« Roms, Manouches, Tziganes partagent un même univers mental »

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Qu’est-ce qui rapproche mais aussi distingue les Roms, des Manouches et Tziganes ? Réponses de Sarah Carmona, docteur en histoire et Nara Ritz, directeur du centre européen de formation aux diversités

-Roms, Manouches, Tziganes : des mots différents pour désigner la même communauté ?

NR : Pas vraiment. Moi, je suis Manouche Sinto-Voyageur. Les Gadjés** ont inventé le mot Tzigane pour globaliser différents groupes qui partagent certains traits. On les associe aussi pour pointer une origine indienne commune. Des démarches simplifiantes provoquant des amalgames.

SC : Cessons de vouloir mettre les gens dans des cases ! Dans ma communauté, la définition de l’identité est bien plus élastique : je peux me présenter en public comme rom, mais me déclarer kalé* dans un univers privé.

Qu’est-ce qui explique ces raccourcis ?

NR : Je pense que l’identité est complexe, et on a parfois tendance à la réduire à un folklore commun. Chez les Juifs et les Arabes, il y a des différences. C’est pareil chez nous. Il faut donc démystifier certains clichés : tous les Manouches ne sont pas pauvres ou voleurs, tous ne voyagent pas non plus.

SC : C’est vrai. A peine 5 % des Roms voyagent ! Si les différents groupes ont une relative proximité culturelle et linguistique, ce n’est pas leur condition de « stigmatisés » qui crée de solidarité. Mais plutôt par un univers mental, une vision partagée, difficilement explicable en mots, qui nous est semblable. Cela me permet de me reconnaitre dans un autre Manouche, Sinté* ou Kalé.

* Groupes ethniques pratiquant ou ayant pratiqué le nomadisme

** Terme romani pour désigner les non Roms

“Le racisme anti-arabe a muté en racisme anti-musulman”

Historien et professeur des universités, Benjamin Stora revient sur ce dernier siècle d’immigration maghrébine en France, de l’arrivée des travailleurs « indigènes », après la première guerre mondiale, à la construction, dans les années 2000, d’une communauté musulmane.

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Dans les discours médiatiques et politiques, on a le sentiment que l’islam apparaît seulement aujourd’hui en France. Qu’en est-il réellement ?

Remettons les pendules à l’heure : la présence notable de musulmans en France remonte aux années 20 ! Avec l’arrivée de 100 000 travailleurs « indigènes » algériens, essentiellement originaires de Kabylie. Très vite, ils épousent la carte de l’industrialisation  de la France (régions parisienne, lyonnaise, marseillaise, Nord Pas-de-Calais…), oeuvrant entre autres dans le secteur de la métallurgie. C’est aussi à cette période que La Grande Mosquée de Paris est édifiée (en 1926), ainsi que l’hôpital franco-musulman de Bobigny en 1935, le premier carré musulman en 1937… Sous bon nombre d’aspects, cette immigration de travail était comparable aux autres vagues migratoires européennes, espagnoles, italiennes ou polonaises, venues pour reconstruire le pays. C’est bien pourquoi, personne ne parlait à l’époque de communauté musulmane mais de travailleurs nord-africains.

Pourtant, l’arrivée de ces « indigènes » se distingue largement, in fine, des immigrations sud-européennes…

En effet. Mais, au départ, cette immigration maghrébine fut d’abord examinée sous l’angle social et non religieux. D’ailleurs, beaucoup de ces ouvriers algériens, encartés au PCF ou à la CGT, avaient des pratiques religieuses peu rigoureuses. Toutefois, cela ne retire en rien leur singularité par rapport aux immigrés espagnols ou italiens de l’époque. Car non seulement ces travailleurs étaient de culture et de religion musulmane, mais en tant qu’ « indigènes », ils portaient aussi le poids de la colonisation, de la domination française. D’où le paradoxe de leur condition : ils n’étaient ni français, ni étrangers, parce que l’Algérie, c’était la France et qu’ils n’avaient pas le droit de vote.

A quel moment cette population s’installe-t-elle durablement en France ?

A partir des années 50, période durant laquelle le nombre d’immigrés algériens en France double, atteignant jusqu’à 350 000 personnes pendant la guerre d’Algérie. Fait nouveau : il ne s’agit plus exclusivement d’une immigration masculine, car les familles rejoignent peu à peu leurs proches dans l’exil*. Une évolution encadrée par l’avènement en 1974 de la politique de regroupement familial voulue par le gouvernement Chirac. Dès lors, le retour de cette population, dont la présence en France était perçue comme  temporaire, n’est plus envisageable. Durant cette période, le nombre d’immigrés algériens atteint déjà le million, bientôt rejoints par de nombreux migrants marocains et tunisiens. Pour les uns comme les autres, c’est l’assimilation, qui prédomine. Et ce, en gardant dans la sphère privée leurs pratiques religieuses et culturelles, leurs convictions politiques, etc. Une donne qui évoluera avec la naissance des enfants et petits-enfants issus de cette immigration

Qu’est-ce qui va changer justement pour ces nouvelles générations nées ici ?

Citoyens français à part entière, ils ont conscience d’appartenir à une catégorie cantonnée en bas de l’échelle sociale depuis plusieurs décennies. D’où leur engagement pour une plus grande égalité des droits comme lors de la « marche des beurs » organisée en 1983. En parallèle de ces mouvements citoyens et antiracistes, se développent, à partir des années 80/90, un panel de politiques dites « d’intégration » à vocation sociale ou éducative menées par les pouvoirs publics. Certaines échouent, d’autres réussissent partiellement. Mais elles sont souvent remises en question face à une problématique identitaire qui se profile parmi les enfants d’immigrés: celle de la transmission. Si une véritable quête des origines refait surface chez ces derniers, elle vient toutefois se heurter à une histoire encore taboue : celle de la colonisation française et surtout la guerre d’Algérie aux répercussions terribles en métropole (couvre feu pour les immigrés algériens, exécution d’une dizaine d’entre eux à Paris lors d’une manifestation pacifiste organisée en 1961…)

Une meilleure gestion des questions coloniales constituerait peut-être une piste pour favoriser aujourd’hui le vivre ensemble…

En effet, il plane toujours au sein d’une partie de la société française un refus d’assumer la guerre d’Algérie, ce qui est parfois mal vécu dans les quartiers. En témoigne par exemple la levée de boucliers menée en 2010 contre le film « Hors-la-loi », de Rachid Bouchareb, avant même sa projection en compétition au Festival de Cannes. Mais au delà de ces tensions autour de la mémoire « franco-algérienne », je pense que la situation actuelle est plus complexe encore à analyser, tant elle mêle plusieurs aspects politiques. En effet, il est difficile de séparer ce qui relève de l’histoire coloniale française de ce qui relève des évènements internationaux contemporains. A ce titre, le conflit israélo-palestinien joue un rôle important, tout comme l’islamisme radical s’imposant sur le devant de la scène, et impactant tout autant la société française. D’ailleurs, depuis plus de dix ans, on voit bien que les français d’origine maghrébine sont désignés par une nouvelle expression : celle de « communauté musulmane ».

Le racisme anti-arabe des années 70 a d’ailleurs muté aujourd’hui en racisme « anti-musulman »…

Effectivement. D’autant que les revendications politiques des enfants d’immigrés prennent, elles aussi, en parallèle une tournure plus religieuse (construction de mosquées, etc.) depuis les années 2000. Cela induisant un débat sans fin autour de l’islam et de sa visibilité. Mais ces sentiments de crainte, d’hostilité à l’égard de l’islam, se nourrissent, là encore, d’évènements politiques extérieurs. A l’instar des révolutions arabes qui inquiètent en France en produisant toujours plus de stéréotypes et fantasmes sur le musulman.

Royaume-Uni : le multiculturalisme en question

Bastion du multiculturalisme en Europe, le Royaume-Uni s’est doté d’un « management de la diversité » original, favorisant la promotion des pluralismes identitaires. Mais les attentats comme les vagues d’émeutes des dernières années ont largement mis à mal une telle approche. Au point d’en découdre avec cette tradition d’ouverture ? Décryptage.

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Des maires qui envoient des cartes de vœux le jour de l’Aïd El Kebir, une administration qui traduit ses documents officiels dans les langues de ses minorités… Inimaginable dans l’Hexagone, ce « management de la diversité » prévaut pourtant dans un de nos pays voisins depuis plusieurs décennies déjà. Lequel ? Le Royaume-Uni bien sûr ! En effet, dès les années 60, le pays de Shakespeare s’est doté d’un arsenal législatif de taille favorisant la promotion des pluralismes identitaires*. « Une politique multiculturaliste qui ne s’est pas développée sous l’œil bienveillant des autorités rappelle Danièle Jolyprofesseur émérite à l’université de Warwick, Au contraire, elle s’est forgée à coup de luttes politiques menées par les populations issues du Commonwealth, Noirs des Caraïbes et Indiens en tête ». Un activisme élevé au sein des minorités boosté, après la seconde guerre mondiale, par un formidable coup de pouce : l’accès de facto à la citoyenneté britannique pour toutes les ex-populations coloniales. Un dispositif propre à l’histoire migratoire d’outre-manche, et auquel ne pourront se prévaloir, à la même époque, les immigrés français. « Ainsi, en disposant du droit de vote, ces nouveaux arrivants ont pu s’imposer comme des citoyens à part entière et s’investir notamment dans la vie politique» souligne Danièle Joly en indiquant qu’en 2005 le taux de participation électorale des musulmans au Royaume-Uni dépassait 70 %, contre 60 % pour les Britanniques de souche.

C’est dire si le Royaume-Uni a su faire preuve d’un certain avant-gardisme en matière de gestion de la diversité. Pour autant, la question du « vivre ensemble », casse tête sur lequel bute encore nombre terres d’immigration en Europe (France, Allemagne, etc.), serait-elle 100 % révolue outre-manche ? Pas vraiment, si on partage le constat d’un “échec du multiculturalisme” dans le pays, déjà évoqué par Theresa May, et clairement déploré par son prédécesseur David Cameron. Des propos révélateurs du malaise de la nation britannique à l’heure du terrorisme islamiste, toujours plus vivace dans le pays. « Les premiers signes d’une telle rupture remontent à 2001, année marquée par deux événements majeurs qui ont secoué l’Angleterre, se souvient Khursheed Wadia, directrice de recherche à l’université de Warwick, les émeutes de 2001 dans le nord du pays, impliquant notamment des jeunes d’origine pakistanaise, suivis peu après, des attentats du 11 septembre». Dès lors, le rejet du multiculturalisme s’est cristallisé à l’encontre d’une communauté : les musulmans. « Toutefois, les discours médiatiques à leur encontre devinrent vraiment légion à partir de 2005, année des attentats de Londres » note Khursheed Wadia. Un événement d’autant plus tragique que leurs auteurs étaient des citoyens britanniques à part entière, de confession musulmane et ayant toujours vécu au Royaume-Uni.

Ce revirement à l’encontre du modèle multiculturel s’est alors accompagné d’un arsenal de mesures anti-terroristes dans le cadre du programme « Prevent ». « Un plan initialement lancé en septembre 2001, qui a conduit à l’arrestation de nombreux hommes musulmans à travers tout le pays» raconte Danièle Joly.

Cela étant, au delà de son volet répressif, Prevent eut paradoxalement un effet positif. Lequel? Booster les fonds en faveur d’associations musulmanes, véritables chevilles ouvrières des politiques multiculturelles, oeuvrant en partenariat avec les autorités locales. «Plus encore, il permit aux jeunes et aux femmes de la communauté, jusque-là peu représentés dans les instances associatives, de prendre le haut du pavé»,développe Danièle Joly. Exemple probant illustrant cette dynamique : la création en 2003, du Muslim Women’s Network UK, un réseau national de femmes musulmanes, qui pu entre autres, bénéficier des fonds du programme Prevent. «C’est après l’année 2001, que le montage de notre réseau fut possible, confirme Faeeza Vaid, directrice exécutive de cette association visant à promouvoir la place des musulmanes dans la société et vis-à-vis des autorités. Car le gouvernement compris alors la position clé que les femmes peuvent jouer en faveur de la cohésion sociale au sein de la communauté. Créatrices de lien entre les générations et avec les hommes, elles devenaient ainsi un instrument de lutte contre l’extrémisme masculin».

Cette démarche d’ouverture des autorités s’est aussi orientée vers les jeunes, via la création d’associations encourageant les initiatives citoyennes. A l’instar du Stechford Youth Network, basé à Birmingham, dans un quartier à majorité musulman. «Notre réseau s’est crée en 2006 pour offrir des activités sportives et artistiques à la jeunesse des quartiers populaires» explique Qudues Zafar, 26 ans, directeur du réseau. Financée par la ville de Birmingham, l’association fédère ainsi une centaine d’ados de 13 à 19 ans, aux profils divers : blancs, noirs, pakistanais, etc. «Ces ateliers sont nécessaires pour leur donner un cadre et ainsi les éviter de tomber dans la délinquance» poursuit Qudues Zafar, en rappelant que la vocation du réseau est bien de réduire in fine les comportements anti-sociaux et les tensions inter-ethniques. «Birmingham est une ville très diverse, mais également morcelée où les communautés vivent en vase clos, chacune étant renfermée dans ses quartiers, déplore ce dernier, aussi, via notre réseau, les jeunes de toute religion apprennent désormais à se connaître et à se respecter».

Cette volonté de décloisonnement des communautés, loin d’être cantonnée à quelques municipalités, est le fruit d’un programme national baptisé «Community Cohesion». Déployée en 2001, suite à la rédaction du « rapport Cantle », commissionné par les autorités pour prévenir les émeutes, cette politique rompt largement avec le modèle multiculturel d’antan. Comment ? En militant pour une déségrégation des quartiers dits « ethnicisés ». « La polarisation des communautés s’est tellement accrue au fil des décennies qu’elle a favorisé l’émergence de sociétés parallèles propres à engendrer des conflits inter-ethniques, comme les émeutes de 2001 opposant blancs et pakistanais » juge Ted Cantle, auteur dudit rapport et fondateur de l’iCoCo (Institute of Community Cohesion) crée en 2005 pour donner force à une telle politique. Ainsi, pour préserver la paix entre les communautés, ce nouveau programme se veut pragmatique : « développer par tous les moyens possibles des passerelles entre les groupes pour abattre les frontières qui les séparent » résume Ted Cantle.Ce qui se traduit par exemple, par l’introduction dans les écoles d’enseignements favorisant la compréhension interculturelle. Un parti adopté entre autres par la ville de Leicester privilégiant l’approche «Community Cohesion» depuis une dizaine d’années. « Plus encore, nous avons organisé divers événements inter-religieux dans la ville, en nous appuyant sur les leaders communautaires locaux » détaille Trish Roberts, responsable stratégie et partenariat à la mairie de Leicester.

 

Si certaines études attestent du succès du « Community Cohesion » (selon la « citizenship survey » de 2011, 85 % des Britanniques déclarent vivre dans un environnement multicommunautaire harmonieux, contre 79 % il y a dix ans), force est de constater qu’une telle approche est loin de susciter un total consensus. « Cette démarche est lacunaire dans la mesure où elle ne retient que l’excès de communautarisme de la part des minorités pour illustrer les limites du multiculturalisme. Et ce, sans prendre en compte d’autres facteurs d’ordre sociaux comme les inégalités sociales persistant entre les communautés (voir encadré) » explique Khursheed Wadia.

Face à un tel constat, une question s’impose alors : en militant pour l’apaisement des relations intercommunautaires, la vocation du « Community Cohesion », ne serait-elle pas de s’inspirer du modèle républicain, visant à promouvoir une « britannicité » commune ? « Difficile de répondre à cette question tant le gouvernement actuel n’a pas adopté de position claire en la matière. Toutefois, nous sentons qu’il est moins aisé aujourd’hui de s’affirmer en tant que musulman, pakistanais, etc. Par exemple, certains politiques préféreraient clairement que notre réseau s’appelle Women’s Network UK sans l’intégration du terme muslim »répond Faeeza Vaid, tout en constatant la baisse des fonds à destination de son association depuis l’élection de David Cameron. «En effet, le gouvernement a coupé dans les fonds du programme Prevent, confirme Danièle Joly, toutefois, un tel revirement est loin d’être suffisant pour sonner à terme le glas du multiculturalisme britannique, très ancré dans les pratiques depuis plusieurs décennies ». Une tradition de tolérance et d’ouverture finalement plus forte que tout ? « Oui, répond Trish Roberts, il n’est pas question pour nous de forcer les gens à se sentir anglais. Notre approche reste très différente de celle de la France. Aussi, l’avènement d’une société assimilationniste est loin d’être pour demain…». De quoi donner quelques espoirs quant à la pérennité d’un modèle encore unique en Europe.

 

* Depuis le vote en 1976 du Race Relations Act, grande loi contre la discrimination raciale (intégrant les Race Relations Acts de 1965 et 1968), la reconnaissance des différences est une priorité de terrain au Royaume-Uni.

 

Bosnie : une guerre inter-communautaire toujours d’actualité

En Bosnie, les communautés serbes, croates et musulmanes se regardent toujours en chien de faïence plus de vingt ans après la fin de la guerre. Reportage.

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Des grands buildings défoncés et criblés de balles. Quelques cimetières où reposent des enfants et adolescents. Puis derrière, une mosquée blanche où trône un minaret de plusieurs mètres. A l’entrée, un homme barbu, coiffé d’un keffieh, attend. Alors que l’envoûtant appel à la prière retentit, des jeunes femmes couvertes de voiles colorées surgissent. Lentement, elles se dirigent vers l’édifice.

Si ce décor surréaliste évoque la Palestine ou l’Irak, il se situe pourtant en plein coeur de l’Europe, à Mostar, en Bosnie-Herzégovine. Une ville en pleine reconstruction qui porte encore les traces d’une guerre terminée il y a quinze ans déjà. Mais bien au delà de cette architecture dévastée, c’est tous les habitants de la ville qui portent les cicatrices de ce douloureux passé. « Ici les musulmans et les croates ont très peu de contacts, ils vivent chacun d’un côté différent de la ville », lance un jeune bosniaque de confession islamique, déambulant à travers les rues. Car en effet, depuis les accords de Dayton, qui marquent la fin de la guerre, la ville de Mostar est littéralement coupée en deux : d’un côté Mostar-Est, la vieille ville, où réside la communauté musulmane, et de l’autre, Mostar-Ouest, bien plus peuplée et dynamique où se concentrent les croates, majoritairement catholiques. Séparés par une ligne invisible, chaque population regarde l’autre en chien de faïence.

Imbriglio politique

Une configuration complexe et tendue qui reflète l’imbroglio politique propre à l’ensemble de la Bosnie-Herzégovine. En effet, si le pays a conservé ses frontières extérieures à l’issue de la guerre, il reste divisé en deux « nations » disposant d’une large autonomie : la Fédération croato musulmane et la République Srpska (serbe). Chaque entité dispose ainsi de son propre gouvernement, armée, système éducatif. Mais même au sein de chaque entité, les tensions persistent puisqu’à Mostar même, ville de la fédération croato-musulmane, les divisions entre musulmans et croates restent flagrantes.

Configuration similaire à Sarajevo, ville d’adoption des musulmans de Bosnie, située en pleine coeur de la République Sprska, où les relations avec les serbes, sont loin d’être au beau fixe. Mais comment cohabiter sereinement lorsqu’on a vécu le comble de l’horreur? En effet, les sarajevins peuvent difficilement occulter leur passé à la fois si noir et si récent. Car leur ville a été le théâtre, il y a quinze ans à peine, du plus long siège de l’histoire de la guerre moderne. Orchestré par les paramilitaires serbes, il s’est étalé sur quatre ans et a causé la mort de 11 000 personnes.

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Massacre de Sebrenica

Pire, comment oublier le massacre de Sebrenica, village bosniaque où ont été exterminés plus de 8 000 musulmans par l’armée de la république serbe de Bosnie? Un massacre qui sera d’ailleurs qualifié en 2004 de génocide par la Cour Pénale International pour l’ex Yougoslavie.

Si la guerre en ex Yougoslavie, vieille d’à peine quinze, marque encore plus que jamais ces trois communautés, certains signes de réconciliation émergent grâce aux 25 ans de justice internationale orchestrée via le tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie.  Une action riche en symboles qui s’inscrit aussi dans une démarche stratégique pour Belgrade: booster son processus d’intégration à l’Union européenne. Ainsi, la Serbie se range progressivement du côté des nations balkaniques « bonnes élèves » à l’instar de la Croatie, entrée dans l’Union européenne en 2013. Tandis que la Bosnie, pays fantoche, traumatisé par une guerre loin d’être finie d’ailleurs, reste au banc des nations européennes. Ses chances d’intégrer l’Union européenne dans les années à venir? Elles sont aujourd’hui quasiment nulles. Pourtant, cette intégration devrait aider, loin s’en faut, les bosniaques à trouver le chemin de la réconciliation. Plus encore, elle prouverait que cette Europe résolument chrétienne est prête à tendre la main à une des seules nations du continent à majorité musulmane.

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Zoom : Qui sont les musulmans de Bosnie ?

Stigmatisés par les médias et une partie de la classe politique européenne, les musulmans d’Europe présente la particularité d’être une minorité postcoloniale. Si leur présence est la conséquence de flux migratoires en provenance des anciens empires coloniaux d’Asie et d’Afrique, elle ne doit pas éclipsée l’existance d’une communauté de confession islamique tout à fait différente et d’origine 100 % européenne: les musulmans de Bosnie, appelés communément les bosniaques.
Anciens chrétiens bogomiles (mouvement hétérodoxe né en Bulgarie au 10ème sicècle), ces slaves de culture et d’histoire se sont convertis à l’islam sunnite dès le 15ème siècle, alors que les Ottomans régnaient en maître sur les Balkans. Toutefois, la conversion à cette religion n’a jamais été obligatoire même si moult avantages étaient offerts aux convertis: droit de propriété, de vote… Assez pratiquants, les Bosniaques restent majoritairement très influencés par la culture européenne. Leur islam n’est donc en rien comparable à celui du moyen orient. Leur pratique n’est généralement pas rigoriste et le port du voile n’a jamais été soutenu. Seuls la non consommation de porc et le ramadan sont suivis.
Un islam à la fois modéré et tolérant qui a survécu à plusieurs siècles de tourmente dans les Balkans: déclin de l’empire ottoman, annexion de la Bosnie-Herzégovine à l’empire Austro Hongrois, première puis seconde guerre mondiale. 1945 marque la création de la République Fédérale socialiste de Yougoslavie, dirigée par Tito. Celle-ci regroupe six républiques : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, le Monténégro, la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine. Une configuration qui officialise la présence des musulmans sur ce territoire. En effet, ces derniers sont reconnus en 1968 comme un peuple constitutif de la Bosnie. Une date fatidique qui voit la reconnaissance d’une véritable nation musulmane, c’est à dire d’une identité bosno-musulmane au même titre que l’identité bosno-serbe et bosno-croate (les deux autres « peuples constitutifs » de la Bosnie et respectivement de confession orthodoxe et catholique). Si l’appartenance ethnique des musulmans de Bosnie se définit en fonction de leur religion, la création d’une « nationalité musulmane » au sein de la Yougoslavie n’implique pas nécessairement la pratique assidue de l’islam. Il s’agit avant tout d’une identité nationale, qui a réussi à survivre à une guerre ayant tranformé la région en une véritable poudrière.

Les Juifs, un peuple élu comme les autres ?

« Qui est le peuple élu ? ». Réponse: « Les Juifs ». Voilà un quizz bien singulier qui figure dans certaines versions du jeu Trivial Pursuit, rubrique « Histoire ». Une anecdote, diront certains, mais symptomatique d’une croyance très ancrée: celle qui attribue aux Juifs un statut « d’exception ». D’abord sur le plan religieux, les Juifs ayant fait alliance avec Dieu, selon la Bible. Puis tout au long de leur histoire. En effet, comme l’explique l’historien Eli Barnavi dans l’Express*, si les Juifs ont longtemps été marginalisés socialement, ils se sont, eux aussi, retranchés, ne serait-ce que pour pérenniser ce statut d’élection.

Mais ce statut « d’exception » accordé  aux Juifs ne les exposerait-il pas en retour à des fantasmes antisémites ? Voilà une question qu’on est en droit de se poser tant les clichés sur les Juifs élitistes, dominateurs, restent monnaie courante dans le monde chrétien et musulman. Aussi, ne serait-il pas judicieux de mettre au goût du jour une telle croyance, loin de refléter la pluralité actuelle des identités juives, alliant religieux, athées et même convertis? Des spécificités de taille qui en font, certes, un peuple unique en son genre. Mais comme tous les autres peuples.

* Édition du 19/12/2007

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Espagne / Maghreb : un héritage arabo-andalou encore disputé

Espagne Maroc 014Difficile d’imaginer que juifs, chrétiens et musulmans ont pu coexister pacifiquement  en Andalousie par le passé, tant les tensions dans la région, surtout de part et d’autre du détroit de Gibraltar, sont désormais vivaces. Elles se cristallisent autour d’un héritage arabo-andalou, encore disputé. Mais sont aussi entretenues par un fossé économique de taille entre les deux rives de la Méditerranée.

Reliquat vivant de l’age d’or espagnol, l’Andalousie fait partie de ces régions européennes qui ont su garder leur caractère mythique. Un pouvoir d’attraction qui marque, certes, l’imaginaire collectif européen, mais surtout booste le marché touristique local. Du palais de l’Alcazar à celui de l’Alhambra, en passant par la fameuse « juderia » (maison de naissance du philosophe juif Maimonide), combien d’occidentaux viennent admirer, dès les premiers temps estivaux, ces vestiges majeurs de l’architecture islamique espagnole ? Un voyage dans le temps qui favorise l’immersion dans cette époque longue de six siècles (du 8ème au 15èmesiècle) où la péninsule ibérique faisait partie du monde arabe… Une période des plus florissantes du moyen âge, où comme le répète à l’envie les historiens, juifs, chrétiens et musulmans cohabitaient en paix…

Architecture très « arabe »

Comme nombre d’Européens d’origine « orientale », j’ai, moi aussi, été séduit par ces images, certes convenues, mais fascinantes de l’Andalousie, mettant à mal le soit-disant clivage « nord-sud » du monde méditerranéen. Au point de vouloir m’y rendre pour saisir la réalité derrière le mythe. Or, une fois sur place, une chose m’a vraiment frappée : au delà de l’architecture, certes très « arabe » de l’Andalousie (et volontairement bien conservée), il ne semblait plus rester grand chose de cette région chatoyante, dont le brassage culturel faisait autrefois sa spécificité. Car en effet, au-delà des visiteurs européens et asiatiques venus s’extasier devant les édifices de l’Espagne mauresque, les minorités musulmane ou juive, autrefois porteuses de cette mixité ethnique, semblaient avoir disparues du décor. Finalement, c’était un peu comme déambuler dans les ghettos yiddish d’Europe de l’Est sans y trouver un seul juif. Sauf, qu’en Andalousie, l’heure n’est pas au recueillement, bien au contraire. Et ce, alors que cette région rappelle, elle aussi, l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire d’Europe : la Reconquista (inquisition espagnole), avec son lot d’expulsions, conversions forcées et pogroms… Autant d’exactions menées d’une main de fer par les rois catholiques Ferdinand et Isabelle, à l’encontre des juifs séfarades comme des musulmans, sonnant le glas du multiculturalisme ibérique.

Reconquête de l’Andalousie

En venant en Andalousie en 2010, je m’étais donc définitivement trompé d’époque. Pire, mes déambulations en plein mois d’août dans la banlieue de Séville, au sein de processions à l’effigie de la vierge Marie, m’ont rappelé avec force le caractère traditionnel et 100 % catholique de la société andalouse. Un peu comme si cette dernière voulait nier toute communauté de culture avec le tout proche Maghreb. Exemple probant : l’actuelle polémique concernant l’appellation de la Mezquitta, la fameuse « mosquée-cathédrale » de Cordoue. En effet, faut-il rappeler que l’évêque de Cordoue, lui même, appelle régulièrement la ville à renoncer à cette terminologie pour ne pas« semer la confusion » chez les visiteurs? « Il n’y a aucun problème à dire que ce temple a été construit par les califes musulmans, s’est déjà défendu ce dernier dans les médias espagnols.Mais il est inapproprié de l’appeler mosquée aujourd’hui, parce que cela fait des siècles que ce n’est plus le cas. » Pourtant, nombre de musulmans tentent chaque année de prier dans la Mezquitta, au grand dam des autorités espagnoles décidément peu résolues à faire de ce joyau architectural un lieu de culte à la fois chrétien et islamique.

Cette querelle autour du très convoité héritage arabo-andalou est plus que jamais emblématique de l’histoire à la fois riche et complexe des chrétiens et musulmans en Andalousie. D’autant que les réseaux islamistes, à l’instar de l’Aqmi (Al Qaïda au Maghreb Islamique) appellent aujourd’hui même à la reconquête d’« Al Andalus », en référence à ce coin d’Espagne jadis sous l’égide des califes musulmans.

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Trois jeunes marocaines pendant la traversée du Détroit de Gibraltar, direction Tanger.

Choc culturel

C’est dire la teneur des relations qui règnent de part et d’autre du détroit de Gibraltar! Mais si les Andalous campent sur une posture distante à l’égard du monde arabe, quid de l’attitude des marocains, eux mêmes, face à l’Andalousie voisine? Hostilité? Proximité? Indifférence? Pour avoir quelques éléments de réponses, j’ai décidé de prendre le bateau à Tarifa, une station balnéaire andalouse des plus branchées, afin de m’immiscer quelques temps dans l’univers maghrébin. Après une traversée de plus d’une demi heure (sur une mer très agitée, en compagnie de marocains tout aussi malades que moi), j’atteignais enfin Tanger. Et là, le choc fut total. En effet, un décor, tout nouveau s’imposait à moi. L’ambiance, les odeurs, les vêtements, l’architecture, l’hygiène, tout s’opposait à l’Andalousie, que je venais à peine de quitter.

A peine sorti du bateau, des chauffeurs de taxi s’attroupent par dizaines. Ils m’entourent, m’interpellent : « tu viens d’Espagne? Suis nous, on t’emmène », martèlent-ils à l’unisson, dans un mélange sommaire d’espagnol et français. Déstabilisé, je décide de monter dans une des voitures, un engin tout défoncé comme on en voit peu en Europe. Les yeux curieux, j’observe, à travers la vitre, chaque parcelle de rue, de trottoir et de visage. Ça grouille de monde à l’extérieur. Tandis que les mères, la plupart voilées, marchent bras dessus bras dessous avec leurs filles, les hommes restent assis à des terrasses de café, alignés les uns à côté des autres. Quant aux jeunes garçons, beaucoup travaillent déjà dans les souks. Ils n’hésitent pas à harceler les touristes occidentaux pour leur vendre babouches, tapis et autres narguilés… Le chauffeur de taxi m’observe de son rétroviseur le regard amusé. « Bienvenu sur notre planète », dit-il avec un sourire ironique. En effet, j’avais bien quitté l’Espagne et par la même, l’Occident.

Des disparités économiques et culturelles

« Ici, on est toujours au Moyen Age », jugera au cours de mon voyage, Yassine, un jeune étudiant marocain installé à Paris. Avant d’ajouter:  » Certes, il existe une certaine proximité entre la vie andalouse et nord marocaine: les deux populations captent les mêmes chaînes locales, se côtoient lors de leurs fréquents allers retours de part et d’autre du détroit de Gibraltar… Mais globalement, elles évoluent dans deux sociétés totalement différentes, d’un point de vue économique, social ou religieux ». D’autant qu’à travers ces disparités de taille semblent se rejouer une autre histoire, plus ancienne : celle de la colonisation, à travers laquelle prévaut toujours au Maghreb, la figure du blanc riche et dominateur, qu’il soit Andalou, Basque ou Français. D’ailleurs, l’existence, aujourd’hui encore, de deux enclaves espagnoles au Maroc (Ceuta et Mellila) ne font qu’actualiser ce passé pourtant considéré comme révolu en Europe.

Aussi, après mes péripéties au sein du royaume chérifien (Tanger, Fès et Chefchaouen), le fossé entre voisins marocains et andalous ne m’était jamais paru aussi grand. Plus je m’évertuais à retrouver des similarités entre ces deux sociétés, plus leurs différences devenaient flagrantes. Et si, contrairement à ce que j’avais espéré, la Méditerranée n’était aujourd’hui qu’un mur et non la « mère » commune à tous ses pays riverains ? Difficile pour moi de se résoudre à un tel constat. Et pourtant… D’ailleurs, l’échec, pour l’heure, cuisant, de l’Union pour la Méditerranée, lancée en 2008 par notre « téméraire » président, n’en constitue-t-il pas l’un des tristes exemples?

Zoom : L’Espagne renforce le contrôle de son immigration

14,4 km. C’est la largeur du détroit de Gibraltar, qui sépare aujourd’hui l’Andalousie du Maroc. Si celui-ci ne constitue qu’une infime bande d’eau séparant deux continents se narguant l’un l’autre, il a coûté la vie à de nombreux immigrants illégaux. Car en effet, la traversée a généralement lieu sur des embarcations de fortune (nommées patera), causant de fréquents naufrages. Le nombre final de morts fait d’ailleurs l’objet d’une polémique : il serait d’au moins plusieurs dizaines par an, mais certains parlent de milliers. Depuis les années 2000, l’Espagne a mis en place une politique de coopération avec le Maroc visant à mieux régulier l’immigration illégale à sa frontière sud. Des immigrants en provenance essentiellement d’Afrique Subsaharienne et du Maghreb.

Il faut savoir que l’Espagne compte également de nombreux immigrants originaires du Sahara Occidental, ancienne colonie espagnole occupée aujourd’hui par le Maroc, alors qu’elle revendique depuis trente ans son indépendance. Contrairement aux immigrants illégaux venus d’Afrique, les Sahraouis ont souvent pu bénéficier de conditions privilégiées leur permettant de se réfugier en Espagne de façon tout à fait légale. Et pour cause: depuis le départ des Espagnols du Sahara Occidental en 1976, la population sahraouie vit au rythme des exactions lancées par le pouvoir marocain sur son territoire. Des évènements qui sensibilisent aujourd’hui encore l’opinion publique espagnole et génère un fort soutien des autorités du pays vis à vis de la cause sahraouie. Quitte à jeter des coups de froid réguliers dans les relations, officiellement au beau fixe, avec le Maroc.

Les Roms, une exception bulgare

Alors qu’ils représentent 10 % de la population bulgare, les Roms souffrent d’une marginalisation ancestrale dans cet état des Balkans. Sédentarisés de force pendant la période communiste, ils sont aujourd’hui parqués dans des bidonvilles, et ouvertement discriminés à l’école comme sur le marché du travail. Un apartheid qui se décline à des niveaux divers dans la la majorité des pays européens.

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Sofia, Plovdiv, Lom, Stara Zagora…, si toutes ces villes ont comme point commun d’être situées en Bulgarie, leur proximité se situe surtout à un autre niveau: elles hébergent toutes des communautés Roms qui vivent dans quartiers insalubres très éloignés du centre ville. Dans certains cas, il s’agit de bidonvilles, peuplés de familles démunies, dont les parents sont au chômage et les enfants courent pieds nus dans la boue.

Si ce tableau, quelques peu cliché, offre la pire image que l’ont peut avoir des Roms, il n’en cache pas moins une certaine réalité: la marginalisation constante dont fait l’objet cette population en Bulgarie comme dans le reste de l’Union européenne.

Un demi million de Roms exterminés par les nazis

Arrivés du nord de l’Inde, par vagues successives depuis le 10ème siècle, ce peuple nomade a longtemps subi diverses discriminations infligées par une Europe majoritairement sédentaire. L’apogée de ces persécutions : le génocide de 200 000 à 500 000 d’entre eux (appelé Samudaripen ou Porrajmos) durant le nazisme. Un massacre oublié par l’histoire, suivi, à l’Est, d’une période communiste globalement peu favorable pour les Roms. En effet, celle-ci s’est traduite, en Bulgarie notamment, par une sédentarisation forcée des Roms qui est loin d’avoir favorisé leur intégration. « Durant le communisme, les Roms ne pouvaient atteindre qu’un niveau minimum d’études. Encore, aujourd’hui, les écoles situées dans les quartiers roms reçoivent très peu de moyens de la part de l’Etat et offrent donc peu de perspectives de réussite pour les élèves », rappelle Diana Kirilova, rom bulgare, chercheuse au centre d’études tsiganes de Paris.

Un manque d’éducation qui a pendant longtemps empêché la constitution de toute élite rom propre à défendre les droits de la communauté. Exemple probant: alors que les Roms représentent 10 % de la population bulgare, seul un député issu de cette minorité ne siège aujourd’hui au parlement national. « Sous représentés et peu reconnus, les Roms suscitent la méfiance des Bulgares dont les clichés à leur encontre restent très répandus, analyse Daniela Mihailova, avocate au sein de l’association bulgare « Égalités des Chances », ainsi, ils sont souvent bannis des bars, restaurants, magasins voire même de certains hôpitaux de Bulgarie. Lors d’un procès, les sentences des juges à l’encontre des Roms sont souvent plus lourdes. Et encore aujourd’hui, nombre d’entreprises refusent de convoquer un Rom à un entretien d’embauche ».

Un fonctionnement très « clanique »

Si cet apartheid chronique est dû au manque réel d’investissement de la part des pouvoirs publics en faveur de l’intégration des Roms, un autre obstacle entre également en ligne de compte: la forte hétérogénéité de cette communauté qui empêche toute initiative concertée. En effet, les Roms constituent un peuple complexe au fonctionnement très  « clanique ». Les clivages entre chaque groupe sont également religieux, puisque les Roms ont des confessions multiples (traditionnellement chamanes, ils sont désormais catholiques, orthodoxes ou musulmans). Plus encore, des clivages linguistiques persistent : par exemple, en Bulgarie, certains s’expriment en romani, mais d’autres sont turcophones et se revendiquent d’ailleurs plutôt Turc que Rom. Cette diversité se retrouve également à l’échelle européenne, puisque les Roms d’Allemagne parlent traditionnellement le « sinti » alors que ceux d’Espagne et de France (communément appelés gitans) s’expriment davantage dans un dialecte baptisé le « calo ».

Changer les mentalités

Un manque d’unicité qui génère un problème de représentativité de la communauté. Ce qui laisse parfois le champ libre à certaines ONG roms corrompues qui détournent l’argent donné par des associations humanitaires, pour enrichir la mafia locale. Aussi, pour sortir de cette impasse politique, diverses initiatives ont émergé à l’échelle européenne: organisation en 1971 du premier congrès international des Roms, création de l’union Romani internationale, institution d’un drapeau rom et d’un hymne national, lancement de la décennie d’intégration des Roms 2005-2015 dans neuf pays d’Europe centrale… Autant d’initiatives qui visent un objectif: reconnaître les 10 millions de citoyens roms européens comme un peuple  sans territoire. Pourtant, force est de constater que les résultats en termes d’intégration restent encore peu visibles. Car, comme l’explique Diana Kirilova, « c’est surtout une meilleure éducation et la diffusion d’une image plus positive des Roms dans les médias qui permettront un changement des mentalités et une réelle intégration ».