Famadihana : un rite funéraire toujours cher aux franco-malgaches

Chaque année, des familles franco-malgaches retournent dans leur pays d’origine pour célébrer le Famadihana. Un rite funéraire animiste qui a su traverser les âges, malgré la colonisation européenne, les conversions forcées et les migrations.

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Minorité post-coloniale, les Français d’origine malgache préservent – pour la plupart – des liens forts avec leur ile d’origine, nichée au cœur de l’océan Indien. Car celle-ci recèle un patrimoine culturel et humain des plus singuliers. Des tribus indonésiennes et malaises venues peupler l’Ile Rouge dès le 10 ème siècle, aux peuples d’Afrique de l’Est envoyés de force sur ce territoire lors des traites négrières arabes, puis européennes, l’identité malgache se décline plus que jamais au pluriel, à Madagascar comme dans la diaspora.

Croyances à caractère animiste

Partout dans le monde, les minorités malgaches – surtout celles issues des ethnies “reines” du centre de l’Ile, à l’instar des Betsileo et des Merina – ont su préserver leurs croyances ancestrales à caractère animiste. Ainsi, nombre de familles franco-malgaches retournent chaque année dans leur pays d’origine pour célébrer le Famadihana : un rite funéraire animiste qui a su traverser les âges, malgré la colonisation européenne, les conversions forcées au christianisme et à l’islam et les migrations.

D’une durée de deux jours, cette cérémonie funéraire, plus connue sous le nom de « retournement des morts » a pour objectif d’honorer, tous les cinq à dix ans environ, les ancêtres disparus. Les descendants achètent alors du linceul pour recouvrir les corps de leurs défunts. D’une portée très symbolique, cette cérémonie à la fois émouvante et joyeuse génère une activité à la fois économique et culturelle dans le village où se tient l’évènement: marchés, danses et chants effectués par des artistes ambulants traditionnels, appelés les « piragasy ».

Célébrer les défunts

A travers cette fête, on comprend surtout que la place accordée aux morts dans la société malgache est très différente de celle accordée par les pays occidentaux. Alors qu’en Europe ou aux Etats Unis, le décès reste un évènement tabou, particulièrement gênant, au point d’être ignoré, nié, à Madagascar, il suscite une véritable célébration. Une manière sans doute plus saine de faire son deuil et de poursuivre sa vie.

De l’universalisme français au soubassement ethnique

L’ancien statut « d’indigène » des populations noires et arabes durant la colonisation influence largement les clichés racistes dont elles sont aujourd’hui victimes en France. Toutefois, des facteurs plus antérieurs conditionnent également l’existence de tels préjugés. Analyse.

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(texte) Ignorants, paresseux, voleurs : les clichés racistes à l’encontre de certaines minorités françaises, seraient-ils le pur produit de l’expérience coloniale hexagonale ? Pour Nicolas Bancel, professeur à l’Université Strasbourg II Marc Bloch, « les préjugés des colons français à l’encontre des populations « indigènes » n’ont certainement pas disparu subitement après la décolonisation. D’où une possible réactivation de cet imaginaire colonial aujourd’hui en France ».

Des reliquats qui se traduiraient, entre autres, par la survivance du mythe victimaire de la femme arabe ou musulmane, tour à tour prisonnière dans son harem puis de son voile. « L’ultra médiatisation en France de Sakineh Mohammadi Ashtiani, cette iranienne condamnée à mort pour adultère, en constitue un exemple flagrant, lance Azadeh Kian, professeure de sociologie et responsable du Centre d’Enseignement, de Documentation et de Recherches pour les Études Féministes (Université Paris 7-Diderot), car elle représente le personnage souhaité de la victime musulmane passive, à sauver du carcan d’une société jugée arriérée. Et ce, a contrario de toutes les prisonnières politiques iraniennes luttant activement pour leur liberté, passées sous silence dans les médias occidentaux».

Stéréotypes coloniaux

Une opinion largement partagée par Salima Amari, doctorante, chargée de cours à l’université Paris 8 : « Comme à l’époque coloniale, la femme orientale est aujourd’hui encore représentée comme une victime soumise et inférieure, potentiellement battue, mariée de force ou contrainte à porter le voile. Une vision tellement monolithique et paternaliste de la musulmane assujettie au pouvoir masculin qu’il est impensable d’imaginer que certaines d’entre elles, même voilées, puissent être homosexuelles ». Des stéréotypes coloniaux également perceptibles dans les discours actuels de certaines féministes françaises. « Pour nombre d’entre elles, la femme musulmane doit être émancipée malgré elle. D’où leur soutien inconditionnel à la loi récente sur l’abrogation du voile », déplore Esther Benbassa.

Remise au goût du jour, la traditionnelle « mission civilisatrice » de la France, largement empreinte d’idéologie coloniale, constituerait, ainsi, le point de départ d’un racisme typiquement hexagonal… Une théorie nuancée toutefois par certains chercheurs à l’instar de Sylvie Thénault, chargée de recherche au Centre d’histoire sociale du XXe siècle. En effet, cette dernière souhaite mettre en garde contre une lecture simpliste d’un tel processus, en pointant notamment du doigt l’amalgame fait entre généralisation des CRA (Centres de rétention administratifs) et les pratiques d’internement colonial en Algérie. Selon elle, ces centres seraient davantage le fruit d’une politique française plus ancienne d’enfermement des « indésirables » (prostituées, vagabonds, etc.).

« Certes, l’étude des traces post coloniales dans notre société constitue une démarche légitime et pertinente, d’autant qu’elle intervient en réponse à une absence totale de réflexion en France sur les effets du colonialisme, note la chercheuse, Toutefois, gare à ne pas noyer la question complexe et actuelle des racismes dans le seul post colonialisme, car il existe un panel de manifestations violentes, nationalistes et xénophobes dans notre pays qui dépasse ce strict cadre».

Antisémitisme et romophobie

Exemple probant : le fameux discours de Grenoble survenu en plein été 2010, durant lequel l’ex-président Nicolas Sarkozy s’en était ouvertement pris aux Roms. « Le phénomène de romophobie comme celui de l’antisémitisme montrent que le racisme en France n’est pas aujourd’hui exclusivement dirigé contre les seules ex-populations coloniales, même si ces dernières y sont bien souvent les plus exposées aujourd’hui. D’où la pertinence de déconstruire cette idée de continuité parfaite entre la période coloniale et notre société actuelle», indique Vincent Geisser, qui évoque un processus typiquement xénophobe de construction d’un autre, considéré comme impur, qu’il soit juif, tsigane ou musulman”. Un processus qui relèveraient davantage “d’un soubassement ethnique de l’universalisme français. Autrement dit d’un rapport très spécifique, à la fois mythique et imaginaire, à l’identité française largement antérieur aux temps coloniaux». Un racisme « à la française » bien plus structurel qui logerait finalement tous les minorités à la même enseigne. De quoi donner à réfléchir…

Juifs et Musulmans : comment vivre son homosexualité

 

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Interview

Frank Jaoui, porte-parole du Beit Haverim, groupe juif gay et lesbien de France 

Nassreddine Errami, porte-parole de MIF, Musulmans Inclusifs de France et coordinateur de HM2F, Homosexuels Musulmans de France

– Quand on est juif ou musulman, faut-il encore cacher son homosexualité ?

FJ : Être juif et gay, a longtemps été dur à concilier. Il y a une quinzaine d’années encore, certains rabbins disaient, «Il n’y a pas de ça chez nous». Mais les tabous commencent à être levés. Les jeunes homos vivent mieux dans leurs familles. Notre communauté s’organise, surtout autour du Beit Haverim qui a pris son essor dans les années 90.

NE : A un stade d’organisation embryonnaire, l’islam de France doit encore se structurer au delà des influences extra-françaises (Maroc, Algérie, Turquie etc.). Notre mouvement MIF œuvre pour faire émerger unvision inclusive en rupture avec les discours théologiques machistes. Tandis que le collectif HM2F accueille des jeunes en détresse pour les aider à réconcilier leur foi et leur sexualité.

Mais notre combat ne se réduit pas à la lutte contre l’homophobie. Par exemple, HM2F est membre fondateur du collectif MTE (Mamans toutes égales) qui se bat contre les discriminations touchant les femmes musulmanes voilées comme leur exclusion des sorties scolaires de leurs enfants.

Comment se portent les relations entre juifs et musulmans gays ?

NE : Nous œuvrons pour un dialogue interreligieux.  Pour rapprocher les deux communautés, un voyage au Proche-Orient a été organisé en 2011. Un moyen de favoriser le vivre ensemble, au delà de tel ou tel conflit géopolitique.

FJ : Nos liens ont toujours été forts. Auparavant, les tea dance du Beit Haverim, célébrant les grandes fêtes du judaïsme, réunissaient juifs et musulmans. Aujourd’hui, la mixité y est moins flagrante. Car les musulmans ont désormais leurs propres événements. Le conflit a aussi un impact. Nous sommes à l’avant-garde pour lutter contre son importation. Car ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous divise.

Une soirée à la Mutinerie…

«Ici, je peux au moins faire des rencontres». Zora, jeune cadre algérienne, vient souvent à la Mutinerie, bar lesbien en plein cœur de Paris quand elle est de passage dans la capitale. «Ça me change d’Alger car, là bas, je dois cacher mon homosexualité, mes parents ne sont même pas au courant». La ville lumière, havre de paix pour les jeunes homos ? «Pas vraiment, répond Hinde, Française, quand t’es lesbienne et, qui plus est d’origine marocaine, comme moi, tu ne fais pas partie de la norme blanche-hétérosexuelle». Contrairement à Zora, Hinde a révélé son orientation sexuelle à ses parents. «Sur le coup, ma mère a failli s’évanouir. Depuis, elle est dans le déni. Mais comment puis-je demander à une femme religieuse de 60 ans d’accepter mon mode de vie ? Au moins, elle n’a pas coupé les ponts». Aujourd’hui, Hinde sort avec Céline, originaire du Havre. Elle aussi a fait son coming-out. «Mes parents l’ont mieux pris. Ma mère m’a sorti : c’est sans doute à cause de tous ces discours féministes», sourit Céline. L’une comme l’autre trouvent que la mixité interculturelle est assez répandue chez les couples lesbiens. «Comme on vit la même stigmatisation, on est plus enclines à l’ouverture, analyse Hinde, mais les fachos, il y en a partout, même chez les homos”.

“Sannois, ce n’est pas une ville d’extrême-droite”

Dans le Val d’Oise (95), Sannois mêle à la fois belles demeures bourgeoises et cités HLM. Reportage dans une ville un peu “bourge”, mais pas trop, de la grande banlieue parisienne.

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Dans le centre de Sannois (95), ville « à la campagne » de 26 000 habitants, nichée au cœur de la vallée de Montmorency, se juxtaposent grands immeubles et petites maisons résidentielles. Un contraste,  qui à première vue ne saute pas aux yeux, tant la politique du maire de droite, s’est centrée sur l’agencement d’un centre ville « préservé » et « protégé ». « Les immeubles du centre ont été rénovés, et des grillages ont été installés un peu partout pour mettre fin aux allées et venues » explique Rachid, un étudiant à l’Essec. Le jeune homme, qui habitait lui-même à Sannois, dans ce qui s’appelait auparavant « la cité du centre » a aujourd’hui déménagé à Argenteuil. « Je ne sais pas si je suis vraiment issu d’un quartier populaire, tant il me paraît difficile de définir ce qu’est une cité » explique le jeune homme.

 

A côté de la mairie, des jeunes assis sur des marches demandent régulièrement  des cigarettes aux passants. Ils semblent exaspérer bon nombre de Sannoisiens. « Un jeune s’est fait agresser l’autre jour parce qu’il a refusé de donner son téléphone portable à un voyou » explique une vieille dame habitant dans un quartier pavillonnaire à deux pas des grands immeubles du centre ville. « Il n’y a qu’une rue à franchir pour se retrouver parmi ces jeunes » renchérit la vieille dame qui refuse de dire pour qui elle a voté, tout en déclarant ne pas être de gauche.  «  Hormis le centre ville, c’est la même logique un peu partout dans cette ville. La mairie a laissé les cités s’installer à la périphérie », explique Florian. Ce jeune qui travaille en intérim, habite très loin du centre, dans une grande maison coincée entre la cité Verte et la cité Soleil. « On n’a jamais vraiment eu d’emmerdes içi. Sannois est une ville plutôt calme. Le vrai problème c’est qu’il n’y a absolument rien à faire, particulièrement dans mon quartier. Pas de commerces, pas de services publics, rien. Je me demande même si les vieux qui habitent dans les maisons en face, autant que les jeunes qui habitent dans les cités à côté, ont déjà mis un pied à Paris ».

Le quartier derrière la gare est le plus riche de la ville. Les propriétés gigantesques, cachées derrières de hauts portails, succèdent les unes aux autres. Pourtant juste à proximité, à la limite de Saint-Gratien et d’Argenteuil, se dresse la cité des Buissons. Un tout nouveau décor, présentant des tours particulièrement délabrées, s’impose. Il y a plusieurs années, des jeunes issus de cette cité, s’étaient même battus avec ceux des quartiers résidentiels. L’objectif était de leur piquer leurs vélos. « Même s’ils ne vivent pas ensemble ces jeunes se connaissent tous, car ils sont sectorisés dans la même école » explique Florian. « Mais aujourd’hui, les familles aisées de la ville inscrivent de plus en plus leurs enfants à Notre-Dame, l’école privée du centre ville ». Dans ces quartiers résidentiels, Sarkozy est largement arrivé en tête au premier tour, si l’on en croit le dépouillement de dimanche dernier. En 2002, c’était le Front national qui avait atteint un taux record. « Mais cette ville n’est pas d’extrême droite » assure Florian. Il est vrai que dans le souterrain de la gare, on a pu voir récemment inscrit en caractères très visibles « A mort Le Pen, A mort les Juifs ». Le lendemain, le maire de la ville s’était empressé de tout faire disparaître.

Religion en entreprise : le pragmatisme sans la maladresse

Alors que le fait religieux se taille une place grandissante au travail, difficile pour certains managers d’appréhender avec justesse les cas « borderline » à la limite de l’intégrisme. Encore faut-il agir avec courage et fermeté sans céder aux amalgames.

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Après la polémique du burkini de l’été 2016, place à celle des crèches de Noël dans les mairies. Alors que les crispations identitaires – surtout autour de la religion – rythment à fond le quotidien des Français, force est de constater qu’un tel phénomène est loin d’épargner le monde de l’entreprise. Demande d’absence, aménagement du temps de travail…, le fait religieux se taille une place tout aussi forte au bureau. Pour preuve : l’inflation de guides de bonnes pratiques édités par le ministère du travail, certains syndicats, etc., pour déminer les tensions croissantes autour de la religion en entreprise. «Le fait religieux au travail est une réalité que rencontrent de plus en plus de nos équipes. En progression, ces manifestations restent peu fréquentes et, dans l’immense majorité des cas, ne génèrent pas de conflit. Mais certains situations – comme le refus de mixité – percutent nos représentations et nos valeurs », écrit d’emblée Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT dans un guide du syndicat publié fin 2015.

10 % de managers dépassés

La dernière étude de l’institut Randstad et l’Observatoire du Fait Religieux en Entreprise (OFRE), parue en septembre 2016, confirme un tel constat : près de 2/3 des salariés ont observé cette année plusieurs manifestations du fait religieux contre 50 % en 2015. Ainsi, pour la première fois en quatre ans, la part des managers rencontrant régulièrement le fait religieux au travail est majoritaire. « C’est la preuve de la banalisation de la place de la religion au bureau qui intègre le registre des demandes managériales classiques », commente Laurent Morestain, secrétaire général du groupe Randstad France tout en rappelant que « les cas conflictuels représentent toujours moins d’un fait religieux au travail sur dix ». En effet, dans 91 % des cas, ces convictions religieuses au bureau – qui concernent à 99 % l’islam – « s’expriment par des requêtes et pratiques personnelles qui n’entravent pas le travail, comme les demandes d’absence pour une fête religieuse ou d’aménagement du temps de travail, le port de signes ostentatoires et les prières pendant les pauses », détaille Lionel Honoré, professeur à l’université de la Polynésie Française et directeur de l’OFRE. En revanche, – et c’est là que le bât blesse -, les 9 % de cas conflictuels, certes minoritaires, ont largement grimpé en trois ans (équivalent à 2 % en 2013).

Quelle liberté religieuse ?

Autant de situations problématiques – prosélytisme, refus de travailler avec une femme, de réaliser certaines tâches, etc. – qui donnent du fil à retordre à certains managers. « 10 à 12 % d’entre-eux se disent totalement dépassés par ces revendications, signe que ce problème de fond – au-delà des polémiques ambiantes – pose  question dans l’entreprise et doit donc être pris à bras le corps par le management», analyse le chercheur. Mais comment gérer avec justesse de tels conflits en évitant toute maladresse ou pire encore les amalgames ? « Cela suppose d’agir avec courage et fermeté face aux cas inacceptables, mais aussi de faire preuve de pragmatisme, d’ouverture d’esprit et de respect des personnes pour résoudre de manière apaisée des situations qui, au quotidien, sont encore peu conflictuelles », estime Lionel Honoré, pour qui « la première question qu’un manager doit se poser face à l’affirmation d’une pratique religieuse d’un collaborateur est, ‘est-ce que cela nuit à la bonne réalisation du travail et au vivre-ensemble dans l’entreprise’ ? ». Pour faire la différence entre ce qui relève du radicalisme religieux et de demandes ayant trait au savoir managérial classique, la connaissance approfondie du cadre légal s’impose bien sûr comme un pré-requis de taille. Car en effet, a contrario des services publics, les sociétés privées ne sont pas tenues à l’obligation de laïcité et de neutralité, la seule limite à la liberté religieuse de leurs employés étant le «trouble objectif» au bon fonctionnement de l’entreprise.  

Climat de repli

On l’aura compris, le port du voile dans une start-up n’est en rien contraire à la loi. « Par contre, les abus du droit d’expression dans l’entreprise prenant la forme d’actes de prosélytisme sur d’autres salariés sont manifestement constitutifs de faute grave », indique Eric Rocheblave, avocat en droit social, en citant un arrêt de jurisprudence du 31 mai 2016 de la Cour d’appel de Douai. Alors que l’entreprise n’échappe plus à la politisation croissante du religieux, « on voit bien que face à un tel phénomène grandissant au travail, c’est bien la place des religions en général dans la société qui se pose », souligne Lionel Honoré. Preuve en est avec l’imbroglio judiciaire des derniers mois sur la présence des crèches de Noël dans les mairies, suite à deux arrêts diamétralement opposés rendus par deux cours administratives d’appel et -in fine- leur autorisation « sous conditions » par le Conseil d’Etat. Un vaste sujet tout aussi sulfureux chez les politiques de droite comme de gauche. Ainsi, un article déjà polémique de la future loi travail prévoit que le règlement intérieur des entreprises puisse «contenir des dispositions inscrivant le principe de neutralité et restreignant la manifestation des convictions des salariés». Faut-il vraiment légiférer en la matière au risque de créer, plus encore, de clivages ? 65 % des salariés français y sont opposés, d’après l’étude Randstad / OFRE, se déclarant plus ouverts à des réponses au cas par cas aux demandes des collaborateurs, plutôt qu’à une neutralité religieuse imposée par la direction. Pas sûr que cette position mesurée suffise à convaincre face au climat actuel de repli et de surenchère politique dans un contexte sécuritaire dégradé…

L’enseignement des faits religieux, clé du vivre ensemble

Les tragiques attentats des dernières années, sur le sol français, ont remis la question sur le tapis : faut-il imposer l’enseignement des faits religieux à l’école pour couper court aux préjugés racistes et dérives sectaires ? Une hérésie, selon les tenants d’une laïcité dogmatique. Loin des querelles idéologiques, quelques initiatives émergent sur le terrain.

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Les animateurs rappellent les règles du jeu : «Si vous trouvez la réponse, vous ferez gagner trois points à à votre équipe. Premier indice : c’est une ville importante pour les chrétiens. Elle est en Italie». Les enfants notent illico sur leurs cahiers, se concertent, puis lèvent fébrilement la main pour répondre. La scène se déroule à l’école Maurice d’Ocagne, dans le 14e arrondissement de Paris. Des élèves de CE2 jouent à l’Arbre à Défis, un jeu conçu par l’association Enquête comme une initiation ludique au fait religieux et à la laïcité. Une démarche qui n’a rien d’anodin tant elle soulève un débat remis à l’ordre du jour de nos décideurs politiques depuis les attentats des dernières années : faut-il favoriser une éducation laïque aux faits religieux ? Avancé comme une nécessité par le gouvernement qui a multiplié les annonces en la matière (voir encadré), le déploiement d’un tel enseignement n’est pas une affaire neuve. Il constitue depuis plusieurs années le cheval de bataille de quelques associations. Comme Enquête, qui travaille depuis 2010 à la création d’outils éducatifs «permettant aux enfants d’appréhender la question des religions et des origines sur un mode apaisé, dans un environnement qui ne l’est pas toujours», développe Marine Quenin, déléguée générale de l’association.

Rien d’étonnant à ce que le multiculturel XIXème arrondissement constitue l’un des terrains de prédilection de la structure. Elle y organise un atelier pour des élèves de primaire dans un centre social, rue de Crimée. «Au départ, il fallait gérer quelques résistances et amalgames de la part des enfants, relate Coline Pelissier, animatrice de l’atelier. Grâce au dialogue, j’ai fini par les convaincre.»Ressenti identique chez Lola Petit, doctorante à l’EPHE, École pratique des hautes études, en charge d’une thèse sur l’enseignement des faits religieux et de la laïcité en partenariat avec Enquête. «Sur le terrain, on voit qu’il faut déconstruire pas mal d’idées reçues, notamment cette logique du nous contre eux parfois très ancrée», constate la chercheuse qui anime un atelier expérimental avec cinq adolescentes de quatrième, du quartier de Belleville. Elles y réalisent un travail de recherche sur la thématique de leur choix : Pourquoi existe-t-il des jours fériés chrétiens dans la France laïque ? Deux participantes, Imenne et Djenneba, racontent leur expérience : «On trouvait injuste qu’il n’y ait pas de jours fériés venus des autres croyances. Ca nous permet de mieux connaître l’histoire de France et des autres religions. Et de voir des points communs avec l’islam, notre religion, celle qu’on connaît le mieux».

Mais, en dépit d’un fort contexte islamophobe, ces ateliers seraient-ils uniquement voués à l’éducation et la sensibilisation de jeunes musulmans des quartiers populaires ? Voila une question que l’on doit se poser, tant la ghettoïsation d’un tel enseignement risquerait de dévoyer la vocation même de la démarche, à savoir, couper court au préjugés racistes. Si on laisse penser, après les attentats de Paris ou encore de Nice, que seuls les musulmans ont des difficultés à appréhender le pluralisme, ne crée-t-on pas, in fine, plus de stigmatisation encore, dans une France gangrenée par la montée de l’extrême droite ? «C’est loin d’être notre objectif, commente la déléguée générale d’Enquête, qui milite précisément pour désenclaver cet enseignement. Oui la promotion de la mixité devrait concerner tout le monde. Toutefois, nous ne sommes pour l’heure majoritairement financés que pour agir dans les quartiers politique de la Ville où résident des populations souvent de confession musulmane». Ainsi, sur les quinze ateliers dispensés par Enquête, quelques uns seulement se déroulent dans des quartiers majoritairement «blancs».

Alors comment combler un tel hiatus ? «Pour démocratiser cet enseignement, la gageure serait de l’imposer dans toutes les écoles et non plus le réserver, comme aujourd’hui, à un cadre péri ou extra scolaire», répond Marine Quenin. Ce qui n’est pas une mince affaire ! Surtout dans un pays qui commence tout juste à prendre conscience de l’enjeu d’un tel chantier éducatif. On l’aura compris, le débat porte moins sur la légitimité de cet enseignement, malgré quelques levées de boucliers, que sur son contenu véritable (voir encadré) ainsi que son mode de déploiement au sein de l’école : faire participer les seuls établissements volontaires ?

Autre question phare : faut-il faire de cet enseignement une matière à part ou, au contraire, le connecter à d’autres disciplines (français, histoire…) pour qu’il soit plus parlant aux élèves ? «Pour l’heure, l’importance accordée aux faits religieux dans les programmes reste limitée avec un manque de cohérence et de continuité d’une année sur l’autre», constate Philippe Gaudin, agrégé de philosophie, et responsable de formation à l’Institut européen des sciences des religions. De quoi faire réagir Michel Lussault. Pour le conseiller supérieur des programmes, un tel enseignement existe déjà : «Les faits sont inculqués, notamment au collège, dans le cadre des cours d’histoire, de français ou d’art». Un constat nuancé par Philippe Gaudin : «Cet enseignement reste fragmenté, particulièrement en histoire, à l’occasion de leçons sur la naissance des grands monothéismes, contrairement à d’autres pays européens plus enclins à traiter de telles questions au sein d’une discipline spécifique ayant une dimension anthropologique ou éthique». La cause ? L’histoire même de l’école française, celle de Jules Ferry «qui s’est construite sur une séparation stricte avec la religion. De quoi générer, aujourd’hui encore, une méfiance d’une part de la classe politique et du corps enseignant à l’égard d’une véritable éducation -même- laïque au fait religieux», déplore ce dernier, rappelant que la laïcité n’interdit en rien un tel apprentissage.

Autre élément clé du débat : faut-il restreindre cet enseignement au collège et lycée ou l’intégrer dès l’école primaire comme le préconise Enquête ? «Oui, il faut l’initier dès l’âge de sept ans environ, confirme Marine Quenin, quand les enfants ont encore plus de questions que de certitudes. À la préadolescence, période d’affirmation, il est déjà trop tard». Certains établissements ont pris à bras le corps un tel chantier à l’instar de l’école élémentaire du 17 rue de Tanger (XIXème arrondissement) qui initie aux faits religieux et à la laïcité dès le… CP ! Dans la classe d’Aurélien Brendel, professeur des écoles impliqué dans la démarche, les enfants de six/sept ans ont bénéficié début 2015 d’un atelier hebdomadaire mêlant séances de lecture, analyse d’œuvres d’art et discussions philosophiques sur les récits de création grecs, égyptiens, sans oublier ceux de la Bible et du Coran. «Exit le cours magistral, c’est un moment d’échanges où les élèves -assis en rond- peuvent interagir librement et développer leur esprit critique sur un sujet aussi passionnel et intime que les croyances religieuses», commente le professeur des écoles, rappelant que ce projet l’a aussi aidé à se remettre en question. «En tant qu’athée, j’ai développé un tel discours critique vis-à-vis des religions que j’ai fini par associer laïcité à rejet du religieux. Une analyse erronée ! Aujourd’hui, j’ai appris à me sentir légitime pour aborder ce sujet en classe».

Pour que les enseignants dépassent leurs craintes et a priori face à un enseignement si complexe, encore faut-il les accompagner sur le terrain ! Un appui essentiel dont a pu profiter Aurélien Brendel, au travers d’outils pédagogiques élaborés par le directeur de l’école primaire, Laurent Klein, initiateur du projet. «Les profs ont besoin d’être formés à ces sujets très tabous, dont ils n’oseront pas s’emparer naturellement alors qu’il constitue, pourtant, une clé du vivre ensemble»rappelle le directeur qui, depuis plusieurs années, bataille aux côtés de l’inspectrice de la circonscription 19D, Mariannick Dubois Lazzarotto, pour impulser cette prise de conscience au sein du corps enseignant. À Paris, elle a été la première inspectrice de l’Éducation Nationale à proposer des modules sur l’enseignement laïc des faits religieux dans la formation officielle des instituteurs et des professeurs d’école. Plus encore après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, elle a organisé avec les moyens du bord une formation en urgence. «J’ai convoqué les directeurs et enseignants de ma circonscription pour leur rappeler avec force la nécessité de s’atteler à cet enseignement qui intéresse les enfants, mais fait encore trop peur aux adultes». Sans doute un premier pas vers une laïcité plus inclusive…

“Le racisme anti-arabe a muté en racisme anti-musulman”

Historien et professeur des universités, Benjamin Stora revient sur ce dernier siècle d’immigration maghrébine en France, de l’arrivée des travailleurs « indigènes », après la première guerre mondiale, à la construction, dans les années 2000, d’une communauté musulmane.

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Dans les discours médiatiques et politiques, on a le sentiment que l’islam apparaît seulement aujourd’hui en France. Qu’en est-il réellement ?

Remettons les pendules à l’heure : la présence notable de musulmans en France remonte aux années 20 ! Avec l’arrivée de 100 000 travailleurs « indigènes » algériens, essentiellement originaires de Kabylie. Très vite, ils épousent la carte de l’industrialisation  de la France (régions parisienne, lyonnaise, marseillaise, Nord Pas-de-Calais…), oeuvrant entre autres dans le secteur de la métallurgie. C’est aussi à cette période que La Grande Mosquée de Paris est édifiée (en 1926), ainsi que l’hôpital franco-musulman de Bobigny en 1935, le premier carré musulman en 1937… Sous bon nombre d’aspects, cette immigration de travail était comparable aux autres vagues migratoires européennes, espagnoles, italiennes ou polonaises, venues pour reconstruire le pays. C’est bien pourquoi, personne ne parlait à l’époque de communauté musulmane mais de travailleurs nord-africains.

Pourtant, l’arrivée de ces « indigènes » se distingue largement, in fine, des immigrations sud-européennes…

En effet. Mais, au départ, cette immigration maghrébine fut d’abord examinée sous l’angle social et non religieux. D’ailleurs, beaucoup de ces ouvriers algériens, encartés au PCF ou à la CGT, avaient des pratiques religieuses peu rigoureuses. Toutefois, cela ne retire en rien leur singularité par rapport aux immigrés espagnols ou italiens de l’époque. Car non seulement ces travailleurs étaient de culture et de religion musulmane, mais en tant qu’ « indigènes », ils portaient aussi le poids de la colonisation, de la domination française. D’où le paradoxe de leur condition : ils n’étaient ni français, ni étrangers, parce que l’Algérie, c’était la France et qu’ils n’avaient pas le droit de vote.

A quel moment cette population s’installe-t-elle durablement en France ?

A partir des années 50, période durant laquelle le nombre d’immigrés algériens en France double, atteignant jusqu’à 350 000 personnes pendant la guerre d’Algérie. Fait nouveau : il ne s’agit plus exclusivement d’une immigration masculine, car les familles rejoignent peu à peu leurs proches dans l’exil*. Une évolution encadrée par l’avènement en 1974 de la politique de regroupement familial voulue par le gouvernement Chirac. Dès lors, le retour de cette population, dont la présence en France était perçue comme  temporaire, n’est plus envisageable. Durant cette période, le nombre d’immigrés algériens atteint déjà le million, bientôt rejoints par de nombreux migrants marocains et tunisiens. Pour les uns comme les autres, c’est l’assimilation, qui prédomine. Et ce, en gardant dans la sphère privée leurs pratiques religieuses et culturelles, leurs convictions politiques, etc. Une donne qui évoluera avec la naissance des enfants et petits-enfants issus de cette immigration

Qu’est-ce qui va changer justement pour ces nouvelles générations nées ici ?

Citoyens français à part entière, ils ont conscience d’appartenir à une catégorie cantonnée en bas de l’échelle sociale depuis plusieurs décennies. D’où leur engagement pour une plus grande égalité des droits comme lors de la « marche des beurs » organisée en 1983. En parallèle de ces mouvements citoyens et antiracistes, se développent, à partir des années 80/90, un panel de politiques dites « d’intégration » à vocation sociale ou éducative menées par les pouvoirs publics. Certaines échouent, d’autres réussissent partiellement. Mais elles sont souvent remises en question face à une problématique identitaire qui se profile parmi les enfants d’immigrés: celle de la transmission. Si une véritable quête des origines refait surface chez ces derniers, elle vient toutefois se heurter à une histoire encore taboue : celle de la colonisation française et surtout la guerre d’Algérie aux répercussions terribles en métropole (couvre feu pour les immigrés algériens, exécution d’une dizaine d’entre eux à Paris lors d’une manifestation pacifiste organisée en 1961…)

Une meilleure gestion des questions coloniales constituerait peut-être une piste pour favoriser aujourd’hui le vivre ensemble…

En effet, il plane toujours au sein d’une partie de la société française un refus d’assumer la guerre d’Algérie, ce qui est parfois mal vécu dans les quartiers. En témoigne par exemple la levée de boucliers menée en 2010 contre le film « Hors-la-loi », de Rachid Bouchareb, avant même sa projection en compétition au Festival de Cannes. Mais au delà de ces tensions autour de la mémoire « franco-algérienne », je pense que la situation actuelle est plus complexe encore à analyser, tant elle mêle plusieurs aspects politiques. En effet, il est difficile de séparer ce qui relève de l’histoire coloniale française de ce qui relève des évènements internationaux contemporains. A ce titre, le conflit israélo-palestinien joue un rôle important, tout comme l’islamisme radical s’imposant sur le devant de la scène, et impactant tout autant la société française. D’ailleurs, depuis plus de dix ans, on voit bien que les français d’origine maghrébine sont désignés par une nouvelle expression : celle de « communauté musulmane ».

Le racisme anti-arabe des années 70 a d’ailleurs muté aujourd’hui en racisme « anti-musulman »…

Effectivement. D’autant que les revendications politiques des enfants d’immigrés prennent, elles aussi, en parallèle une tournure plus religieuse (construction de mosquées, etc.) depuis les années 2000. Cela induisant un débat sans fin autour de l’islam et de sa visibilité. Mais ces sentiments de crainte, d’hostilité à l’égard de l’islam, se nourrissent, là encore, d’évènements politiques extérieurs. A l’instar des révolutions arabes qui inquiètent en France en produisant toujours plus de stéréotypes et fantasmes sur le musulman.