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Le blog des minorités et des appartenances ethniques

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« Le racisme anti-arabe a muté en racisme anti-musulman »

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OLYMPUS DIGITAL CAMERAHistorien et professeur des universités, Benjamin Stora revient sur ce dernier siècle d’immigration maghrébine en France, de l’arrivée des travailleurs « indigènes », après la première guerre mondiale, à la construction, dans les années 2000, d’une communauté musulmane.

Dans les discours médiatiques et politiques, on a le sentiment que l’islam apparaît seulement aujourd’hui en France. Qu’en est-il réellement ?

Remettons les pendules à l’heure : la présence notable de musulmans en France remonte aux années 20 ! Avec l’arrivée de 100 000 travailleurs « indigènes » algériens, essentiellement originaires de Kabylie. Très vite, ils épousent la carte de l’industrialisation  de la France (régions parisienne, lyonnaise, marseillaise, Nord Pas-de-Calais…), oeuvrant entre autres dans le secteur de la métallurgie. C’est aussi à cette période que La Grande Mosquée de Paris est édifiée (en 1926), ainsi que l’hôpital franco-musulman de Bobigny en 1935, le premier carré musulman en 1937… Sous bon nombre d’aspects, cette immigration de travail était comparable aux autres vagues migratoires européennes, espagnoles, italiennes ou polonaises, venues pour reconstruire le pays. C’est bien pourquoi, personne ne parlait à l’époque de communauté musulmane mais de travailleurs nord-africains. 

Pourtant, l’arrivée de ces « indigènes » se distingue largement, in fine, des immigrations sud-européennes…

En effet. Mais, au départ, cette immigration maghrébine fut d’abord examinée sous l’angle social et non religieux. D’ailleurs, beaucoup de ces ouvriers algériens, encartés au PCF ou à la CGT, avaient des pratiques religieuses peu rigoureuses. Toutefois, cela ne retire en rien leur singularité par rapport aux immigrés espagnols ou italiens de l’époque. Car non seulement ces travailleurs étaient de culture et de religion musulmane, mais en tant qu’ « indigènes », ils portaient aussi le poids de la colonisation, de la domination française. D’où le paradoxe de leur condition : ils n’étaient ni français, ni étrangers, parce que l’Algérie, c’était la France et qu’ils n’avaient pas le droit de vote. 

A quel moment cette population s’installe-t-elle durablement en France ?

A partir des années 50, période durant laquelle le nombre d’immigrés algériens en France double, atteignant jusqu’à 350 000 personnes pendant la guerre d’Algérie. Fait nouveau : il ne s’agit plus exclusivement d’une immigration masculine, car les familles rejoignent peu à peu leurs proches dans l’exil*. Une évolution encadrée par l’avènement en 1974 de la politique de regroupement familial voulue par le gouvernement Chirac. Dès lors, le retour de cette population, dont la présence en France était perçue comme  temporaire, n’est plus envisageable. Durant cette période, le nombre d’immigrés algériens atteint déjà le million, bientôt rejoints par de nombreux migrants marocains et tunisiens. Pour les uns comme les autres, c’est l’assimilation, qui prédomine. Et ce, en gardant dans la sphère privée leurs pratiques religieuses et culturelles, leurs convictions politiques, etc. Une donne qui évoluera avec la naissance des enfants et petits-enfants issus de cette immigration

Qu’est-ce qui va changer justement pour ces nouvelles générations nées ici ?

Citoyens français à part entière, ils ont conscience d’appartenir à une catégorie cantonnée en bas de l’échelle sociale depuis plusieurs décennies. D’où leur engagement pour une plus grande égalité des droits comme lors de la « marche des beurs » organisée en 1983. En parallèle de ces mouvements citoyens et antiracistes, se développent, à partir des années 80/90, un panel de politiques dites « d’intégration » à vocation sociale ou éducative menées par les pouvoirs publics. Certaines échouent, d’autres réussissent partiellement. Mais elles sont souvent remises en question face à une problématique identitaire qui se profile parmi les enfants d’immigrés: celle de la transmission. Si une véritable quête des origines refait surface chez ces derniers, elle vient toutefois se heurter à une histoire encore taboue : celle de la colonisation française et surtout la guerre d’Algérie aux répercussions terribles en métropole (couvre feu pour les immigrés algériens, exécution d’une dizaine d’entre eux à Paris lors d’une manifestation pacifiste organisée en 1961…)

Une meilleure gestion des questions coloniales constituerait peut-être une piste pour favoriser aujourd’hui le vivre ensemble…

En effet, il plane toujours au sein d’une partie de la société française un refus d’assumer la guerre d’Algérie, ce qui est parfois mal vécu dans les quartiers. En témoigne par exemple la levée de boucliers menée en 2010 contre le film « Hors-la-loi », de Rachid Bouchareb, avant même sa projection en compétition au Festival de Cannes. Mais au delà de ces tensions autour de la mémoire « franco-algérienne », je pense que la situation actuelle est plus complexe encore à analyser, tant elle mêle plusieurs aspects politiques. En effet, il est difficile de séparer ce qui relève de l’histoire coloniale française de ce qui relève des évènements internationaux contemporains. A ce titre, le conflit israélo-palestinien joue un rôle important, tout comme l’islamisme radical s’imposant sur le devant de la scène, et impactant tout autant la société française. D’ailleurs, depuis plus de dix ans, on voit bien que les français d’origine maghrébine sont désignés par une nouvelle expression : celle de « communauté musulmane ».

Le racisme anti-arabe des années 70 a d’ailleurs muté aujourd’hui en racisme « anti-musulman »…

Effectivement. D’autant que les revendications politiques des enfants d’immigrés prennent, elles aussi, en parallèle une tournure plus religieuse (construction de mosquées, etc.) depuis les années 2000. Cela induisant un débat sans fin autour de l’islam et de sa visibilité. Mais ces sentiments de crainte, d’hostilité à l’égard de l’islam, se nourrissent, là encore, d’évènements politiques extérieurs. A l’instar des révolutions arabes qui inquiètent en France en produisant toujours plus de stéréotypes et fantasmes sur le musulman.

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mars 11, 2016 at 6:39

« Être Noir et gay, c’est subir la double peine»

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«Mes parents n’acceptent pas mon homosexualité, raconte Johan, 25 ans. Si j’étais blanc, ce serait peut-être plus simple». Pour Johan, ce qui est parfois plus complexe dans sa communauté, «c’est que l’homosexualité a tendance à être perçue comme une déviance de Blanc, jugé pervers et colonisateur. Au final, quand on est Noir et homo, on peut être vu comme un faux Noir». Johan dit subir la double peine. «Au sein de la communauté gay, les Noirs sont aussi victimes de préjugés. On est souvent vu comme des objets sexuels et sauvages qui sentent le mafé. Des mecs de cité, pas dans la norme, à la fois repoussants et attirants». Pris entre deux feux d’intolérance, Johan philosophe : «Cela prouve que les Noirs ne devraient pas se diviser en fonction de leur orientation sexuelle. Parce que, bien souvent, et dans tous les milieux, nous restons encore le nègre».

Interview

Frank Jaoui, porte-parole du Beit Haverim, groupe juif gay et lesbien de France 

Nassreddine Errami, porte-parole de MIF, Musulmans Inclusifs de France et coordinateur de HM2F, Homosexuels Musulmans de France

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– Quand on est juif ou musulman, faut-il encore cacher son homosexualité ?

FJ : Être juif et gay, a longtemps été dur à concilier. Il y a une quinzaine d’années encore, certains rabbins disaient, «Il n’y a pas de ça chez nous». Mais les tabous commencent à être levés. Les jeunes homos vivent mieux dans leurs familles. Notre communauté s’organise, surtout autour du Beit Haverim qui a pris son essor dans les années 90.

NE : A un stade d’organisation embryonnaire, l’islam de France doit encore se structurer au delà des influences extra-françaises (Maroc, Algérie, Turquie etc.). Notre mouvement MIF œuvre pour faire émerger une vision inclusive en rupture avec les discours théologiques machistes. Tandis que le collectif HM2F accueille des jeunes en détresse pour les aider à réconcilier leur foi et leur sexualité.

Mais notre combat ne se réduit pas à la lutte contre l’homophobie. Par exemple, HM2F est membre fondateur du collectif MTE (Mamans toutes égales) qui se bat contre les discriminations touchant les femmes musulmanes voilées comme leur exclusion des sorties scolaires de leurs enfants.

Comment se portent les relations entre juifs et musulmans gays ?

NE : Nous œuvrons pour un dialogue interreligieux.  Pour rapprocher les deux communautés, un voyage au Proche-Orient a été organisé en 2011. Un moyen de favoriser le vivre ensemble, au delà de tel ou tel conflit géopolitique.

FJ : Nos liens ont toujours été forts. Auparavant, les tea dance du Beit Haverim, célébrant les grandes fêtes du judaïsme, réunissaient juifs et musulmans. Aujourd’hui, la mixité y est moins flagrante. Car les musulmans ont désormais leurs propres événements. Le conflit a aussi un impact. Nous sommes à l’avant-garde pour lutter contre son importation. Car ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous divise.

Une soirée à la Mutinerie…

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«Ici, je peux au moins faire des rencontres». Zora, jeune cadre algérienne, vient souvent à la Mutinerie, bar lesbien en plein cœur de Paris quand elle est de passage dans la capitale. «Ça me change d’Alger car, là bas, je dois cacher mon homosexualité, mes parents ne sont même pas au courant». La ville lumière, havre de paix pour les jeunes homos ? «Pas vraiment, répond Hinde, Française, quand t’es lesbienne et, qui plus est d’origine marocaine, comme moi, tu ne fais pas partie de la norme blanche-hétérosexuelle». Contrairement à Zora, Hinde a révélé son orientation sexuelle à ses parents. «Sur le coup, ma mère a failli s’évanouir. Depuis, elle est dans le déni. Mais comment puis-je demander à une femme religieuse de 60 ans d’accepter mon mode de vie ? Au moins, elle n’a pas coupé les ponts». Aujourd’hui, Hinde sort avec Céline, originaire du Havre. Elle aussi a fait son coming-out. «Mes parents l’ont mieux pris. Ma mère m’a sorti : c’est sans doute à cause de tous ces discours féministes», sourit Céline. L’une comme l’autre trouvent que la mixité interculturelle est assez répandue chez les couples lesbiens. «Comme on vit la même stigmatisation, on est plus enclines à l’ouverture, analyse Hinde, mais les fachos, il y en a partout, même chez les homos ». 

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janvier 23, 2016 at 5:51

Publié dans France

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Faire porter la voix des adoptés coréens

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Ils s’appellent Emilie, Jany et Damien. Tous trois militent au sein de Racines Coréennes, lieu de rencontre de jeunes au destin peu ordinaire, nés en Corée et adoptés en France. L’objectif affiché de l’association ? Apaiser les questions identitaires que les adoptés se posent. Des vécus disparates avec un point commun : l’abandon, répandu dans la société coréenne des années 70 notamment dû à une stigmatisation des mères célibataires. Si pour tous, l’intégration en France est loin d’avoir été une expérience anodine, elle fut même pour certains douloureuse. Car au delà de certains cas de violences familiales (exclusion, sévices,…) facteurs de dépressions ou de suicides, de nombreux adoptés ont subi un délit de faciès de la part de leur entourage. La quête des origines fut alors pour eux un passage obligé. « Il est possible et légitime de s´intéresser à ses racines sans renier son pays et sa famille d’adoption. On se sent alors mieux dans sa vie française », rappellent les représentants de l’association.

Témoignage

May, 38 ans : « Ne plus avoir honte de mes origines »

 « Je n’ai pas le fantasme d’être coréenne », glisse May Lemanceau, française adoptée de 38 ans, née en Corée du sud. Mais les questions identitaires, elle a du en affronter. Adoptée à dix ans, avec ses deux sœurs, May doit vite occulter les souvenirs de son pays natal. « Nous avons surtout oublié le coréen, c’était le seul moyen de vite s’intégrer à la culture française». Un cap qu’elle franchi non sans difficulté. « J’avais conscience de ma différence, il suffisait de me voir dans le miroir ». Au-delà des remarques blessantes à l’école, « bol de riz, chintock…, se souvient-elle, le plus dur c’était le regard des autres. Je me sentais Française et fière de l’être, mais on me renvoyait parfois l’image d’une étrangère». Un mal-être que May surmonte avec le temps. « En rencontrant via des réseaux associatifs d’autres jeunes comme moi, et surtout en prenant des cours de coréen. Cela m’a aidé à dédramatiser cette double identité et surtout aller en Corée voir mes parents biologiques. En acceptant mon histoire, j’ai appris à ne plus avoir honte de mes origines ». 

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octobre 31, 2015 at 12:40

« Le Crif n’est ni très à droite, ni islamophobe »

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Institution de la communauté juive française organisée, le Crif est volontiers taxé d’être fermé et conservateur par nombre de ses contradicteurs. Réponse de Richard Prasquier, ex-président de la structure.

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Les Juifs de France sont loin de constituer un bloc monolithique. Comment représenter un groupe si hétérogène ?

Notre communauté compte des individus aux opinions très diverses. C’est pourquoi le Crif, en tant que confédération d’associations, doit prendre en considération toutes ces sensibilités en évitant de sur-représenter une position au détriment d’une autre. Des précautions qui ne doivent pas entacher le but premier de notre mission : exprimer le ressenti général de la majorité des Juifs sur les préoccupations qui les concernent, à savoir l’antisémitisme, la mémoire de la Shoah et la défense de l’image d’Israël, trois volets caractérisant les missions statutaires de notre Conseil.

Êtes-vous sûr que ces préoccupations concernent bien la majorité des Juifs ?

Le Crif connaît la communauté de l’intérieur. Il est donc bien placé pour voir les sujets qui interpellent la majorité. De plus, en fédérant la plupart des institutions, religieuses ou non, nous disposons d’un large ancrage sur tout l’échiquier communautaire. De quoi légitimer notre représentation de la majorité. Pour autant, aucun Juif ne doit se sentir obligé d’être représenté par le Crif ou toute autre instance communautaire.

D’ailleurs, des voix juives « discordantes » se font entendre au-delà du Crif…

En effet, nous recevons parfois sur notre site des commentaires de gens désireux de se démarquer de nous. Ils émanent de petits groupes juifs antisionistes ou de personnalités ayant un large accès aux médias.

Quid de vos relations avec les responsables des autres communautés ?

Elles sont fréquentes et excellentes. Avec le Cran, nous allons organiser un colloque en Guadeloupe sur la Shoah et l’esclavage. Nous avons aussi des relations amicales avec des institutions musulmanes et plaidons contre les amalgames entre islam et islam radical. Le Crif milite pour une France ouverte et sans discrimination. Car si les discriminations ne sont plus un problème majeur pour les Juifs, elles touchent aujourd’hui bien davantage les Noirs et les musulmans. Un constat qui ne doit toutefois pas en cacher un autre : la montée fulgurante de l’antisémitisme, ces dernières années, en provenance de milieux arabo-musulmans. Cela étant nourri par le conflit israélo-palestinien caricaturé de façon à transformer les Israéliens en coupables absolus. Bien sûr, les critiques envers Israël peuvent être légitimes. Mais lorsqu’on se focalise sur ce conflit, en l’analysant de façon biaisée et outrancière, en s’imaginant qu’une fois celui-ci terminé, tous les malheurs du monde seront résolus, on tombe dans le mécanisme habituel de recherche d’un bouc émissaire, en l’occurrence Israël, alors érigé en « Juif des nations ». Un antisémitisme finalement pas si nouveau puisqu’il recycle les vieux poncifs du 19ème siècle : « si les gens n’ont pas de travail, c’est à cause des Juifs», « les Juifs dominent les nations, les médias », etc.

Les actions du Crif pour faire  interdire certains colloques sur le Proche-Orient ne nourrissent-elles pas ces fantasmes autour du « pouvoir juif » ?

Disons le tout net : le Crif n’a aucun pouvoir coercitif ou d’annulation dans cette République. Et nous n’en voulons pas ! Par contre, nous avons un devoir d’alerte. Notamment lorsque se déroulent à l’ENS ou à Paris 8 des faux débats où les conférenciers invités n’ont qu’un souci : vomir sur Israël. Ces colloques militants n’expriment qu’un point de vue, ils n’ont pas leur place dans un lieu d’enseignement public. Qu’ils se fassent dans un cadre privé !

Bon nombre de colloques universitaires ne garantissent pas le débat contradictoire. Faudrait-il alors tous les supprimer ?

Écoutez, je reste un partisan résolu de la liberté d’expression. Mais quand celle-ci est kidnappée par des militants anti-israélien aux discours manichéens et mensongers, je dis non ! Souvent, ces organisateurs piègent les responsables universitaires en donnant de faux intitulés à leurs conférences pour dissimuler leur contenu véritable : de la propagande en faveur, parfois, de groupes terroristes comme le Hamas ou le Hezbollah. Une fois averties, les autorités, ayant souvent la même conception que nous du débat citoyen, prennent leur décision dans le respect de la pluralité des opinions.

Le Crif a porté aussi des accusations contre des reportages TV, comme celui diffusé sur France 2, fin 2011, dans Un Oeil sur la Planète. Monter au créneau contre telle ou telle émission est-il, selon vous, constructif ?

Mais comment ne pas réagir quand une chaîne aussi sérieuse que France 2 diffuse des informations biaisées propres à diaboliser l’image d’Israël ? Dans ce reportage, j’ai vu un passage où l’on accusait l’armée israélienne de tirer à vue sur des paysans palestiniens. Voilà un pur mensonge qui fait l’amalgame entre des tirs de semonce et des tirs pour tuer. Est-ce un travail respectable de journaliste ? En démocratie, les critiques sont tout à fait normales. Mais elles sont, parfois, d’une telle virulence qu’elles disqualifient leurs auteurs. Quant à moi, je me dois de parler en conscience et lucidité. Si mon discours n’est pas populaire, il est exprimé sans haine et avec la volonté de rechercher la vérité.

Que répondez-vous à ceux qui taxent le Crif d’un virage très à droite ?

C’est un mensonge. Regardez les sites de l’extrême-droite et vous verrez à quel point j’y suis insulté…Que la communauté juive vote en moyenne plus à droite que dans le passé est une réalité historique récente, liée en partie aux dérives antisionistes de l’ultra gauche. Une configuration qui n’est pas forcément éternelle.

Certains reprochent également au Crif son soutien inconditionnel au gouvernement israélien, l’un des plus à droite de l’histoire du pays…

Concernant la politique d’Israël, notre position est claire : nous refusons de prendre partie pour telle ou telle force politique. En tant que président du Crif, je n’aurais aucune légitimité à m’exprimer en contradiction avec un pays élisant ses gouvernants de manière démocratique. Si le gouvernement, là bas, était de gauche, je réagirais de façon identique. A contrario, la lutte, ici, contre la diabolisation d’Israël est tout à fait dans le périmètre d’action du Crif. Qu’on ne compte pas sur nous pour hurler avec les loups ! Néanmoins, quand les réactions israéliennes contreviennent à certaines valeurs (comme lors des expulsions de réfugiés africains) je m’exprime.

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juillet 13, 2015 at 10:22

L’histoire plurielle des Asiatiques en France

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Fruit d’un passe migratoire riche et complexe, la minorité asiatique de France comporte plusieurs communautés aux histoires diverses, aux cultures variées, venues a différentes époques et pour des raisons multiples. Focus sur 150 ans d’histoire en France.

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« Curiosité et incompréhension, fascination et crainte, attraction et répulsion : les Asiatiques de France suscitent, aujourd’hui encore, autant de perceptions ambivalentes », constate Pascal Blanchard, historien spécialiste du fait colonial et des immigrations. Si bien que le récit de leur présence dans l’Hexagone, pourtant vieille de 150 ans, reste obscur pour nombre d’initiés. «D’autant que jusqu’à présent, aucun protagoniste de ce riche passé n’a tenté d’écrire cette histoire dans sa globalité, rappelle Pascal Blanchard. En France, existent plusieurs communautés asiatiques aux histoires plurielles ». Deux grands groupes se dégagent : les Chinois et les Vietnamiens (ex-Indochinois) dont la présence structurée remontent au début du XXe siècle. Deux destinées qui se recoupent, bien qu’elles s’inscrivent dans des contextes différents. C’est en tant qu’indigènes que les populations d’Indochine ont immigre en métropole. A contrario, les vagues migratoires chinoises s’inscrivent d’abord dans un espace mondial fonde sur une activité principale : le commerce.

Une main-d’œuvre de remplacement

Vers 1850, les premiers commerçants chinois débarquent dans la capitale. Une présence renforcée au fil des Expositions universelles depuis celle de 1889. « Lors de ces événements viennent aussi des artisans et artistes indochinois, invités à exercer leur métier sous le regard amusé des Parisiens », précise Alain Ruscio, historien spécialiste de la colonisation française. Exception faite de ces populations, l’immigration asiatique ne deviendra vraiment représentative qu’à la veille de la Première Guerre mondiale. « Année de proclamation de la République de Chine, 1912 marque ce siècle d’histoire partagée avec l’arrivée des premières populations vietnamiennes, et surtout chinoises, en France, à l’instar d’intellectuels et entrepreneurs, un prélude aux présences politiques et ouvrières du conflit 14/18, rappelle Pascal Blanchard. Environ 130 000 travailleurs chinois débarquent en France pour creuser des tranchées dans le Nord ou remplacer les ouvriers partis à la guerre », indique Thierry Pairault, directeur de recherches au CNRS, spécialiste de la Chine (voir encadre). Idem pour quelques milliers d’Indochinois, également sollicités pour exécuter ces travaux pénibles, « auxquels s’ajoutent ceux directement envoyés au front. 10 à 15 % d’entre eux y mourront », complète Alain Ruscio, tout en nuançant : « les Indochinois ne représentèrent que 5 % des 820 000 soldats indigènes ayant participé à l’effort de guerre. Car à l’époque les asiatiques, davantage sollicités en tant que travailleurs, étaient perçus dans l’imaginaire colonial comme des soldats peu fiables et résistants, et ce, a contrario des noirs et maghrébins vus comme de bons combattants ».

Le temps des étudiants

Alors que l’immigration asiatique devient régulière des la guerre 14/18, plusieurs associations phares se créent dans la capitale. « De 1919 à 1921, 1 600 étudiants chinois se répartissent dans les facultés et les collèges de Paris, Lyon, Toulouse… » détaille Pascal Blanchard. Evolution similaire au sein de l’immigration indochinoise : « La population estudiantine augmente jusqu’en 1929 », ajoute Pierre Brocheux, historien spécialiste du Vietnam. « Très francisés, ces étudiants lisent la presse et se politisent. Engagés en faveur de l’indépendance de leur pays, ils nouent des liens avec le Parti communiste français », complète Alain Ruscio. Le tournant des années 20, ponctué par la révolution russe de 1917 et la venue d’Ho Chi Minh à Paris en 1919, voit émerger un véritable militantisme au sein de la communauté indochinoise. Capitale de l’Empire, Paris devient aussi celle des agitateurs. Si la révolte des Boxers, en 1900, opposant la Chine aux Occidentaux avait déjà eu un certain écho dans la capitale, celle de 1930 dans le nord de l’Indochine a eu des répercussions plus fortes encore : manifestations, expulsions massives… « L’Indochine notamment, autrefois sujet de rigolade ou d’exotisme pour le Français moyen, devient désormais facteur de tensions », développe Alain Ruscio. Au-delà des cliches d’antan sur les Jaunes ou Chintocks, s’exprime désormais une crainte de l’Asiatique, figure de l’effronté potentiellement dangereux. « En parallèle, les Indochinois prennent conscience d’appartenir à une civilisation ancienne et refusent le racisme français », note l’historien.

Après la guerre, les camps !

Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, des milliers d’Indochinois sont à nouveau sollicités. « 8 000 tirailleurs et 20 000 ouvriers non spécialisés », précise Pierre Brocheux. Une partie d’entre eux est rapatriée en 1945, environ 15 000 restent en France. « Ils dénotent avec la communauté vietnamienne déjà présente, bourgeoise, politisée et intellectuelle. En effet, ces nouveaux arrivants, essentiellement des villageois venus de force, vivent dans des conditions misérables, cloîtrés dans des baraquements. Ils exécutent les travaux des champs, encadrés à la dure par des officiers de l’armée coloniale », retrace Alain Ruscio. Très vite, les aléas de la guerre froide rattrapent le quotidien des Asiatiques de France alors qu’émerge en plein centre de Paris le premier quartier chinois, autour des ateliers artisanaux d’Arts et Métiers. « Spécialisés dans la confection, ces immigrés déjà présents dans la capitale depuis une dizaine d’années, s’y implantent durablement en prenant la tête des ateliers juifs de maroquinerie laissés vides après la déportation de leurs propriétaires durant la guerre », raconte Thierry Pairault.

Cette période de « fixation » sans précédant de la présence chinoise dans la capitale est ponctuée par un événement majeur : « la victoire de Mao Tsé-toung en 1949 qui génère à Paris, une scission profonde entre partisans de Taïwan et militants maoïstes et ce, pendant près de vingt ans », raconte Pascal Blanchard. Des clivages tout aussi forts au sein de la communauté indochinoise. Après la défaite française de Dien Bien Phu en 1954, marquant l’indépendance du Vietnam, des milliers de ressortissants sont rapatries en métropole. Ces supplétifs, qu’on pourrait qualifier de harkis vietnamiens, selon Alain Ruscio, contrastent avec les militants indépendantistes déjà présents. Leur destination ? Des camps militaires réaménagés en centres d’accueil, comme celui de Sainte Livrade (Lot), où nombre d’entre eux vivront parqués pendant des années. « Si la majorité parviendra à en partir, aujourd’hui encore, quelques vieilles dames y finissent leurs jours, relate Alain Ruscio, rappelant qu’un projet de mémorial serait en cours en souvenir de ces Indochinois maltraités par la France »

La crainte du « péril jaune »

Au début des années 1960, l’ensemble du paysage économique de la diaspora asiatique, notamment chinoise, s’est transformé en profondeur. « Le nombre de restaurants a doublé, comme celui des maroquineries par rapport à 1946 : les épiceries et les ateliers de meubles chinois s’installent dans de nombreux arrondissements, alors que l’on commence à dénoncer le « ghetto » des Arts-et-Métiers et ses 3 000 « Chinois », développe Pascal Blanchard. Le spécialiste des immigrations chinoises Live Yu-Sion rappelle la réaction des médias sur cette présence au cours des années 1960 désormais visible  : « Autour de Saint-Étienne-du-Mont, il n’est guère que l’église elle-même, le Panthéon, l’École polytechnique, deux ou trois bistrots et quelques merceries à demeurer résolument français. Partout ailleurs, c’est désormais la Chine… Car le ventre de Paris est devenu extrême-oriental, chinois surtout… Peu de quartiers échappent à cette invasion pacifique… » (Figaro Littéraire du 28 octobre 1965). Le journaliste termine sa description par ces lignes : « Cessez donc de craindre le péril jaune : il est déjà arrivé à Paris. »

L’époque des demandeurs d’asile

Cette crainte ancienne et généralisée du « péril jaune » se renforce au fil des immigrations asiatiques qui se succèdent. Parmi lesquelles, celle des Chinois établis en Asie du Sud-Est depuis des décennies. On les appelle les Chaozhou. « Cette bourgeoisie d’ascendance mandarine quitte un Viêtnam en guerre après la victoire des communistes en 1975, explique Alain Ruscio. Une immigration suivie de celle des “Boat People” : des Vietnamiens qui n’ont pu s’adapter au nouveau régime et des Cambodgiens hostiles à la politique des Khmers rouges ». Plus récentes, ces vagues migratoires esquissent la configuration actuelle de la communauté asiatique… Installation des Chaozhou dans le Chinatown parisien (13e arrondissement), puis des Wenzhou, deuxième immigration essentiellement économique, a Belleville, dans les années 1990-2000. « Non francophone, très imprégnée des valeurs du communisme chinois, cette communauté se distingue nettement des Chaozhou avec lesquels les contacts sont au départ limités », raconte Thierry Pairault, qui rappelle la présence, depuis une quinzaine d’années, d’un troisième groupe : les Dongbei, issus d’une région chinoise désindustrialisée. Une immigration essentiellement féminine et précaire. Face a des vécus si disparates, comment appréhender ce million d’Asiatiques vivant dans l’Hexagone ? Sans doute a l’aune de ces divisions complexes : travailleurs clandestins et riches entrepreneurs, immigres déjà intègres et nouveaux arrivants. Une immense diversité qui fait de cette communauté, visible mais discrète, très marquée par son mode de vie en quartier, l’une des plus singulières de France.

Zoom : L’emblématique cimetière chinois de Nolette

Saviez-vous que le plus grand cimetière chinois d’Europe se trouve en France ? Situe à Noyelles-sur-Mer, en Picardie, le cimetière militaire de Nolette abrite prés de 850 tombes, toutes ornées d’idéogrammes chinois. La présence de tels cimetières sur le territoire français constitue les traces visibles d’une histoire oubliée : celle d’environ 130 000 Chinois, recrutés par les alliés durant la Première Guerre mondiale pour travailler dans les usines, à l’arrière du front ou dans les campagnes, note Pascal Blanchard. Pour faire honneur aux 20 000 morts de la guerre, nombre de sans-papiers de cette communauté se sont rendus au cimetière de Noyelles-sur-Mer, le 14 juillet 2000, pour y déposer une gerbe de fleurs. ≪ Ils ont ainsi rappelé à tous le sacrifice de ces Chinois, conclut l’historien. Apres la guerre, on estime que 2 000 à 3 000 d’entre eux sont restés dans l’Hexagone, formant ainsi le premier noyau de la communauté asiatique française.

A la recherche de la question noire

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Si l’étude de l’histoire noire est monnaie courante aux États-Unis, via ses fameuses « black studies », en France, on peine encore à généraliser ce type d’enseignements. Deux approches très différentes, symptomatiques de la manière dont ces pays appréhendent, à leur façon, la question noire.

Noirs de France

Comment se caractérise « l’art de vivre » afro-américain ? Qui sont les précurseurs de l’activisme noir outre-atlantique ? Pour répondre à ces questions, les Etats-Unis disposent de pléthores centres de documentations ou de recherches dédiés à la minorité noire. A l’instar du célèbre Schomburg center for research in Black Culture basé à New York. Par contre, si vous vous posez les mêmes questions sur les Noirs de France, fort à parier que votre recherche tournera vite au casse tête… Tant les lieux de ressources sur l’histoire noire française manquent dans l’Hexagone. Exemple probant : en France, il n’existe pas un seul musée dédié à cette population. Et c’est justement pour pallier cette situation, que le Cran (Conseil représentatif des associations noires) milite depuis plusieurs années pour la mise en place d’un institut des mondes noirs conçu sur le même modèle que l’institut du monde arabe. « Ce projet qui a pour vocation de rassembler, entre autres, documents et archives sur l’histoire des Noirs de France, avait suscité l’adhésion de Nicolas Sarkozy peu après son élection, raconte Louis-George, mais depuis, il est resté lettre morte». Une configuration issue d’une tradition assimilationiste bien franco-française empêchant toute « promotion » des minorités ethniques sur la scène publique, et donc du fait « noir ». « Ce n’est pas dans l’Histoire que l’homme noir n’est pas rentré, analyse Louis-George Tin, porte parole du Cran, en ironisant les propos de Nicolas Sarkozy lors de son discours à Dakar en 2007, mais bien dans l’historiographie française! ». En effet, face à un communautarisme qui inquiète, la question noire est encore passée sous silence quitte à dénier l’existence même de ce groupe ethnique au sein de la société française. « Dans ces conditions, comment pourrait-on enseigner légitimement cette histoire dans les institutions?», s’interroge Maboula Soumahoro, maître de conférence en histoire afro-américaine à l’université de Tours, en rappelant que les facultés françaises restent paradoxalement plus enclines à enseigner l’histoire des Noirs américains, que celle des Noirs français.

En effet, la question noire française s’impose très rarement dans les programmes universitaires. Certes, il existe ça et là quelques départements d’étude dédiés à l’étude anthropologique, archéologique, politique, etc. du continent noir. A l’instar du Cemaf (Centre d’étude des mondes africains), rattaché à l’Université Paris I, ou du Ceaf (Centre d’études africaines), dépendant de l’Ehess (Ecole des hautes études en sciences sociales). Mais ni l’un ni l’autre n’abordent réellement la minorité noire en France (les conditions d’immigration/d’intégration des Noirs dans l’Hexagone, leur diversité ethnique et culturelle, etc.). « Du côté des chercheurs, certains travaillent de façon isolée sur cette population. D’autres ont même crée des réseaux informels en la matière. Mais cela n’a rien de comparable avec ce qui existe outre-atlantique », déplore Louis George Tin. Preuve en est avec la généralisation des fameuses « black studies » dans la quasi-totalité des universités du pays. « Ces départements ont poussé comme des champignons dans les années 70 face aux manifestations étudiantes de l’époque qui s’inscrivaient en totale continuité avec les luttes pour les droits civiques», explique Rahsaan Maxwell, professeur en sciences politiques à l’Université du Massachussets Amherst. Plus encore, les Etats-Unis comptent à ce jour une centaine d’universités dites « noires ». Des établissements communautaires où la part belle est faite au traitement de la question noire. Même si on y trouve aussi des cursus généralistes (médecine, droit, etc.). « Pur produit de l’histoire raciale américaine, ces facultés ont été crées à la suite de l’abolition de l’esclavage en 1865 pour offrir aux affranchis un accès à l’éducation, rappelle Maboula Soumahoro. Aussi, l’exportation de telles universités dans l’Hexagone serait impensable, l’histoire noire française étant radicalement différente». En effet, les Noirs sont arrivés massivement dans l’Hexagone, plus tardivement, autour des années 60. De plus, contrairement aux États-Unis, l’esclavage s’est pratiqué à des milliers de kilomètres dans les DOM-TOM, « expliquant » ainsi son déni dans le débat public. Et par la même occasion, celui de l’histoire générale des Noirs français. « Mais les choses commencent à évoluer aujourd’hui », nuance Myriam Cottias, directrice de recherche du CIREF (Centre de recherches internationales sur l’esclavage), rattaché au CNRS et crée à la demande du gouvernement à la suite des émeutes de 2005. « Ces événements ont fait prendre conscience aux pouvoirs publics de la nécessité de transmettre enfin l’héritage de l’esclavage, prélude à un traitement, à terme, plus élargi de la question noire française», renchérit la directrice de recherche.

Un processus déjà boosté en 2001, avec la loi Taubira imposant entre autre l’enseignement de la traite négrière dans les programmes scolaires. « En dix ans, les progrès parcourus en la matière sont notables », note Frédéric Lazorthes, secrétaire général du CPHME, Conseil pour l’histoire et la mémoire de l’esclavage, crée en 2004 dans la foulée de la loi Taubira. En effet, l’esclavage est désormais « évoqué » à l’école primaire et même enseigné au collège. Notamment en classe de quatrième où les élèves suivront, dès la rentrée 2011, des cours sur la société coloniale et esclavagiste. Des avancées qui restent toutefois très fragiles. « Les révisions incessantes des programmes scolaires d’une année sur l’autre ne permettent pas de garantir la pérennité de tels enseignements », explique Frédéric Lazorthes, en rappelant que le CPHME a envoyé en début d’année une lettre au gouvernement pour protester contre la réforme en 2010 des programmes de seconde réduisant la place accordée à l’histoire de l’esclavage. « La traité négrière constitue le point d’entrée privilégié pour aboutir, à terme, vers un enseignement plus exhaustif de l’histoire noire, incluant notamment la période coloniale encore trop peu traitée aujourd’hui », indique Frédéric Lazorthes. L’objectif final étant d’aboutir à un traitement historique totalement déconnecté du modèle noir américain, souvent érigé en référence. « Il ne faut pas se tromper d’histoire. En France, les Noirs forment un groupe culturellement très hétérogène, divisé notamment entre Antillais et Africains de l’Ouest », précise Frédéric Lazorthes, et cette singularité devra être prise en compte lorsque émergera dans notre pays un véritable traitement de la question noire».

Zoom : «Les Black british se situent dans un entre-deux»

Et quid du traitement de l’histoire des Noirs au Royaume-Uni? « En comparaison avec la France et les États-Unis, on peut dire que la configuration britannique  se situe dans un entre deux », répond Harry Goulborne, professeur de sociologie à London South Bank University. Point commun avec l’Hexagone, l’Angleterre est dépourvue de « Black Studies Departments » dans ses universités. « Seuls quelques cours, plus dédiés à l’Afrique noire qu’aux Black British, sont enseignés ça et là, au London Metropolitan University ou encore à l’université d’Oxford via son Centre d’études de l’Afrique de l’Ouest». Toutefois, comme aux États-Unis, l’Angleterre dispose de centres d’archives dédiés à 100 % à l’histoire des Noirs du pays. A l’instar du « Black cultural archives » ou encore de l’institut George Padmore, tous deux basés à Londres. La littérature noire se veut également très dynamique à Londres avec la présence de maisons d’édition réunies au sein de l’IBP (Independent Black Publishers). « Parmi, celles-ci, le Bogle L’Ouverture, lancé en 1968 par Jessica and Eric Huntley a largement contribué à la formation de la communauté noire à Londres ».  Autant d’éléments qui illustrent la vitalité associative des « Black British ». « Contrairement aux Noirs de France, les Noirs d’outre-manche sont bien plus présents dans le débat public national ».

L’islam noir, en quête de reconnaissance

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Présents depuis un siècle en France, les Noirs musulmans peinent encore à être reconnus par leurs correlégionnaires maghrébins. En cause : un mépris ancré et ancien qui perdure à l’égard de « l’islam noir ». 

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Sénégal, Mali, ou encore Côte d’Ivoire. Autant de pays dont la communauté noire musulmane de France est originaire. « Cette immigration islamique forte d’environ 500 000 âmes remonte à la première guerre mondiale avec la participation de 160 000 tirailleurs sénégalais à l’effort de guerre », raconte Bakary Sambe, enseignant chercheur au CRAC – Université Gaston Berger de Saint-Louis au Sénégal. Un courant d’immigration plus large se dessine vers la fin des années soixante, quand les crises économiques dans les pays africains indépendants se couplent aux besoins français de main-d’œuvre. Bien que «l’islam noir » soit historiquement vieux d’un millénaire (avec l’islamisation pacifique de l’Afrique sub-saharienne dès le 11ème siècle par des marabouts locaux), « il reste encore le parent pauvre de l’islamologie classique, étant relégué à une place périphérique en France comme ailleurs », déplore Bakary Sambe. Les Noirs musulmans, des fidèles de seconde zone au sein de la communauté islamique de France ? « Oui, répond le chercheur, il existe une vraie hiérarchisation. En témoigne le manque de représentativité de l’islam africain dans les instances communautaires françaises, telles que le CFCM et l’UOIF, aujourd’hui dominées par les seuls maghrébins», explique Bakary Sambe.

D’un islam « spécifique » à un islam « paria ».

Parmi quelques 2000 mosquées implantées dans l’Hexagone, «seules une poignée sont dirigées par des imams noirs», rappelle Cheikh Ahmad Ndiéguène, imam de la mosquée Bilal, basée à Marseille. Géré par la Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles, le lieu de culte rassemble toutefois, à chaque office, des croyants d’origine maghrébine comme subsaharienne. «La diversité des origines ne doit pas diviser mais rassembler. Malgré des pratiques religieuses hétérogènes d’un groupe à l’autre, la question des races ne se pose pas dans ma mosquée», explique le religieux. Un cas isolé qui confirme la règle ? «Oui, répond Bakary Sambe preuve en est avec le bannissement des pratiques religieuses des afro-musulmans dans certaines mosquées ‘puristes' ». L’un des derniers exemples en date: « l’opposition de certains maghrébins de la ville de Taverny, dans le Val d’Oise, de venir prier dans la mosquée de la confrérie mouride, originaire d’Afrique de l’ouest, tout juste ouverte», relate le chercheur.

Mais pourquoi un tel rejet ? « Ce mépris est très ancré et ancien, note Bakary Sambe, tant dans l’imaginaire collectif, la figure du musulman modèle est celle d’un arabe s’exprimant dans la langue du Coran. Même en France, il est difficile de sortir de ce clivage opposant l’islam arabe ‘authentique’ à un autre, inférieur, cantonné à une image folklorique ». Des clichés que certains Noirs musulmans eux-mêmes ont fini pas intégrer. « Toutefois, d’autres voix s’élèvent également pour s’insurger contre l’appellation même ‘d’islam noir’, en rappelant qu’on ne parle pas systématiquement de ‘christianisme noir’ « , rappelle Bakary Sambepour qui une telle notion reflète une conception paternaliste, voire raciste, des musulmans africains. 

Place aux courants soufis ?

Un discours que tente de relativiser un ex-imam maghrébin ayant œuvré dans le 93 et voulant garder l’anonymat : «Certes, la mixité entre nos deux communautés n’est pas toujours aisée, mais le problème ne vient pas du racisme, loin s’en faut ! Il s’explique surtout par l’ignorance et la méconnaissance mutuelle entre deux groupes aux histoires, langues, cultures, formes de religiosité et pratiques d’organisation très différentes». Certains signes montrent que la donne pourrait évoluer. Comme l’ouverture progressive de l’islam de France vers certains courants soufis tels que La Tijâniyya largement implanté en France. Exemple probant : depuis 2005, la Grande Mosquée de Lyon accepte qu’y soit organisé le 1er forum national annuel de cette confrérie. « Dans le contexte actuel, l’islam de France a tout intérêt, aujourd’hui, à s’ouvrir vers  cette forme de religiosité plus tolérante »,  veut croire Bakary Sambe.

(Zoom) Europe : un continent aux islams pluriels

Si seize millions de musulmans vivant aujourd’hui en Europe, ils sont loin de former un groupe monolithique. Tant leurs histoires se conjuguent au pluriel. Ainsi, au-delà des présences issues d’anciens pays coloniaux – les 5 à 6 millions de Français musulmans et les 2 millions de Britanniques d’origine pakistanaise et bangladaise – nombre de communautés d’Europe ne constituent en rien des minorités « post-coloniales ». A l’instar des trois millions d’allemands d’origine turque, venus dans les années 60, pour répondre aux besoins de main d’œuvre du pays. Enfin, soulignons surtout, le cas singulier des pays balkaniques, comme la Bosnie et l’Albanie. Tous deux de culture islamique, ils sont peuplés de musulmans d’origine 100 % européenne. Leur présence n’est donc pas le fruit d’immigrations venues des pays du sud. Au contraire, ces slaves de culture et d’histoire se sont librement convertis à l’islam sunnite dès le 15ème siècle, alors que la région était ottomane. Assez pratiquants, ils restent très influencés par la culture occidentale. Leur pratique n’est souvent pas rigoriste et le port du voile n’a jamais été soutenu. Seuls la non consommation de porc et le ramadan sont suivis.

Written by MinoriTerres

novembre 30, 2013 at 1:24