MinoriTerres

Le blog des minorités et des appartenances ethniques

Archive for the ‘Maghreb/Moyen-Orient’ Category

Le soufisme, quand le mysticisme illumine l’islam !

leave a comment »

kabir

Voilà un courant de l’islam un peu moins inconnu en France depuis que le rappeur Abd al-Malik s’en réclame. Le soufisme, branche mystique de l’islam organisée en confréries implantées partout dans le monde, a une particularité: faire valoir une forme apaisée de religion. En effet, contrairement à l’islam orthodoxe (salafiste ou wahabiste) davantage dogmatique, le soufisme se distingue par l’importance de la méditation, une démarche encadrée par un maître qui guide les disciples jusqu’à l’union à Dieu.

« Pour nous, l’islam n’est que le premier degré d’une voix menant à l’excellence. Certains y trouvent une paix intérieure qui favorise la paix avec les autres», détaille Isabelle, musulmane convertie, appartenant à la confrérie Alaouia, fondée à Mostaganem, en Algérie, il y a environ un siècle. « Le soufisme est rentré dans ma vie un peu par hasard, confie cette dernière, depuis il m’a permis de me reconnecter avec moi-même »,. Marbouha, pratiquante française d’origine algérienne, appartenant à la même confrérie, décrit sa vie de soufie au quotidien : « Je pratique chaque matin et soir le wird, des récitations en louange au prophète et à Dieu. Lors de réunions hebdomadaires, nous pratiquons aussi le Dhikr, des appels incantatoires pour purifier l’âme. Enfin, quelques fois dans l’année, nous nous retrouvons en petits groupes dans un endroit retiré pour effectuer des retraites spirituelles ». 

Autant de rassemblements qui mêlent hommes et femmes de toutes origines : maghrébine, subsaharienne… « Au delà de la quête de sagesse et de connaissance, nous voulons diffuser un vrai message d’amour et de tolérance favorisant le vivre ensemble, complète Isabelle, cela étant, le soufisme est encore peu connu des musulmans de France qui associent parfois notre mysticisme à de l’idolâtrie ». Encore marginalisé par l’islam « officiel », ce courant discret est aussi peu présent dans le champ médiatique saturé par l’actuel climat islamophobe, ainsi que par les courants salafistes qui phagocytent l’image de cette religion. Tout cela semble aux antipodes des valeurs d’ouverture et de spiritualité du soufisme qui gagneraient à être véhiculées plus largement dans ce contexte de radicalisation fruit d’un climat social tendu. A chaque soufi anonyme de trouver un moyen pour cela !

 

Written by MinoriTerres

mars 31, 2017 at 8:41

« Le racisme anti-arabe a muté en racisme anti-musulman »

leave a comment »

OLYMPUS DIGITAL CAMERAHistorien et professeur des universités, Benjamin Stora revient sur ce dernier siècle d’immigration maghrébine en France, de l’arrivée des travailleurs « indigènes », après la première guerre mondiale, à la construction, dans les années 2000, d’une communauté musulmane.

Dans les discours médiatiques et politiques, on a le sentiment que l’islam apparaît seulement aujourd’hui en France. Qu’en est-il réellement ?

Remettons les pendules à l’heure : la présence notable de musulmans en France remonte aux années 20 ! Avec l’arrivée de 100 000 travailleurs « indigènes » algériens, essentiellement originaires de Kabylie. Très vite, ils épousent la carte de l’industrialisation  de la France (régions parisienne, lyonnaise, marseillaise, Nord Pas-de-Calais…), oeuvrant entre autres dans le secteur de la métallurgie. C’est aussi à cette période que La Grande Mosquée de Paris est édifiée (en 1926), ainsi que l’hôpital franco-musulman de Bobigny en 1935, le premier carré musulman en 1937… Sous bon nombre d’aspects, cette immigration de travail était comparable aux autres vagues migratoires européennes, espagnoles, italiennes ou polonaises, venues pour reconstruire le pays. C’est bien pourquoi, personne ne parlait à l’époque de communauté musulmane mais de travailleurs nord-africains. 

Pourtant, l’arrivée de ces « indigènes » se distingue largement, in fine, des immigrations sud-européennes…

En effet. Mais, au départ, cette immigration maghrébine fut d’abord examinée sous l’angle social et non religieux. D’ailleurs, beaucoup de ces ouvriers algériens, encartés au PCF ou à la CGT, avaient des pratiques religieuses peu rigoureuses. Toutefois, cela ne retire en rien leur singularité par rapport aux immigrés espagnols ou italiens de l’époque. Car non seulement ces travailleurs étaient de culture et de religion musulmane, mais en tant qu’ « indigènes », ils portaient aussi le poids de la colonisation, de la domination française. D’où le paradoxe de leur condition : ils n’étaient ni français, ni étrangers, parce que l’Algérie, c’était la France et qu’ils n’avaient pas le droit de vote. 

A quel moment cette population s’installe-t-elle durablement en France ?

A partir des années 50, période durant laquelle le nombre d’immigrés algériens en France double, atteignant jusqu’à 350 000 personnes pendant la guerre d’Algérie. Fait nouveau : il ne s’agit plus exclusivement d’une immigration masculine, car les familles rejoignent peu à peu leurs proches dans l’exil*. Une évolution encadrée par l’avènement en 1974 de la politique de regroupement familial voulue par le gouvernement Chirac. Dès lors, le retour de cette population, dont la présence en France était perçue comme  temporaire, n’est plus envisageable. Durant cette période, le nombre d’immigrés algériens atteint déjà le million, bientôt rejoints par de nombreux migrants marocains et tunisiens. Pour les uns comme les autres, c’est l’assimilation, qui prédomine. Et ce, en gardant dans la sphère privée leurs pratiques religieuses et culturelles, leurs convictions politiques, etc. Une donne qui évoluera avec la naissance des enfants et petits-enfants issus de cette immigration

Qu’est-ce qui va changer justement pour ces nouvelles générations nées ici ?

Citoyens français à part entière, ils ont conscience d’appartenir à une catégorie cantonnée en bas de l’échelle sociale depuis plusieurs décennies. D’où leur engagement pour une plus grande égalité des droits comme lors de la « marche des beurs » organisée en 1983. En parallèle de ces mouvements citoyens et antiracistes, se développent, à partir des années 80/90, un panel de politiques dites « d’intégration » à vocation sociale ou éducative menées par les pouvoirs publics. Certaines échouent, d’autres réussissent partiellement. Mais elles sont souvent remises en question face à une problématique identitaire qui se profile parmi les enfants d’immigrés: celle de la transmission. Si une véritable quête des origines refait surface chez ces derniers, elle vient toutefois se heurter à une histoire encore taboue : celle de la colonisation française et surtout la guerre d’Algérie aux répercussions terribles en métropole (couvre feu pour les immigrés algériens, exécution d’une dizaine d’entre eux à Paris lors d’une manifestation pacifiste organisée en 1961…)

Une meilleure gestion des questions coloniales constituerait peut-être une piste pour favoriser aujourd’hui le vivre ensemble…

En effet, il plane toujours au sein d’une partie de la société française un refus d’assumer la guerre d’Algérie, ce qui est parfois mal vécu dans les quartiers. En témoigne par exemple la levée de boucliers menée en 2010 contre le film « Hors-la-loi », de Rachid Bouchareb, avant même sa projection en compétition au Festival de Cannes. Mais au delà de ces tensions autour de la mémoire « franco-algérienne », je pense que la situation actuelle est plus complexe encore à analyser, tant elle mêle plusieurs aspects politiques. En effet, il est difficile de séparer ce qui relève de l’histoire coloniale française de ce qui relève des évènements internationaux contemporains. A ce titre, le conflit israélo-palestinien joue un rôle important, tout comme l’islamisme radical s’imposant sur le devant de la scène, et impactant tout autant la société française. D’ailleurs, depuis plus de dix ans, on voit bien que les français d’origine maghrébine sont désignés par une nouvelle expression : celle de « communauté musulmane ».

Le racisme anti-arabe des années 70 a d’ailleurs muté aujourd’hui en racisme « anti-musulman »…

Effectivement. D’autant que les revendications politiques des enfants d’immigrés prennent, elles aussi, en parallèle une tournure plus religieuse (construction de mosquées, etc.) depuis les années 2000. Cela induisant un débat sans fin autour de l’islam et de sa visibilité. Mais ces sentiments de crainte, d’hostilité à l’égard de l’islam, se nourrissent, là encore, d’évènements politiques extérieurs. A l’instar des révolutions arabes qui inquiètent en France en produisant toujours plus de stéréotypes et fantasmes sur le musulman.

Written by MinoriTerres

mars 11, 2016 at 6:39

« Le Crif n’est ni très à droite, ni islamophobe »

leave a comment »

Institution de la communauté juive française organisée, le Crif est volontiers taxé d’être fermé et conservateur par nombre de ses contradicteurs. Réponse de Richard Prasquier, ex-président de la structure.

prasquier

Les Juifs de France sont loin de constituer un bloc monolithique. Comment représenter un groupe si hétérogène ?

Notre communauté compte des individus aux opinions très diverses. C’est pourquoi le Crif, en tant que confédération d’associations, doit prendre en considération toutes ces sensibilités en évitant de sur-représenter une position au détriment d’une autre. Des précautions qui ne doivent pas entacher le but premier de notre mission : exprimer le ressenti général de la majorité des Juifs sur les préoccupations qui les concernent, à savoir l’antisémitisme, la mémoire de la Shoah et la défense de l’image d’Israël, trois volets caractérisant les missions statutaires de notre Conseil.

Êtes-vous sûr que ces préoccupations concernent bien la majorité des Juifs ?

Le Crif connaît la communauté de l’intérieur. Il est donc bien placé pour voir les sujets qui interpellent la majorité. De plus, en fédérant la plupart des institutions, religieuses ou non, nous disposons d’un large ancrage sur tout l’échiquier communautaire. De quoi légitimer notre représentation de la majorité. Pour autant, aucun Juif ne doit se sentir obligé d’être représenté par le Crif ou toute autre instance communautaire.

D’ailleurs, des voix juives « discordantes » se font entendre au-delà du Crif…

En effet, nous recevons parfois sur notre site des commentaires de gens désireux de se démarquer de nous. Ils émanent de petits groupes juifs antisionistes ou de personnalités ayant un large accès aux médias.

Quid de vos relations avec les responsables des autres communautés ?

Elles sont fréquentes et excellentes. Avec le Cran, nous allons organiser un colloque en Guadeloupe sur la Shoah et l’esclavage. Nous avons aussi des relations amicales avec des institutions musulmanes et plaidons contre les amalgames entre islam et islam radical. Le Crif milite pour une France ouverte et sans discrimination. Car si les discriminations ne sont plus un problème majeur pour les Juifs, elles touchent aujourd’hui bien davantage les Noirs et les musulmans. Un constat qui ne doit toutefois pas en cacher un autre : la montée fulgurante de l’antisémitisme, ces dernières années, en provenance de milieux arabo-musulmans. Cela étant nourri par le conflit israélo-palestinien caricaturé de façon à transformer les Israéliens en coupables absolus. Bien sûr, les critiques envers Israël peuvent être légitimes. Mais lorsqu’on se focalise sur ce conflit, en l’analysant de façon biaisée et outrancière, en s’imaginant qu’une fois celui-ci terminé, tous les malheurs du monde seront résolus, on tombe dans le mécanisme habituel de recherche d’un bouc émissaire, en l’occurrence Israël, alors érigé en « Juif des nations ». Un antisémitisme finalement pas si nouveau puisqu’il recycle les vieux poncifs du 19ème siècle : « si les gens n’ont pas de travail, c’est à cause des Juifs», « les Juifs dominent les nations, les médias », etc.

Les actions du Crif pour faire  interdire certains colloques sur le Proche-Orient ne nourrissent-elles pas ces fantasmes autour du « pouvoir juif » ?

Disons le tout net : le Crif n’a aucun pouvoir coercitif ou d’annulation dans cette République. Et nous n’en voulons pas ! Par contre, nous avons un devoir d’alerte. Notamment lorsque se déroulent à l’ENS ou à Paris 8 des faux débats où les conférenciers invités n’ont qu’un souci : vomir sur Israël. Ces colloques militants n’expriment qu’un point de vue, ils n’ont pas leur place dans un lieu d’enseignement public. Qu’ils se fassent dans un cadre privé !

Bon nombre de colloques universitaires ne garantissent pas le débat contradictoire. Faudrait-il alors tous les supprimer ?

Écoutez, je reste un partisan résolu de la liberté d’expression. Mais quand celle-ci est kidnappée par des militants anti-israélien aux discours manichéens et mensongers, je dis non ! Souvent, ces organisateurs piègent les responsables universitaires en donnant de faux intitulés à leurs conférences pour dissimuler leur contenu véritable : de la propagande en faveur, parfois, de groupes terroristes comme le Hamas ou le Hezbollah. Une fois averties, les autorités, ayant souvent la même conception que nous du débat citoyen, prennent leur décision dans le respect de la pluralité des opinions.

Le Crif a porté aussi des accusations contre des reportages TV, comme celui diffusé sur France 2, fin 2011, dans Un Oeil sur la Planète. Monter au créneau contre telle ou telle émission est-il, selon vous, constructif ?

Mais comment ne pas réagir quand une chaîne aussi sérieuse que France 2 diffuse des informations biaisées propres à diaboliser l’image d’Israël ? Dans ce reportage, j’ai vu un passage où l’on accusait l’armée israélienne de tirer à vue sur des paysans palestiniens. Voilà un pur mensonge qui fait l’amalgame entre des tirs de semonce et des tirs pour tuer. Est-ce un travail respectable de journaliste ? En démocratie, les critiques sont tout à fait normales. Mais elles sont, parfois, d’une telle virulence qu’elles disqualifient leurs auteurs. Quant à moi, je me dois de parler en conscience et lucidité. Si mon discours n’est pas populaire, il est exprimé sans haine et avec la volonté de rechercher la vérité.

Que répondez-vous à ceux qui taxent le Crif d’un virage très à droite ?

C’est un mensonge. Regardez les sites de l’extrême-droite et vous verrez à quel point j’y suis insulté…Que la communauté juive vote en moyenne plus à droite que dans le passé est une réalité historique récente, liée en partie aux dérives antisionistes de l’ultra gauche. Une configuration qui n’est pas forcément éternelle.

Certains reprochent également au Crif son soutien inconditionnel au gouvernement israélien, l’un des plus à droite de l’histoire du pays…

Concernant la politique d’Israël, notre position est claire : nous refusons de prendre partie pour telle ou telle force politique. En tant que président du Crif, je n’aurais aucune légitimité à m’exprimer en contradiction avec un pays élisant ses gouvernants de manière démocratique. Si le gouvernement, là bas, était de gauche, je réagirais de façon identique. A contrario, la lutte, ici, contre la diabolisation d’Israël est tout à fait dans le périmètre d’action du Crif. Qu’on ne compte pas sur nous pour hurler avec les loups ! Néanmoins, quand les réactions israéliennes contreviennent à certaines valeurs (comme lors des expulsions de réfugiés africains) je m’exprime.

Written by MinoriTerres

juillet 13, 2015 at 10:22

Israël-Palestine: une passion française

leave a comment »

« Victime collatérale » du conflit israélo-palestinien, la France doit faire face à des tensions toujours plus vives entre juifs et musulmans sur son territoire. Mais au delà des prises de positions d’ordre communautaire et affective, ces répercussions ne seraient-elles pas symptomatiques d’un malaise plus profond, spécifique à la société française ? Réponses. 

Vivre_la_paix

Colloques sur le Proche-Orient annulés par certaines instances juives, appels au boycott d’Israël lors du Salon du livre 2008, titre de « citoyen d’honneur » attribué par la ville de Paris au soldat Shalit… Des événements qui ont un point commun : ils témoignent de l’impact fort du conflit israélo-palestinien en France. « Au point que des expressions comme ‘importation du conflit’ ou ‘Intifada des banlieues’ ont émergé depuis une dizaine d’années, période où les actes antisémites corrélés à l’actualité proche-orientale sont montés en flèche en France», constate Marc Hecker, chercheur à l’Institut français des relations internationales. Et pour cause: « depuis le début de la deuxième Intifada, survenue en septembre 2000, environ 400 actes antisémites ont été recensés chaque année, soit quatre fois plus que dans les années 90. détaille Jean-Yves Camus, politologue. Et ils sont désormais le fait majoritaire de jeunes d’origine maghrébine.» Insultes, synagogues incendiées, agressions physiques, des actes ayant atteint le millier par an durant les périodes d’actualité chargées au Proche-Orient (guerre du Liban de 2006, opération « plomb durci » à Gaza début 2009…) selon le rapport 2011 du Service de protection de la communauté juive.

«La situation est vraiment intenable pour les Juifs ! Nous avons peur de porter la kippa, rasons les murs… Certains envisagent même de partir vivre à l’étranger », lance Samy Gozlan, président du Bureau de vigilance contre antisémitisme, en rappelant que l’affaire Merah constitue, en la matière, un vrai tournant. «Si le soutien aux Palestiniens est concevable, l’est-il toujours lorsqu’il tourne à la haine d’Israël et des Juifs ?, questionne ce dernier, D’autant que certains justifient l’antisémitisme en arguant notre soutien à Israël. Mais est-ce un crime de manifester un attachement à un pays où nous avons, pour la plupart, de la famille et des proches?» Des propos qui en disent long sur le désarroi d’une communauté largement exposée à un conflit distant de plusieurs milliers de kilomètres.

« Le climat est, certes, préoccupant, mais gare à ne pas dramatiser les choses en invoquant systématiquement l’importation du conflit en France, nuance Marc Hecker, car le degré de violences existant de part et d’autre est loin d’être comparable. Nous n’avons pas d’attentats-suicides ici, poursuit-il en précisant que l’affaire Merah ne saurait créditer la thèse de l’importation du conflit. « Cet événement s’inscrit davantage dans la mouvance djihadiste internationale, basée en Afghanistan, certes hostile à Israël et aux juifs, mais également à l’Occident en général ». En témoigne le meurtre par Mohammed Merah de soldats français, de surcroît, de confession musulmane.

Si l’importation du conflit doit donc être relativisée, force est de constater que cette guerre déchaîne les passions, plus qu’aucune autre. « Car vivent en France les plus grandes communautés juive et arabe d’Europe», rappelle David Chemla, secrétaire européen de JCall, mouvement de citoyens juifs européens militant à la fois pour l’arrêt de la colonisation et la sécurité d’Israël.

Un intérêt passionnel toutefois loin d’être réduit au strict affrontement communautaire. Exemple probant : l’existence au sein même de la communauté juive, d’associations pro-palestiniennes comme l’Union juive française pour la paix. « Depuis 1994, nous militons en faveur des droits des Palestiniens et contre la politique ultra sioniste et d’occupation de l’État d’Israël », confirme Jean-Guy Greilsamer, co-président de l’association. Un engagement pro-palestinien aussi partagé par une frange non négligeable de syndicats et partis de gauche. « Il suffit d’aller aux nombreuses manifestations pro-palestiniennes où trônent aussi bien des drapeaux d’associations musulmanes que ceux des Verts, de la CGT, etc., pour s’en rendre compte », note Marc Hecker. C’est dire la capacité du conflit israélo-palestinien à susciter l’attention de publics hétérogènes. Et pour cause : « Au delà de son caractère asymétrique propre à générer des mouvements de solidarité en faveur de la partie « faible », ce conflit revêt une charge symbolique plus forte encore, analyse Marc Hecker. Caril évoque aussi bien des valeurs telle que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, que des faits historiques « parlant » aux citoyens des pays occidentaux, comme la Shoah, le colonialisme et plus récemment, le terrorisme.»

Autant de références connues de tous qui confèrentà cette guerre régionale, une dimension universelle. Au travers de laquelle deux récits s’opposent : la lecture coloniale et des droits de l’homme, côté pro-palestinien, et celle de la démocratie contre l’obscurantisme islamiste, côté pro-israélien. Un affrontement qui passe par des provocations multiples visant à marquer les esprits, comme les expressions « Sioniste = Nazi » ou « Nazislamisme ».

Cette guerre des mots est d’autant plus forte qu’elle est amplifiée par les médias, véritable caisse de résonance du conflit en France. « En effet, cet affrontement est l’un des plus couverts au monde, rappelle Jérôme Bourdon, sociologue des médias, responsable du département de communication à l’université de Tel-Aviv, ainsi, les médias diffusent en chaîne des images que s’approprient alors les publics». Or, en privilégiant les scènes de violence au détriment des analyses d’experts, « les médias télévisés induisent une compréhension simplifiée et binaire du conflit avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Une vision manichéenne qui creuse plus encore cette opposition entre chaque camp. Chacun cherchant alors à imposer ses opinions à l’autre», constate Benjamin Ferron, chercheur à l’université Rennes-1 et auteur d’une thèse sur les stratégies médiatiques des mouvements pro-israéliens et pro-palestiniens. « Résultat : c’est la surenchère perpétuelle, notamment sur les réseaux sociaux, devenus des outils de propagande et de critique pour les militants», complète Jérôme Bourdon. En témoignent les débordements sur le web, obligeant les sites Internet à clore tous commentaires sur le sujet. « Les positions se sont tant radicalisées, qu’elles obligent ceux qui n’ont pas d’avis tranché à se prononcer et, pire encore, à se ranger dans un camp », déplore M’Hammed Henniche, secrétaire général de l’Union des organisations islamiques, en relatant l’affect régnant dans les quartiers populaires sur le sujet.

Une guerre médiatique qui vise aussi les journalistes, pointés du doigt par l’opinion publique pour leur manque d’objectivité. « Le niveau de conflictualité autour du Proche-Orient est tel que la couverture des événements est elle-même sujette à controverse», confirme Benjamin Ferron. C’est pourquoi des militants n’hésitent pas à taxer la presse française d’être 100 % pro-israélienne ou pro-palestinienne. « Alors que dans les faits, c’est bien plus complexe, les positions des médias étant loin d’être unanimes, variant selon les journaux, au regard de leur ligne éditoriale, leur lectorat… Et aussi selon les époques». Des arguments qui ne suffisent toutefois pas à calmer les polémiques. En attestent les accusations du Crif contre un reportage diffusé sur France 2, fin 2011, dans l’émission « Un Oeil sur la Planète », qualifié de mensonger et d’anti-israélien. Une controverse qui rappelle aussi celle survenue en 2000, avec la diffusion d’un reportage sur la mort de Mohammed al-Durah, un enfant palestinien tué par balles. Le film qui pointait la responsabilité de l’armée israélienne dans l’assassinat fut tant critiqué, que son auteur, Charles Enderlin, de confession juive, fut taxé d’avoir « la haine de soi juive ».

« Tous les arguments sont bons pour discréditer les reporters quitte à pointer du doigt leurs origines », dénonce Jérôme Bourdon. C’est dire si les journalistes spécialistes du Proche Orient avancent sur un terrain miné ! « On doit tout le temps se justifier, prouver qu’on n’est pas des menteurs, c’est vraiment fatiguant, confirme Virginie Terrasse, photo-reporter qui a travaillé plusieurs années dans la région. Et d’ajouter: « nombre de journaux ont tellement peur de susciter la polémique, qu’ils pratiquent l’autocensure. Résultat: seuls certains sujets sur le Proche-Orient sont acceptés : ceux sur les juifs ultra orthodoxes, les mères palestiniennes, etc. Au détriment de thèmes plus sensibles, portant sur les frontières ou la colonisation».

Des pressions qui n’épargnent également pas les responsables politiques, dont les déclarations sur le sujet sont tant surveillées que l’enjeu consiste à éviter tout dérapage. Un piège dans lequel tombent pourtant certains. A l’instar d’Eva Joly, candidate écologiste à la dernière élection présidentielle, qui a « approuvé» la comparaison de « Gaza à un camp de concentration à ciel ouvert», prononcée initialement par Nathalie Arthaud (Lutte Ouvrière). Bien qu’elle ait exprimé ensuite ses regrets, l’affaire suscita la colère des représentants de la communauté juive. De la même manière, les propos, en mai 2012, de Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, sur « son lien éternel à Israël, à travers son épouse » suffirent à provoquer, côté pro-palestinien, un tollé sur la toile. Et à le discréditer auprès d’une partie de la communauté musulmane. 

Face à un tel climat d’irrationalité propice aux amalgames, c’est dire la difficulté pour les politiques de ne pas être catalogués dans un camp ou un autre. « Même au sein de la direction du PS, il y a une gêne à évoquer ce sujet sensible qui divise », confie Pascal Boniface, directeur de l’IRIS dont les positions critiques à l’égard d’Israël n’ont pas toujours fait l’unanimité au sein du parti (voir interview). Une raison pour laquelle il en a démissionné en 2001. «Si la gauche française a, en effet, un lien historique avec le mouvement sioniste, celui-ci ayant été porté au départ par des socialistes laïques militant pour l’autodétermination du peuple juif, rappelle Malek Boutih, ex-président de SOS Racisme et membre du bureau national du PS, la position du parti sur le conflit reste toujours la même: la co-existence de deux États». Un avis partagé par Pascal Boniface bien qu’il apporte une nuance : «Le parti reste encore prudent dans ses appels au soutien à la Palestine, et ce, pour éviter toute confusion avec les slogans anti-israéliens scandés par certains militants lors de manifestations. D’où l’absence de cortège socialiste lors des rassemblements de 2009 contre la guerre à Gaza».

Un exemple symptomatique des tabous entourant la question du Proche-Orient en France. « Les gens ont tellement peur qu’ils n’osent même plus s’exprimer sur le sujet », regrette Malek Boutih. Dès lors, l’expression de voix dissonantes au sein de chaque communauté s’avère plus risqué encore. Rony Brauman, ex-patron de Médecin sans Frontières, qui avait signé en 2003 avec d’autres personnalités juives un manifeste pour dénoncer la politique d’Israël, en fait toujours l’amère expérience. « J’ai tellement été sali par les instances juives officielles que je suis devenu persona non grata au sein de la communauté organisée. Le rejet est tellement fort que je ne peux même plus me balader rue des Rosiers, sans craindre de me faire agresser par des membres de la Ligue de Défense Juive ». Même les mouvements pacifistes plus consensuels comme JCall, ne sont pas épargnés par les intimidations. « Attaques verbales, insultes par mail, on est régulièrement taxé de traîtres par les extrémistes des deux bords. Les uns reprochant notre sionisme, les autres, notre position critique à l’égard de la colonisation israélienne », raconte David Chemla. Des positions radicales d’autant plus inquiétantes qu’elles vont crescendo, au fur et à mesure que le conflit s’enlise. «La moindre critique de la politique d’Israël est assimilée, de manière toujours plus systématique, d’antisémitisme tandis que les discours diabolisant Israël s’avèrent de plus en plus courants, le juif prenant alors la figure du colon dominateur», constate amèrement Rony Brauman.

Alors comment mettre fin à un tel cercle vicieux ?« C’est très compliqué, répond le politologue Jean-Yves Camus, d’autant que cette situation tendue est assez spécifique à la France». La raison ? « Le conflit fait écho à des problèmes de fond 100 % franco-français qui dépassent le strict cadre du conflit », répond ce dernier.

Ainsi, le Proche-Orient serait le miroir, plus encore l’exutoire, d’un panel de problématiques structurelles propres à la France, et encore laissées sans réponse… Comme la question post-coloniale, notamment celle de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, désormais projetée sur le conflit. «Et pour cause: dans un contexte fort de concurrence mémorielle, les jeunes issus de l’immigration exigent, eux aussi, la reconnaissance des souffrances de leurs ancêtres », poursuit Jean-Yves Camus.Un besoin d’autant plus exacerbé, que les juifs, eux, ont obtenu, à coups de luttes, la reconnaissance de la Shoah, un génocide auquel la France a activement participé. « D’où une condamnation peut être plus unanime aujourd’hui de l’antisémitisme que de l’islamophobie, développe le politologue, une politique du deux poids deux mesures d’autant plus frustrante pour certains enfants d’immigrés, qu’elle s’inscrit dans un contexte où les discriminations à leur égard sont plus courantes qu’envers les juifs, auxquels ils prêtent, de plus, une situation privilégiée». Autant de mécanismes qui favorisent, dès lors, l’identification irrationnelle de certains jeunes à la souffrance des Palestiniens, devenus l’emblème des « musulmans opprimés ». Les banlieues françaises étant alors assimilées, dans leur imaginaire, aux territoires palestiniens. « De la même manière, de nombreux juifs, persuadés qu’ils n’ont plus d’avenir en France, s’identifient aux israéliens, souligne Jean-Yves Camus, alors que paradoxalement s’épanouit dans l’Hexagone une vie juive des plus dynamiques depuis les années 70». Des identités fantasmées «d’autant plus regrettables, selon M’hammed Henniche, qu’elles nous empêchent d’avancer les uns et les autres et de traiter des vrais problèmes existant en France tels que les inégalités, les discriminations, la place de la religion, etc.»

La fin deces débordements identitaires doit-elle donc passer par un arrêt des prises de positions sur le conflit ? « Certainement pas !, répond Samia Hathroubi, fondatrice de JEM EGO, Juifs et Musulmans Ensemble Génération Ouverte, nous avons tous besoin d’exprimer notre opinion. Mais apprenons à échanger avec du recul, malgré nos attachements identitaires ! Et ce, en gardant en tête que notre quotidien est ici et pas là bas». Et c’est pour favoriser une telle prise de distance, que l’association a mis en place des ateliers, visant à créer de nouvelles méthodes pour parler du sujet. « Une manière aussi du créer du lien entre ces deux communautés qui se connaissent finalement assez mal aujourd’hui encore», conclut la fondatrice. 

Article paru dans Respect Mag numéro spécial 100 % Juifs de France (octobre 2012) 

Musulmans de France : mille ans d’histoire passionnelle

leave a comment »

Hostilités et rencontres, échanges et conflits. L’histoire des musulmans de France, vieille de plus de mille ans, n’a cessé d’être ponctuée d’événements contradictoires. D’où la place historiquement ambiguë de cette religion qui suscita, tour à tour, crainte, mépris et admiration. Focus.  

islam-fraternite

S’il y a bien une minorité religieuse en France dont la présence est plus ancienne qu’elle n’y paraît, c’est sans aucun doute celle des musulmans. En effet, bien que l’installation durable de familles musulmanes dans l’Hexagone date des années 50, les prémices de l’islam en Gaule remontent au Moyen-âge, bien avant que la France soit France. Précisément en 719, dans le sillage de la conquête arabe de l’Espagne, quand un gouverneur musulman d’Andalousie franchit les Pyrénées pour conquérir Narbonne. « Pendant près de 40 ans, la cité s’imposera comme le chef lieu d’une province 100 % islamique», explique Philippe Sénac, historien spécialiste de l’occident musulman. L’autre événement majeur qui marque les relations franco-musulmane : la fameuse bataille de Poitiers, remportée par Charles Martel en 732, qui freine la conquête arabe en Occident. « C’est un des épisodes les plus célèbres de l’histoire de France tant il participera, a posteriori, à la construction de la nation française», ajoute Philippe Sénac en rappelant que l’événement sera même récupéré mille ans plus tard pour “booster” la conquête coloniale de l’Algérie. C’est dire si l’expérience musulmane sur le territoire français fut d’abord perçue en termes guerriers. « La figure du barbare qui colle à la peau des musulmans s’inscrit alors dans l’imaginaire collectif français et chrétien, surtout à partir du 10ème siècle, quand un peuplement maure s’établit en Provence« , précise l’historien.

Age d’or islamique

age-dor-islam-L-2

Si les siècles suivants sont marqués par l’absence quasi-totale de toute présence musulmane en France, les sentiments d’hostilité à l’égard de l’islam restent eux très vivaces. Notamment lors des croisades, pointant les musulmans comme les ennemis religieux à combattre. « Dans ce contexte d’expansion occidentale poussant à la conquête des lieux saints au Proche-Orient, une guerre sainte est menée contre les infidèles. Elle s’appuie sur la défense de la chrétienté et la diabolisation de l’adversaire musulman nourrissant, entre autres, des caricatures à l’encontre du prophète Mahommet et plus généralement de la civilisation islamique », relate Philippe Sénac. Et de nuancer : « C’est toutefois lors des croisades, que l’image du musulman et la connaissance de l’islam finissent par se préciser. Exit le seul mépris véhiculé par l’ignorance, on commence à mieux connaître la culture islamique, et à prendre conscience de ses valeurs, de sa richesse. Ainsi, se mêle à la crainte, une certaine fascination« . D’autant que c’est entre le 9ème et le 15ème siècle que la civilisation musulmane brille le plus par ses productions originales en mathématiques, astronomie, théologie et philosophie. « Outre la traduction du Coran et de textes arabes en latin, nombre de grands érudits musulmans, à l’instar du philosophe andalou Averroès, transmettent à l’Occident divers traités de philosophie grecque. Cette réception de la pensée antique et des sciences arabes s’effectue jusque dans les universités médiévales françaises », détaille l’historien.

Musulmans captifs

On l’aura compris, les nombreux combats qui ont opposé la France aux musulmans pendant le Moyen Âge ne sauraient faire oublier ces échanges culturels ayant largement contribué au progrès humain. On n’oubliera pas non plus “les rapports plus pacifiques entre les deux camps qu’il s’agisse de contacts diplomatiques ou d’alliances militaires comme si le clivage religieux n’avait pas toujours constitué une barrière infranchissable », souligne Philippe Sénac. En témoignent par exemple les relations parfois amicales entretenues par les souverains carolingiens et les Abbassides de Bagdad ou l’alliance en 1536 entre le roi de France, François 1er, et le sultan ottoman, Soliman le Magnifique, dans la guerre contre l’empereur Charles Quint.

En revanche, le musulman demeure encore pur ennemi en Méditerranée dans le cadre de la guerre « de course » qui s’étale tout au long du Moyen-âge. « Ponctués de périodes de trêves, ces affrontements en mer opposent corsaires européens et du monde arabe pour le contrôle des côtes », raconte Jocelyne Dakhlia, directrice de recherche à l’Ehess. Une période durant laquelle des dizaines de milliers de musulmans sont capturés et faits prisonniers en France, constituant ainsi une main d’œuvre servile pour travailler notamment dans les galères. « Pour obtenir leur liberté, certains paient des rançons, d’autres se convertissent ou prennent la fuite. De plus en plus visible, cette présence se diffuse alors dans la société française. Elle tranche avec la présence plus ancienne mais surtout plus discrète d’esclaves et servantes sarrasines venus avec leurs ‘maîtres’ au retour des croisades », analyse Jocelyne Dakhlia. A ces populations, s’ajoutent d’autres présences plus « élitistes » : des réfugiés politiques originaires du Maghreb ou encore des commerçants musulmans à la conquête de places de marchés.

Une présence en filigrane

« D’une façon générale, les uns comme les autres cherchent à se fondre dans le décor pour ne pas éveiller l’hostilité, relate l’historienne, la société française elle-même préfère ne pas les voir. Car les musulmans, plus que les juifs, restent assignés à une place extérieure. Ils sont associés à un monde lointain et menaçant aux frontières de l’Europe. Même s’ils circulent voire s’installent dans diverses régions françaises, leur présence se veut capillaire, en filigrane. C’est pourquoi très peu de lieux de culte musulmans sont tolérés à l’époque». Une stratégie d’invisibilité qui s’avère relativement payante. « A la différence des juifs, on ne constate pas de grand phénomène de violence collective à leur égard, excepté un massacre perpétré à Marseille en 1620 contre des Turcs ».

Les périodes antérieures au 19ème siècle se définissent globalement comme un rapport paritaire entre les puissances européennes et islamiques. Du moins jusqu’à la colonisation du Maghreb avec la prise d’Alger par les Français en 1830, qui s’obtient non pas sans résistance des populations locales (voir encadré). « Dès lors, le regard que portera la France sur les indigènes musulmans est celui d’une relation à un peuple vaincu et inférieur, indique Jocelyne Dakhlia, cette vision péjorative de l’islam oscillant entre mépris et crainte, avec toujours en toile de fond cette assignation à une place extérieure, va longtemps perdurer en Métropole ».Même lors des deux conflits mondiaux du 20ème siècle suscitant pourtant une participation massive de travailleurs et surtout de soldats maghrébins à l’effort de guerre. Avec un chiffre éloquent : celui de 70 000 soldats musulmans morts pour la France rien que durant la première guerre mondiale. Durant l’occupation nazie, le combat mené par ces soldats sera double : ils luttent pour la libération de la France mais aussi pour celle de leur pays d’origine, le discours français sur la liberté et la justice trouvant un large écho auprès des indépendantistes maghrébins. Guerre d’Algérie, décolonisation, vagues migratoires en France et émergence d’une minorité arabo-musulmane : si le siècle passé voit les relations entre la France et l’islam se complexifier davantage (voir interview Benjamin Stora), c’est aussi parce qu’une même problématique sociétale demeure sans réponse : comment parvenir, au delà des fantasmes ambiants, à faire passer le musulman de la posture de l’Autre à celle de concitoyen à part entière… Un challenge de taille pour une France métissée dont près de 10 % de la population est désormais de confession islamique.

Arméniens, grecs, kurdes ou la difficile « question turque »

leave a comment »

Comme bon nombre d’Etats orientaux, la Turquie, en tant que nation, s’est constituée sur fond de nettoyage ethnique et religieux. Et ce, à l’encontre de ses minorités, qu’elles soient chrétiennes ou kurdes. Alors que l’oubli et le rejet de tout travail de mémoire caractérisent encore la société turque actuelle, comment mettre fin à ce système fondé sur le négationnisme ? Réponses.

S’il y a bien un pays musulman qui semble assumer sans complexe son héritage chrétien, c’est sans aucun doute la Turquie. Il suffit de se rendre dans ce pays singulier à cheval entre l’Europe et l’Asie pour constater l’ampleur du patrimoine « orthodoxe » (et volontairement bien conservé) de cette nation musulmane. Rien qu’à Istanbul, quelques centaines d’églises orientales, les plus anciennes du monde, coexistent encore avec les innombrables mosquées ottomanes de la cité. La cathédrale Sainte Sophie, visitée par environ trois millions de touristes par an, représente à elle seule le meilleur reliquat de l’empire Byzantin (empire romain d’orient) qui a subsisté pendant presque mille ans dans la région (jusqu’à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453).

Intérieur de la cathédrale Sainte Sophie. Les sourates en arabe à côté d'une représentation de Marie et Jésus témoignent de la singularité de cette ancienne église devenue mosquée à partir du 15ème siècle.

Intérieur de la cathédrale Sainte Sophie. Les sourates en arabe à côté d’une représentation de Marie et Jésus témoignent de la singularité de cette ancienne église devenue mosquée à partir du 15ème siècle.

Homogénéisation de la société

Si l’héritage chrétien de la Turquie est plus que jamais valorisé par les autorités, quid de la politique du gouvernement vis-à-vis des communautés non musulmanes du pays? Voilà une problématique autrement plus complexe, tant la question des minorités, notamment chrétiennes, reste encore un sujet sensible en Turquie. Et pour cause: comme le souligne le journaliste Ali Bayramoglu sur le site turc d’information Yeni Safak, « Chez nous, en Orient, la formation de bon nombre d’Etats-nations s’est faite sur fond de nettoyage ethnique et religieux, et d’homogénéisation de la société. Les Etats issus de ce processus perpétuent d’ailleurs un système fondé sur une politique négationniste, sur l’oubli et le rejet de tout travail de mémoire».

Le collège orthodoxe Phanar situé dans Balat, l’un des anciens quartiers grecs d’Istanbul témoigne d’une présence chrétienne désormais oubliée.

Une déclaration coup de poing qui en dit long sur les parts d’ombres entachant encore l’histoire de la Turquie moderne. En effet, les conditions même de création de la république turque en 1923 (traité de Lausanne) sur les décombres de l’empire Ottoman suscitent toujours moult débats, « tant le pays s’est institué à l’encontre de près de la moitié de sa population qui n’était guère turque », raconte la journaliste Sophie Shihab dans un article paru dans l’Atlas des Civilisations (édition 2012). Et pour cause : qu’il s’agisse des Arméniens, Juifs ou Grecs orthodoxes (les trois groupes minoritaires mentionnés par la République turque de Mustafa Kemal), sans oublier les Kurdes, les Alévis, les Syriaques… : toutes ces populations furent alors persécutées ou contraintes à l’exil tout au long de la période dite « républicaine » en Turquie (années 20 et 30).

Massacres de Kurdes alévis

Vue sur l’une des synagogues de Karakoy, un des quartiers d’Istanbul où d’importantes communautés juives s’épanouirent par le passé.

Certes, si le territoire turc reste encore une mosaïque ethnique (60 000 Arméniens, 25 000 Juifs, 25 000 assyro-chaldéens, 2 500 Grecs orthodoxes, etc. y vivent), comment faire l’impasse sur les terribles évènements ayant succédé à la création la république : expulsion des Juifs de Thrace (partie européenne de la Turquie) en 1934, massacres des Kurdes alévis commis par l’armée turque en 1937-1938 dans la région du Dersim, pogroms de 1955 visant les Grecs, les Arméniens et les Juifs d’Istanbul, spoliation des biens des Grecs en 1963, etc. ?

Autant de violences qui font largement écho aux terribles épurations ethniques menées à leur paroxysme, lors de la période pré-républicaine, contre les Arméniens, dont le génocide de 1915 à 1923 constitue le point culminant. Une catastrophe encore taboue et niée en Turquie, tant elle impacte sur la conscience et l’identité nationale turque. Plus encore, « elle remet en question les fondements même de la république moderne », commentait alors Anna Zeytinjolglu, co sénariste du film « Le fils du marchand d’olives », lors de l’émission « Parlez moi d’ailleurs » diffusée le 3 mai sur la chaîne LCP.

Pluralité des opinions

Les églises rupestres de Göreme (Cappadoce), taillées dans la roche autour du Xème siècle, abritent de magnifiques fresques. Elles furent longtemps un lieu de pèlerinage pour les Grecs et les Arméniens qui vivaient à proximité.

Si le déni d’un tel génocide est largement diffus dans la société turque, il n’empêche toutefois pas les prises de position individuelles plus « discordantes ». Comme celle du chroniqueur Ali Bayramoglu, l’un des quatre intellectuels à avoir lancé, le 15 décembre 2011 sur Internet, une pétition d’excuses aux victimes des massacres de 1915, soutenue à ce jour par plus de 25 000 personnes. C’est dire si les courants anti-négationnistes sont loin d’être inexistant en Turquie. Il suffit de se rappeler la vague d’indignation qu’avait suscité au sein d’une partie de l’opinion publique, l’assassinat en 2007 du célèbre journaliste arménien turc Hrant Dink (commandité selon son avocate Fethiye Cetin par le gouvernement turc lui-même) pour s’en rendre compte.

Cette pluralité des opinions ne doit toutefois pas éclipser une autre réalité : la prévalence d’un nationalisme turc très fort, entretenu par l’AKP, parti de la justice et du développement aujourd’hui au pouvoir, dont les relents anti-arméniens restent vivaces. Preuve de ce nationalisme ambiant : l‘organisation en février dernier d’une manifestation contre le massacre d’Azeirbadjanais par des Arméniens à Istanbul (en référence au conflit au Haut Karabagh). Une foule de 20 000 personnes brandissant des drapeaux turcs et azerbaïdjanais, venue à l’appel d’associations d’amitié entre les deux pays turcophones et de partis d’extrême droite ou islamistes, s’était alors réunie sur la Place Taksim, aux cris de «Stop à l’agression arménienne».

Un seul tabou : le génocide arménien

Ici à Kayakoy (où trônent les vestiges d’un village grec) et partout ailleurs en Turquie où vivèrent des non-musulmans, les traces d’un passé chrétien subsiste.

Une manifestation lors de laquelle la France, qui venait de voter la loi pénalisant la négation du génocide arménien, fut également conspuée. En effet, cette loi qui sanctionne d’un an de prison et 45.000 euros d’amende la négation de tous les génocides reconnus par la France, dont celui des Arméniens, suscite aujourd’hui encore l’ire de la Turquie. Son président n’avait pas alors hésité à la qualifier de « raciste ». Sans oublier les critiques unanimes de la presse turque. Même de la part des journaux hostiles à l’AKP : « La classe politique française n’a pas compris qu’en adoptant ce texte, elle ne contribue pas à éclairer l’histoire mais qu’elle retarde au contraire ce processus et nourrit les discours de haine. Alors qu’elle essaie de dépasser ce traumatisme hérité de son histoire, la société turque va, dans ce contexte, connaître une régression. De ce point de vue, on peut dire que la classe politique française a fait du mal à la société turque et qu’en plus, en retardant le processus de rapprochement entre Turcs et Arméniens, elle a aussi fait du mal aux Arméniens », a alors dénoncé Okay Gönensin, éditorialiste libéral dans le quotidien Vatan.

Dans ces conditions, difficile d’imaginer, à court terme, l’émergence d’une nouvelle Turquie débarrassée de tout négationnisme. Pourtant certains observateurs, plus optimistes, veulent y croire. A l’instar d’Ali Bayramoglu qui voit dans les excuses faites fin 2011 par le Premier ministre Erdogan aux Kurdes alévis pour le massacre commis en 1937 « un espoir pour les Arméniens et aux minorités spoliées de voir leur droits reconnus ». Espérons qu’il dise vrai…

Dubaï, royaume des expatriés

leave a comment »

Eldorado pour les pays du tiers-monde voisins, Dubaï héberge pas moins de 90 % d’expatriés. Si le Hong-Kong du Moyen-Orient représente un tremplin économique pour les jeunes indiens, chinois ou philippins, il constitue aussi une zone de non droit pour ces « citoyens de seconde zone » parfois victimes des pires abus. Reportage.

Véritable empire construit dans le désert, la capitale économique du Moyen-Orient se distingue par ses projets architecturaux les plus fous.

«Dubaï ? C’est vraiment extra ! ». Voilà comment Lilly, une chinoise de 22 ans, employée polyvalente dans l’hôtel de luxe Zaabel Saray, niché au cœur de l’ile artificielle The Palm Jumeirah, à Dubaï, qualifie son expérience d’expatriée dans la capitale économique des Émirats-Arabes-Unis. « Depuis plus d’un an déjà, j’ai le plaisir de travailler ici, c’est vraiment une chance pour moi, pour ma carrière, car  c’est un vrai tremplin, confie-t-elle d’un air candide, je peux y développer mes compétences dans l’hôtellerie de luxe, améliorer mon anglais et enrichir mon CV. Ce qui me permettra de revenir un jour en Chine  mieux armée pour décrocher un vrai travail dans mon domaine».

 A l’instar de Lilly, des dizaines de milliers de migrants asiatiques, chinois, philippins ou encore indiens, viennent chaque année s’installer dans ce Hong-Kong du Moyen-Orient, pour y tenter leur chance. « Véritable eldorado économique pour le tiers monde voisin, les Émirats Arabes Unis sont tellement devenus attractifs, que pas moins de 90 % de sa population est aujourd’hui étrangère ! », confirme Inès, guide franco-tunisienne, qui vit aussi à Dubaï depuis plusieurs années. Une situation qui vaut également pour les autres pétromonarchies du golf, à l’instar du Qatar, Barhein ou encore Oman, qui hébergent également des communautés « d’expat » non négligeables, représentant jusqu’aux 2/3 de leur population.

Le « dishdash », longue robe blanche que portent les hommes émiratis témoignent des paradoxes d’une ville « monde », certes tournée vers le capitalisme, mais aussi soucieuse de préserver ses traditions.

 800 euros mensuels pour vivre

 A la recherche d’une vie meilleure, ces immigrés originaires des pays du sud, œuvrent souvent dans des secteurs d’activités divers : hôtellerie, transport, BTP,… A l’instar de Souhel, un pakistanais de 34 ans, installé à Dubaï depuis déjà six ans : « Au début, j’ai été agent de sureté, maintenant je suis chauffeur de taxi ». Si les offres d’emploi regorgent à Dubaï, ville-monde en perpétuelle mutation (35 % des grues de la planète se trouveraient dans la cité !), elles proposent toutefois des salaires très bas. « Sur les 12 000 dirams que je réalise par mois, je dois en verser 8 000 à mon employeur. Résultat: il ne me reste plus que 4 000 dirams, soit 800 euros, pour vivre, ce qui est vraiment pas grand chose dans une ville comme celle-ci », confie amèrement Souhel. D’autant que pour générer un tel cash, le jeune homme doit travailler 7j/7 ! « Généralement, je m’offre deux soirs par mois pour décompresser. Mais le mois dernier, je n’ai pu faire qu’une sortie, du coup, je suis vraiment lessivé».

 Atteintes aux droits de l’homme

 C’est dire si derrière les images clichés de Dubaï mêlant grattes ciels monumentaux, centres commerciaux gigantesques et safaris dans le désert, la vie quotidienne pour nombre de ses expatriés est loin d’être rose. « Qui plus est dans un pays autoritaire où le droit du travail est réduit à peau de chagrin », confie discrètement la guide franco-tunisienne. En témoignent les nombreux abus (violences physiques, séquestrations…) pratiquées par certaines familles émiratis à l’encontre de leurs femmes de ménages philippines et sri lankaises, largement signalés par Amesty International. « Il faut travailler dur içi, on n’a pas le choix. Quand mon employeur voit que je rechigne, il me dit: et bien vas t’en, j’en trouverai bien une centaine d’autres pour te remplacer », raconte Souhel qui dit faire face à une vraie « injustice». Au point de vouloir quitter Dubaï pour retourner Pakistan ? « Certainement pas, nuance ce dernier, ici au moins, il y a du travail, alors que chez moi, je n’ai aucune perspective».

A l’hôtel de luxe Zaabel Saray, la grande majorité du personnel est expatriée. Ces trois employées polyvalentes, originaires du Viet-Nam, y travaillent depuis déjà plusieurs mois.

 Un empire dans le désert

 Et c’est bien le créneau sur lequel surfe la mégalopole arabe, distante d’à peine une heure du Pakistan et de deux heures de l’Inde, pour bâtir son empire dans le désert. « Ici, les expatriés sont payés en fonction du niveau de vie de leurs pays respectifs. Ainsi, un Égyptien sera toujours mieux rémunéré qu’un Indien, et ainsi de suite », détaille Inés. Un constat confirmé par Lilly qui vit dans une résidence de travailleurs (loyer payé par l’employeur), partageant sa chambre avec trois autres personnes, une chinoise et deux russes. « Moi je gagne 1 300 dirams par jours, soit 250 euros alors que mes collègues libanaises touchent elles 2 000 dirams ». Et de renchérir: « Oui, le quotidien n’est pas facile, mais au moins je peux envoyer de l’argent à ma famille en Chine. Et puis, j’aime vivre içi, c’est plus confortable et plus sûr que dans mon pays».

Des discours angéliques qui ne peuvent toutefois éclipser le statut de « citoyen de seconde zone » auquel sont soumis, aujourd’hui encore, Lilly comme les autres. Inès raconte: « quand on est expat, qui plus est originaire du tiers monde, gare à ne pas être impliqué dans le moindre incident avec des locaux, ne serait-ce qu’un accrochage en voiture sans gravité. Car vous pouvez être envoyé illico en prison, sans le moindre jugement, et ce même si vous n’êtes pas  fautif». De quoi donner froid dans le dos…

Written by MinoriTerres

juillet 1, 2012 at 11:16