2000 et qui a fait date, avec la diffusion d’un reportage sur la mort de Mohammed al-Durah, un enfant palestinien tué par balles. Le film qui pointait la responsabilité de l’armée israélienne dans l’assassinat fut tant critiqué, que son auteur, Charles Enderlin, de confession juive, fut taxé d’avoir « la haine de soi juive ».

« Tous les arguments sont bons pour discréditer les reporters quitte à pointer du doigt leurs origines », dénonce Jérôme Bourdon. C’est dire si les journalistes spécialistes du Proche Orient avancent sur un terrain miné ! « On doit tout le temps se justifier, prouver qu’on n’est pas des menteurs, c’est vraiment fatiguant, confirme Virginie Terrasse, photo-reporter qui a travaillé plusieurs années dans la région. Et d’ajouter: « nombre de journaux ont tellement peur de susciter la polémique, qu’ils pratiquent l’autocensure. Résultat: seuls certains sujets sur le Proche-Orient sont acceptés : ceux sur les juifs ultra orthodoxes, les mères palestiniennes, etc. Au détriment de thèmes plus sensibles, portant sur les frontières ou la colonisation».

Des pressions qui n’épargnent également pas les responsables politiques, dont les déclarations sur le sujet sont tant surveillées que l’enjeu consiste à éviter tout dérapage. Un piège dans lequel tombent pourtant certains. A l’instar d’Eva Joly, candidate écologiste à la dernière élection présidentielle, qui a « approuvé» la comparaison de « Gaza à un camp de concentration à ciel ouvert», prononcée initialement par Nathalie Arthaud (Lutte Ouvrière). Bien qu’elle ait exprimé ensuite ses regrets, l’affaire suscita la colère des représentants de la communauté juive. De la même manière, les propos, en mai 2012, de Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, sur « son lien éternel à Israël, à travers son épouse » suffirent à provoquer, côté pro-palestinien, un tollé sur la toile. Et à le discréditer auprès d’une partie de la communauté musulmane.

Face à un tel climat d’irrationalité propice aux amalgames, c’est dire la difficulté pour les politiques de ne pas être catalogués dans un camp ou un autre. « Même au sein de la direction du PS, il y a une gêne à évoquer ce sujet sensible qui divise », confie Pascal Boniface, directeur de l’IRIS dont les positions critiques à l’égard d’Israël n’ont pas toujours fait l’unanimité au sein du parti (voir interview). Une raison pour laquelle il en a démissionné en 2001. «Si la gauche française a, en effet, un lien historique avec le mouvement sioniste, celui-ci ayant été porté au départ par des socialistes laïques militant pour l’autodétermination du peuple juif,rappelle Malek Boutih, ex-président de SOS Racisme et membre du bureau national du PS, la position du parti sur le conflit reste toujours la même: la co-existence de deux États». Un avis partagé par Pascal Boniface bien qu’il apporte une nuance : «Le parti reste encore prudent dans ses appels au soutien à la Palestine, et ce, pour éviter toute confusion avec les slogans anti-israéliens scandés par certains militants lors de manifestations. D’où l’absence de cortège socialiste lors des rassemblements de 2009 contre la guerre à Gaza».

Un exemple symptomatique des tabous entourant la question du Proche-Orient en France. « Les gens ont tellement peur qu’ils n’osent même plus s’exprimer sur le sujet », regrette Malek Boutih. Dès lors, l’expression de voix dissonantes au sein de chaque communauté s’avère plus risqué encore. Rony Brauman, ex-patron de Médecin sans Frontières, qui avait signé en 2003 avec d’autres personnalités juives un manifeste pour dénoncer la politique d’Israël, en fait toujours l’amère expérience. « J’ai tellement été sali par les instances juives officielles que je suis devenu persona non grata au sein de la communauté organisée. Le rejet est tellement fort que je ne peux même plus me balader rue des Rosiers, sans craindre de me faire agresser par des membres de la Ligue de Défense Juive ». Même les mouvements pacifistes plus consensuels comme JCall, ne sont pas épargnés par les intimidations. « Attaques verbales, insultes par mail, on est régulièrement taxé de traîtres par les extrémistes des deux bords. Les uns reprochant notre sionisme, les autres, notre position critique à l’égard de la colonisation israélienne », raconte David Chemla. Des positions radicales d’autant plus inquiétantes qu’elles vont crescendo, au fur et à mesure que le conflit s’enlise. «La moindre critique de la politique d’Israël est assimilée, de manière toujours plus systématique, d’antisémitisme tandis que les discours diabolisant Israël s’avèrent de plus en plus courants, le juif prenant alors la figure du colon dominateur», constate amèrement Rony Brauman.

Alors comment mettre fin à un tel cercle vicieux ?« C’est très compliqué, répond le politologue Jean-Yves Camus, d’autant que cette situation tendue est assez spécifique à la France». La raison ? « Le conflit fait écho à des problèmes de fond 100 % franco-français qui dépassent le strict cadre du conflit », répond ce dernier.

Ainsi, le Proche-Orient serait le miroir, plus encore l’exutoire, d’un panel de problématiques structurelles propres à la France, et encore laissées sans réponse… Comme la question post-coloniale, notamment celle de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, désormais projetée sur le conflit. «Et pour cause: dans un contexte fort de concurrence mémorielle, les jeunes issus de l’immigration exigent, eux aussi, la reconnaissance des souffrances de leurs ancêtres », poursuit Jean-Yves Camus.Un besoin d’autant plus exacerbé, que les juifs, eux, ont obtenu, à coups de luttes, la reconnaissance de la Shoah, un génocide auquel la France a activement participé. « D’où une condamnation peut être plus unanime aujourd’hui de l’antisémitisme que de l’islamophobie, développe le politologue, une politique du deux poids deux mesures d’autant plus frustrante pour certains enfants d’immigrés, qu’elle s’inscrit dans un contexte où les discriminations à leur égard sont plus courantes qu’envers les juifs, auxquels ils prêtent, de plus, une situation privilégiée». Autant de mécanismes qui favorisent, dès lors, l’identification irrationnelle de certains jeunes à la souffrance des Palestiniens, devenus l’emblème des « musulmans opprimés ». Les banlieues françaises étant alors assimilées, dans leur imaginaire, aux territoires palestiniens. « De la même manière, de nombreux juifs, persuadés qu’ils n’ont plus d’avenir en France, s’identifient aux israéliens, souligne Jean-Yves Camus, alors que paradoxalement s’épanouit dans l’Hexagone une vie juive des plus dynamiques depuis les années 70». Des identités fantasmées «d’autant plus regrettables, selon M’hammed Henniche, qu’elles nous empêchent d’avancer les uns et les autres et de traiter des vrais problèmes existant en France tels que les inégalités, les discriminations, la place de la religion, etc.»

La fin deces débordements identitaires doit-elle donc passer par un arrêt des prises de positions sur le conflit ? « Certainement pas !, répond Samia Hathroubi, fondatrice de JEM EGO, Juifs et Musulmans Ensemble Génération Ouverte, nous avons tous besoin d’exprimer notre opinion. Mais apprenons à échanger avec du recul, malgré nos attachements identitaires ! Et ce, en gardant en tête que notre quotidien est ici et pas là bas». Et c’est pour favoriser une telle prise de distance, que l’association a mis en place des ateliers, visant à créer de nouvelles méthodes pour parler du sujet. « Une manière aussi du créer du lien entre ces deux communautés qui se connaissent finalement assez mal aujourd’hui encore», conclut la fondatrice.