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Le blog des minorités et des appartenances ethniques

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L’enseignement des faits religieux, clé du vivre ensemble

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Les tragiques événements de janvier et novembre 2015 ont remis la question sur le tapis : faut-il imposer l’enseignement des faits religieux à l’école pour couper court aux préjugés racistes et dérives sectaires ? Une hérésie, selon les tenants d’une laïcité dogmatique. Loin des querelles idéologiques, quelques initiatives émergent sur le terrain.

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Les animateurs rappellent les règles du jeu : «Si vous trouvez la réponse, vous ferez gagner trois points à à votre équipe. Premier indice : c’est une ville importante pour les chrétiens. Elle est en Italie». Les enfants notent illico sur leurs cahiers, se concertent, puis lèvent fébrilement la main pour répondre. La scène se déroule à l’école Maurice d’Ocagne, dans le 14e arrondissement de Paris. Des élèves de CE2 jouent à l’Arbre à Défis, un jeu conçu par l’association Enquête comme une initiation ludique au fait religieux et à la laïcité. Une démarche qui n’a rien d’anodin tant elle soulève un débat remis à l’ordre du jour de nos décideurs politiques depuis les attentats de janvier et novembre 2015 : faut-il favoriser une éducation laïque aux faits religieux ? Avancé comme une nécessité par le gouvernement qui a multiplié les annonces en la matière (voir encadré), le déploiement d’un tel enseignement n’est pas une affaire neuve. Il constitue depuis plusieurs années le cheval de bataille de quelques associations. Comme Enquête, qui travaille depuis 2010 à la création d’outils éducatifs «permettant aux enfants d’appréhender la question des religions et des origines sur un mode apaisé, dans un environnement qui ne l’est pas toujours», développe Marine Quenin, déléguée générale de l’association.

Rien d’étonnant à ce que le multiculturel XIXème arrondissement constitue l’un des terrains de prédilection de la structure. Elle y organise un atelier pour des élèves de primaire dans un centre social, rue de Crimée. «Au départ, il fallait gérer quelques résistances et amalgames de la part des enfants, relate Coline Pelissier, animatrice de l’atelier. Grâce au dialogue, j’ai fini par les convaincre.» Ressenti identique chez Lola Petit, doctorante à l’EPHE, École pratique des hautes études, en charge d’une thèse sur l’enseignement des faits religieux et de la laïcité en partenariat avec Enquête. «Sur le terrain, on voit qu’il faut déconstruire pas mal d’idées reçues, notamment cette logique du nous contre eux parfois très ancrée», constate la chercheuse qui anime un atelier expérimental avec cinq adolescentes de quatrième, du quartier de Belleville. Elles y réalisent un travail de recherche sur la thématique de leur choix : Pourquoi existe-t-il des jours fériés chrétiens dans la France laïque ? Deux participantes, Imenne et Djenneba, racontent leur expérience : «On trouvait injuste qu’il n’y ait pas de jours fériés venus des autres croyances. Ca nous permet de mieux connaître l’histoire de France et des autres religions. Et de voir des points communs avec l’islam, notre religion, celle qu’on connaît le mieux». 

Mais, en dépit d’un fort contexte islamophobe, ces ateliers seraient-ils uniquement voués à l’éducation et la sensibilisation de jeunes musulmans des quartiers populaires ? Voila une question que l’on doit se poser, tant la ghettoïsation d’un tel enseignement risquerait de dévoyer la vocation même de la démarche, à savoir, couper court au préjugés racistes. Si on laisse penser, après les attentats de Paris, que seuls les musulmans ont des difficultés à appréhender le pluralisme, ne crée-t-on pas, in fine, plus de stigmatisation encore, dans une France gangrenée par la montée de l’extrême droite ? «C’est loin d’être notre objectif, commente la déléguée générale d’Enquête, qui milite précisément pour désenclaver cet enseignement. Oui la promotion de la mixité devrait concerner tout le monde. Toutefois, nous ne sommes pour l’heure majoritairement financés que pour agir dans les quartiers politique de la Ville où résident des populations souvent de confession musulmane». Ainsi, sur les quinze ateliers dispensés par Enquête, quelques uns seulement se déroulent dans des quartiers majoritairement «blancs».

Alors comment combler un tel hiatus ? «Pour démocratiser cet enseignement, la gageure serait de l’imposer dans toutes les écoles et non plus le réserver, comme aujourd’hui, à un cadre péri ou extra scolaire», répond Marine Quenin. Ce qui n’est pas une mince affaire ! Surtout dans un pays qui commence tout juste à prendre conscience de l’enjeu d’un tel chantier éducatif. On l’aura compris, le débat porte moins sur la légitimité de cet enseignement, malgré quelques levées de boucliers, que sur son contenu véritable (voir encadré) ainsi que son mode de déploiement au sein de l’école : faire participer les seuls établissements volontaires ?

Autre question phare : faut-il faire de cet enseignement une matière à part ou, au contraire, le connecter à d’autres disciplines (français, histoire…) pour qu’il soit plus parlant aux élèves ? «Pour l’heure, l’importance accordée aux faits religieux dans les programmes reste limitée avec un manque de cohérence et de continuité d’une année sur l’autre», constate Philippe Gaudin, agrégé de philosophie, et responsable de formation à l’Institut européen des sciences des religions. De quoi faire réagir Michel Lussault. Pour le conseiller supérieur des programmes, un tel enseignement existe déjà : «Les faits sont inculqués, notamment au collège, dans le cadre des cours d’histoire, de français ou d’art». Un constat nuancé par Philippe Gaudin : «Cet enseignement reste fragmenté, particulièrement en histoire, à l’occasion de leçons sur la naissance des grands monothéismes, contrairement à d’autres pays européens plus enclins à traiter de telles questions au sein d’une discipline spécifique ayant une dimension anthropologique ou éthique». La cause ? L’histoire même de l’école française, celle de Jules Ferry «qui s’est construite sur une séparation stricte avec la religion. De quoi générer, aujourd’hui encore, une méfiance d’une part de la classe politique et du corps enseignant à l’égard d’une véritable éducation -même- laïque au fait religieux», déplore ce dernier, rappelant que la laïcité n’interdit en rien un tel apprentissage.

Autre élément clé du débat : faut-il restreindre cet enseignement au collège et lycée ou l’intégrer dès l’école primaire comme le préconise Enquête ? «Oui, il faut l’initier dès l’âge de sept ans environ, confirme Marine Quenin, quand les enfants ont encore plus de questions que de certitudes. À la préadolescence, période d’affirmation, il est déjà trop tard». Certains établissements ont pris à bras le corps un tel chantier à l’instar de l’école élémentaire du 17 rue de Tanger (XIXème arrondissement) qui initie aux faits religieux et à la laïcité dès le… CP ! Dans la classe d’Aurélien Brendel, professeur des écoles impliqué dans la démarche, les enfants de six/sept ans ont bénéficié début 2015 d’un atelier hebdomadaire mêlant séances de lecture, analyse d’œuvres d’art et discussions philosophiques sur les récits de création grecs, égyptiens, sans oublier ceux de la Bible et du Coran. «Exit le cours magistral, c’est un moment d’échanges où les élèves -assis en rond- peuvent interagir librement et développer leur esprit critique sur un sujet aussi passionnel et intime que les croyances religieuses», commente le professeur des écoles, rappelant que ce projet l’a aussi aidé à se remettre en question. «En tant qu’athée, j’ai développé un tel discours critique vis-à-vis des religions que j’ai fini par associer laïcité à rejet du religieux. Une analyse erronée ! Aujourd’hui, j’ai appris à me sentir légitime pour aborder ce sujet en classe».

Pour que les enseignants dépassent leurs craintes et a priori face à un enseignement si complexe, encore faut-il les accompagner sur le terrain ! Un appui essentiel dont a pu profiter Aurélien Brendel, au travers d’outils pédagogiques élaborés par le directeur de l’école primaire, Laurent Klein, initiateur du projet. «Les profs ont besoin d’être formés à ces sujets très tabous, dont ils n’oseront pas s’emparer naturellement alors qu’il constitue, pourtant, une clé du vivre ensemble», rappelle le directeur qui, depuis plusieurs années, bataille aux côtés de l’inspectrice de la circonscription 19D, Mariannick Dubois Lazzarotto, pour impulser cette prise de conscience au sein du corps enseignant. À Paris, elle a été la première inspectrice de l’Éducation Nationale à proposer des modules sur l’enseignement laïc des faits religieux dans la formation officielle des instituteurs et des professeurs d’école. Plus encore après les attentats de janvier, elle a organisé avec les moyens du bord une formation en urgence. «J’ai convoqué les directeurs et enseignants de ma circonscription pour leur rappeler avec force la nécessité de s’atteler à cet enseignement qui intéresse les enfants, mais fait encore trop peur aux adultes». Sans doute un premier pas vers une laïcité plus inclusive…

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décembre 31, 2016 at 12:28

« Roms, Manouches, Tziganes partagent un même univers mental »

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Qu’est-ce qui rapproche mais aussi distingue les Roms, des Manouches et Tziganes ? Réponses de Sarah Carmona, docteur en histoire et Nara Ritz, directeur du centre européen de formation aux diversités

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juin 30, 2016 at 11:49

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Royaume-Uni: le multiculturalisme en question

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Bastion du multiculturalisme en Europe, le Royaume-Uni s’est doté d’un « management de la diversité » original, favorisant la promotion des pluralismes identitaires. Mais les attentats de 2005 comme les vagues d’émeutes des dernières années ont largement mis à mal une telle approche. Au point d’en découdre avec cette tradition d’ouverture ? Décryptage.

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Des maires qui envoient des cartes de vœux le jour de l’Aïd El Kebir, une administration qui traduit ses documents officiels dans les langues de ses minorités… Inimaginable dans l’Hexagone, ce « management de la diversité » prévaut pourtant dans un de nos pays voisins depuis plusieurs décennies déjà. Lequel ? Le Royaume-Uni bien sûr ! En effet, dès les années 60, le pays de Shakespeare s’est doté d’un arsenal législatif de taille favorisant la promotion des pluralismes identitaires*. « Une politique multiculturaliste qui ne s’est pas développée sous l’œil bienveillant des autorités rappelle Danièle Joly, professeur émérite à l’université de Warwick, Au contraire, elle s’est forgée à coup de luttes politiques menées par les populations issues du Commonwealth, Noirs des Caraïbes et Indiens en tête ». Un activisme élevé au sein des minorités boosté, après la seconde guerre mondiale, par un formidable coup de pouce : l’accès de facto à la citoyenneté britannique pour toutes les ex-populations coloniales. Un dispositif propre à l’histoire migratoire d’outre-manche, et auquel ne pourront se prévaloir, à la même époque, les immigrés français. « Ainsi, en disposant du droit de vote, ces nouveaux arrivants ont pu s’imposer comme des citoyens à part entière et s’investir notamment dans la vie politique» souligne Danièle Joly en indiquant qu’en 2005 le taux de participation électorale des musulmans au Royaume-Uni dépassait 70 %, contre 60 % pour les Britanniques de souche.

C’est dire si le Royaume-Uni a su faire preuve d’un certain avant-gardisme en matière de gestion de la diversité. Pour autant, la question du « vivre ensemble », casse tête sur lequel bute encore nombre terres d’immigration en Europe (France, Allemagne, etc.), serait-elle 100 % révolue outre-manche ? Pas vraiment, si on en croit David Cameron, lui-même, le premier ministre britannique. En effet, ce dernier n’a pas hésité à condamner, l’année dernière à Munich, l’échec du multiculturalisme (voir interview de Michel Wieviorka). Des propos révélateurs du malaise de la nation britannique à l’encontre de ce qui constitue pourtant l’un de ses piliers. « Les premiers signes d’une telle rupture remontent à 2001, année marquée par deux événements majeurs qui ont secoué l’Angleterre, se souvient Khursheed Wadia, directrice de recherche à l’université de Warwick, les émeutes de 2001 dans le nord du pays, impliquant notamment des jeunes d’origine pakistanaise, suivis peu après, des attentats du 11 septembre». Dès lors, le rejet du multiculturalisme s’est cristallisé à l’encontre d’une communauté : les musulmans. « Toutefois, les discours médiatiques à leur encontre devinrent vraiment légion à partir de 2005, année des attentats de Londres » note Khursheed Wadia. Un événement d’autant plus tragique que leurs auteurs étaient des citoyens britanniques à part entière, de confession musulmane et ayant toujours vécu au Royaume-Uni.

 

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Ce revirement à l’encontre du modèle multiculturel s’est alors accompagné d’un arsenal de mesures anti-terroristes dans le cadre du programme « Prevent ». « Un plan initialement lancé en septembre 2001, qui a conduit à l’arrestation de nombreux hommes musulmans à travers tout le pays» raconte Danièle Joly.

Cela étant, au delà de son volet répressif, Prevent eut paradoxalement un effet positif. Lequel? Booster les fonds en faveur d’associations musulmanes, véritables chevilles ouvrières des politiques multiculturelles, oeuvrant en partenariat avec les autorités locales. «Plus encore, il permit aux jeunes et aux femmes de la communauté, jusque-là peu représentés dans les instances associatives, de prendre le haut du pavé», développe Danièle Joly. Exemple probant illustrant cette dynamique : la création en 2003, du Muslim Women’s Network UK, un réseau national de femmes musulmanes, qui pu entre autres, bénéficier des fonds du programme Prevent. «C’est après l’année 2001, que le montage de notre réseau fut possible, confirme Faeeza Vaid, directrice exécutive de cette association visant à promouvoir la place des musulmanes dans la société et vis-à-vis des autorités. Car le gouvernement compris alors la position clé que les femmes peuvent jouer en faveur de la cohésion sociale au sein de la communauté. Créatrices de lien entre les générations et avec les hommes, elles devenaient ainsi un instrument de lutte contre l’extrémisme masculin».

Cette démarche d’ouverture des autorités s’est aussi orientée vers les jeunes, via la création d’associations encourageant les initiatives citoyennes. A l’instar du Stechford Youth Network, basé à Birmingham, dans un quartier à majorité musulman. «Notre réseau s’est crée en 2006 pour offrir des activités sportives et artistiques à la jeunesse des quartiers populaires» explique Qudues Zafar, 26 ans, directeur du réseau. Financée par la ville de Birmingham, l’association fédère ainsi une centaine d’ados de 13 à 19 ans, aux profils divers : blancs, noirs, pakistanais, etc. «Ces ateliers sont nécessaires pour leur donner un cadre et ainsi les éviter de tomber dans la délinquance» poursuit Qudues Zafar, en rappelant que la vocation du réseau est bien de réduire in fine les comportements anti-sociaux et les tensions inter-ethniques. «Birmingham est une ville très diverse, mais également morcelée où les communautés vivent en vase clos, chacune étant renfermée dans ses quartiers, déplore ce dernier, aussi, via notre réseau, les jeunes de toute religion apprennent désormais à se connaître et à se respecter».

Cette volonté de décloisonnement des communautés, loin d’être cantonnée à quelques municipalités, est le fruit d’un programme national baptisé «Community Cohesion». Déployée en 2001, suite à la rédaction du « rapport Cantle », commissionné par les autorités pour prévenir les émeutes, cette politique rompt largement avec le modèle multiculturel d’antan. Comment ? En militant pour une déségrégation des quartiers dits « ethnicisés ». « La polarisation des communautés s’est tellement accrue au fil des décennies qu’elle a favorisé l’émergence de sociétés parallèles propres à engendrer des conflits inter-ethniques, comme les émeutes de 2001 opposant blancs et pakistanais » juge Ted Cantle, auteur dudit rapport et fondateur de l’iCoCo (Institute of Community Cohesion) crée en 2005 pour donner force à une telle politique. Ainsi, pour préserver la paix entre les communautés, ce nouveau programme se veut pragmatique : « développer par tous les moyens possibles des passerelles entre les groupes pour abattre les frontières qui les séparent » résume Ted Cantle. Ce qui se traduit par exemple, par l’introduction dans les écoles d’enseignements favorisant la compréhension interculturelle. Un parti adopté entre autres par la ville de Leicester privilégiant l’approche «Community Cohesion» depuis une dizaine d’années. « Plus encore, nous avons organisé divers événements inter-religieux dans la ville, en nous appuyant sur les leaders communautaires locaux » détaille Trish Roberts, responsable stratégie et partenariat à la mairie de Leicester.

 

Si certaines études attestent du succès du « Community Cohesion » (selon la « citizenship survey » de 2011, 85 % des Britanniques déclarent vivre dans un environnement multicommunautaire harmonieux, contre 79 % il y a dix ans), force est de constater qu’une telle approche est loin de susciter un total consensus. « Cette démarche est lacunaire dans la mesure où elle ne retient que l’excès de communautarisme de la part des minorités pour illustrer les limites du multiculturalisme. Et ce, sans prendre en compte d’autres facteurs d’ordre sociaux comme les inégalités sociales persistant entre les communautés (voir encadré) » explique Khursheed Wadia.

Face à un tel constat, une question s’impose alors : en militant pour l’apaisement des relations intercommunautaires, la vocation du « Community Cohesion », ne serait-elle pas de s’inspirer du modèle républicain, visant à promouvoir une « britannicité » commune ? « Difficile de répondre à cette question tant le gouvernement actuel n’a pas adopté de position claire en la matière. Toutefois, nous sentons qu’il est moins aisé aujourd’hui de s’affirmer en tant que musulman, pakistanais, etc. Par exemple, certains politiques préféreraient clairement que notre réseau s’appelle Women’s Network UK sans l’intégration du terme muslim » répond Faeeza Vaid, tout en constatant la baisse des fonds à destination de son association depuis l’élection de David Cameron. «En effet, le gouvernement a coupé dans les fonds du programme Prevent, confirme Danièle Joly, toutefois, un tel revirement est loin d’être suffisant pour sonner à terme le glas du multiculturalisme britannique, très ancré dans les pratiques depuis plusieurs décennies ». Une tradition de tolérance et d’ouverture finalement plus forte que tout ? « Oui, répond Trish Roberts, il n’est pas question pour nous de forcer les gens à se sentir anglais. Notre approche reste très différente de celle de la France. Aussi, l’avènement d’une société assimilationniste est loin d’être pour demain…». De quoi donner quelques espoirs quant à la pérennité d’un modèle encore unique en Europe.

 

* Depuis le vote en 1976 du Race Relations Act, grande loi contre la discrimination raciale (intégrant les Race Relations Acts de 1965 et 1968), la reconnaissance des différences est une priorité de terrain au Royaume-Uni.

 

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septembre 27, 2014 at 10:11

Arméniens, grecs, kurdes ou la difficile « question turque »

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Comme bon nombre d’Etats orientaux, la Turquie, en tant que nation, s’est constituée sur fond de nettoyage ethnique et religieux. Et ce, à l’encontre de ses minorités, qu’elles soient chrétiennes ou kurdes. Alors que l’oubli et le rejet de tout travail de mémoire caractérisent encore la société turque actuelle, comment mettre fin à ce système fondé sur le négationnisme ? Réponses.

S’il y a bien un pays musulman qui semble assumer sans complexe son héritage chrétien, c’est sans aucun doute la Turquie. Il suffit de se rendre dans ce pays singulier à cheval entre l’Europe et l’Asie pour constater l’ampleur du patrimoine « orthodoxe » (et volontairement bien conservé) de cette nation musulmane. Rien qu’à Istanbul, quelques centaines d’églises orientales, les plus anciennes du monde, coexistent encore avec les innombrables mosquées ottomanes de la cité. La cathédrale Sainte Sophie, visitée par environ trois millions de touristes par an, représente à elle seule le meilleur reliquat de l’empire Byzantin (empire romain d’orient) qui a subsisté pendant presque mille ans dans la région (jusqu’à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453).

Intérieur de la cathédrale Sainte Sophie. Les sourates en arabe à côté d'une représentation de Marie et Jésus témoignent de la singularité de cette ancienne église devenue mosquée à partir du 15ème siècle.

Intérieur de la cathédrale Sainte Sophie. Les sourates en arabe à côté d’une représentation de Marie et Jésus témoignent de la singularité de cette ancienne église devenue mosquée à partir du 15ème siècle.

Homogénéisation de la société

Si l’héritage chrétien de la Turquie est plus que jamais valorisé par les autorités, quid de la politique du gouvernement vis-à-vis des communautés non musulmanes du pays? Voilà une problématique autrement plus complexe, tant la question des minorités, notamment chrétiennes, reste encore un sujet sensible en Turquie. Et pour cause: comme le souligne le journaliste Ali Bayramoglu sur le site turc d’information Yeni Safak, « Chez nous, en Orient, la formation de bon nombre d’Etats-nations s’est faite sur fond de nettoyage ethnique et religieux, et d’homogénéisation de la société. Les Etats issus de ce processus perpétuent d’ailleurs un système fondé sur une politique négationniste, sur l’oubli et le rejet de tout travail de mémoire».

Le collège orthodoxe Phanar situé dans Balat, l’un des anciens quartiers grecs d’Istanbul témoigne d’une présence chrétienne désormais oubliée.

Une déclaration coup de poing qui en dit long sur les parts d’ombres entachant encore l’histoire de la Turquie moderne. En effet, les conditions même de création de la république turque en 1923 (traité de Lausanne) sur les décombres de l’empire Ottoman suscitent toujours moult débats, « tant le pays s’est institué à l’encontre de près de la moitié de sa population qui n’était guère turque », raconte la journaliste Sophie Shihab dans un article paru dans l’Atlas des Civilisations (édition 2012). Et pour cause : qu’il s’agisse des Arméniens, Juifs ou Grecs orthodoxes (les trois groupes minoritaires mentionnés par la République turque de Mustafa Kemal), sans oublier les Kurdes, les Alévis, les Syriaques… : toutes ces populations furent alors persécutées ou contraintes à l’exil tout au long de la période dite « républicaine » en Turquie (années 20 et 30).

Massacres de Kurdes alévis

Vue sur l’une des synagogues de Karakoy, un des quartiers d’Istanbul où d’importantes communautés juives s’épanouirent par le passé.

Certes, si le territoire turc reste encore une mosaïque ethnique (60 000 Arméniens, 25 000 Juifs, 25 000 assyro-chaldéens, 2 500 Grecs orthodoxes, etc. y vivent), comment faire l’impasse sur les terribles évènements ayant succédé à la création la république : expulsion des Juifs de Thrace (partie européenne de la Turquie) en 1934, massacres des Kurdes alévis commis par l’armée turque en 1937-1938 dans la région du Dersim, pogroms de 1955 visant les Grecs, les Arméniens et les Juifs d’Istanbul, spoliation des biens des Grecs en 1963, etc. ?

Autant de violences qui font largement écho aux terribles épurations ethniques menées à leur paroxysme, lors de la période pré-républicaine, contre les Arméniens, dont le génocide de 1915 à 1923 constitue le point culminant. Une catastrophe encore taboue et niée en Turquie, tant elle impacte sur la conscience et l’identité nationale turque. Plus encore, « elle remet en question les fondements même de la république moderne », commentait alors Anna Zeytinjolglu, co sénariste du film « Le fils du marchand d’olives », lors de l’émission « Parlez moi d’ailleurs » diffusée le 3 mai sur la chaîne LCP.

Pluralité des opinions

Les églises rupestres de Göreme (Cappadoce), taillées dans la roche autour du Xème siècle, abritent de magnifiques fresques. Elles furent longtemps un lieu de pèlerinage pour les Grecs et les Arméniens qui vivaient à proximité.

Si le déni d’un tel génocide est largement diffus dans la société turque, il n’empêche toutefois pas les prises de position individuelles plus « discordantes ». Comme celle du chroniqueur Ali Bayramoglu, l’un des quatre intellectuels à avoir lancé, le 15 décembre 2011 sur Internet, une pétition d’excuses aux victimes des massacres de 1915, soutenue à ce jour par plus de 25 000 personnes. C’est dire si les courants anti-négationnistes sont loin d’être inexistant en Turquie. Il suffit de se rappeler la vague d’indignation qu’avait suscité au sein d’une partie de l’opinion publique, l’assassinat en 2007 du célèbre journaliste arménien turc Hrant Dink (commandité selon son avocate Fethiye Cetin par le gouvernement turc lui-même) pour s’en rendre compte.

Cette pluralité des opinions ne doit toutefois pas éclipser une autre réalité : la prévalence d’un nationalisme turc très fort, entretenu par l’AKP, parti de la justice et du développement aujourd’hui au pouvoir, dont les relents anti-arméniens restent vivaces. Preuve de ce nationalisme ambiant : l‘organisation en février dernier d’une manifestation contre le massacre d’Azeirbadjanais par des Arméniens à Istanbul (en référence au conflit au Haut Karabagh). Une foule de 20 000 personnes brandissant des drapeaux turcs et azerbaïdjanais, venue à l’appel d’associations d’amitié entre les deux pays turcophones et de partis d’extrême droite ou islamistes, s’était alors réunie sur la Place Taksim, aux cris de «Stop à l’agression arménienne».

Un seul tabou : le génocide arménien

Ici à Kayakoy (où trônent les vestiges d’un village grec) et partout ailleurs en Turquie où vivèrent des non-musulmans, les traces d’un passé chrétien subsiste.

Une manifestation lors de laquelle la France, qui venait de voter la loi pénalisant la négation du génocide arménien, fut également conspuée. En effet, cette loi qui sanctionne d’un an de prison et 45.000 euros d’amende la négation de tous les génocides reconnus par la France, dont celui des Arméniens, suscite aujourd’hui encore l’ire de la Turquie. Son président n’avait pas alors hésité à la qualifier de « raciste ». Sans oublier les critiques unanimes de la presse turque. Même de la part des journaux hostiles à l’AKP : « La classe politique française n’a pas compris qu’en adoptant ce texte, elle ne contribue pas à éclairer l’histoire mais qu’elle retarde au contraire ce processus et nourrit les discours de haine. Alors qu’elle essaie de dépasser ce traumatisme hérité de son histoire, la société turque va, dans ce contexte, connaître une régression. De ce point de vue, on peut dire que la classe politique française a fait du mal à la société turque et qu’en plus, en retardant le processus de rapprochement entre Turcs et Arméniens, elle a aussi fait du mal aux Arméniens », a alors dénoncé Okay Gönensin, éditorialiste libéral dans le quotidien Vatan.

Dans ces conditions, difficile d’imaginer, à court terme, l’émergence d’une nouvelle Turquie débarrassée de tout négationnisme. Pourtant certains observateurs, plus optimistes, veulent y croire. A l’instar d’Ali Bayramoglu qui voit dans les excuses faites fin 2011 par le Premier ministre Erdogan aux Kurdes alévis pour le massacre commis en 1937 « un espoir pour les Arméniens et aux minorités spoliées de voir leur droits reconnus ». Espérons qu’il dise vrai…

Espagne/Maghreb : un héritage arabo-andalou encore disputé

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Difficile d’imaginer que juifs, chrétiens et musulmans ont pu coexister pacifiquement  en Andalousie par le passé, tant les tensions dans la région, surtout de part et d’autre du détroit de Gibraltar, sont désormais vivaces. Elles se cristallisent autour d’un héritage arabo-andalou, encore disputé. Mais sont aussi entretenues par un fossé économique de taille entre les deux rives de la Méditerranée.

Reliquat vivant de l’age d’or espagnol, l’Andalousie fait partie de ces régions européennes qui ont su garder leur caractère mythique. Un pouvoir d’attraction qui marque, certes, l’imaginaire collectif européen, mais surtout booste le marché touristique local. Du palais de l’Alcazar à celui de l’Alhambra, en passant par la fameuse « juderia » (maison de naissance du philosophe juif Maimonide), combien d’occidentaux viennent admirer, dès les premiers temps estivaux, ces vestiges majeurs de l’architecture islamique espagnole ? Un voyage dans le temps qui favorise l’immersion dans cette époque longue de six siècles (du 8ème au 15ème siècle) où la péninsule ibérique faisait partie du monde arabe… Une période des plus florissantes du moyen âge, où comme le répète à l’envie les historiens, juifs, chrétiens et musulmans cohabitaient en paix…

Vue sur le patio de las Doncellas, à l’Alcazar de Séville, construit dès 844 par les Omeyyades d’Espagne, pendant la période musulmane.

Architecture très « arabe »

Comme nombre d’Européens d’origine « orientale », j’ai, moi aussi, été séduit par ces images, certes convenues, mais fascinantes de l’Andalousie, mettant à mal le soit-disant clivage « nord-sud » du monde méditerranéen. Au point de vouloir m’y rendre pour saisir la réalité derrière le mythe. Or, une fois sur place, une chose m’a vraiment frappée : au delà de l’architecture, certes très « arabe » de l’Andalousie (et volontairement bien conservée), il ne semblait plus rester grand chose de cette région chatoyante, dont le brassage culturel faisait autrefois sa spécificité. Car en effet, au-delà des visiteurs européens et asiatiques venus s’extasier devant les édifices de l’Espagne mauresque, les minorités musulmane ou juive, autrefois porteuses de cette mixité ethnique, semblaient avoir disparues du décor. Finalement, c’était un peu comme déambuler dans les ghettos yiddish d’Europe de l’Est sans y trouver un seul juif. Sauf, qu’en Andalousie, l’heure n’est pas au recueillement, bien au contraire. Et ce, alors que cette région rappelle, elle aussi, l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire d’Europe : la Reconquista (inquisition espagnole), avec son lot d’expulsions, conversions forcées et pogroms… Autant d’exactions menées d’une main de fer par les rois catholiques Ferdinand et Isabelle, à l’encontre des juifs séfarades comme des musulmans, sonnant le glas du multiculturalisme ibérique.

Monument majeur de l’architecture islamique, l’Alhambra de Grenade est l’un des témoins les plus prestigieux de la présence musulmane en Espagne.

Reconquête de l’Andalousie

En venant en Andalousie en 2010, je m’étais donc définitivement trompé d’époque. Pire, mes déambulations en plein mois d’août dans la banlieue de Séville, au sein de processions à l’effigie de la vierge Marie, m’ont rappelé avec force le caractère traditionnel et 100 % catholique de la société andalouse. Un peu comme si cette dernière voulait nier toute communauté de culture avec le tout proche Maghreb. Exemple probant : l’actuelle polémique concernant l’appellation de la Mezquitta, la fameuse « mosquée-cathédrale » de Cordoue. En effet, faut-il rappeler que l’évêque de Cordoue, lui même, appelle régulièrement la ville à renoncer à cette terminologie pour ne pas« semer la confusion » chez les visiteurs? « Il n’y a aucun problème à dire que ce temple a été construit par les califes musulmans, s’est déjà défendu ce dernier dans les médias espagnols. Mais il est inapproprié de l’appeler mosquée aujourd’hui, parce que cela fait des siècles que ce n’est plus le cas. » Pourtant, nombre de musulmans tentent chaque année de prier dans la Mezquitta, au grand dam des autorités espagnoles décidément peu résolues à faire de ce joyau architectural un lieu de culte à la fois chrétien et islamique.

Les habitants de Benacazon, ville de la banlieue de Séville, lors d’une procession à l’effigie de la vierge marie, organisée en plein mois d’août.

Cette querelle autour du très convoité héritage arabo-andalou est plus que jamais emblématique de l’histoire à la fois riche et complexe des chrétiens et musulmans en Andalousie. D’autant que les réseaux islamistes, à l’instar de l’Aqmi (Al Qaïda au Maghreb Islamique) appellent aujourd’hui même à la reconquête d’« Al Andalus », en référence à ce coin d’Espagne jadis sous l’égide des califes musulmans.

Choc culturel

C’est dire la teneur des relations qui règnent de part et d’autre du détroit de Gibraltar! Mais si les Andalous campent sur une posture distante à l’égard du monde arabe, quid de l’attitude des marocains, eux mêmes, face à l’Andalousie voisine? Hostilité? Proximité? Indifférence? Pour avoir quelques éléments de réponses, j’ai décidé de prendre le bateau à Tarifa, une station balnéaire andalouse des plus branchées, afin de m’immiscer quelques temps dans l’univers maghrébin. Après une traversée de plus d’une demi heure (sur une mer très agitée, en compagnie de marocains tout aussi malades que moi), j’atteignais enfin Tanger. Et là, le choc fut total. En effet, un décor, tout nouveau s’imposait à moi. L’ambiance, les odeurs, les vêtements, l’architecture, l’hygiène, tout s’opposait à l’Andalousie, que je venais à peine de quitter.

Trois marocaines lors de la traversée du détroit de Gibraltar. Elles ont quitté Tarifa (Andalousie) pour se rendre à Tanger.

A peine sorti du bateau, des chauffeurs de taxi s’attroupent par dizaines. Ils m’entourent, m’interpellent : « tu viens d’Espagne? Suis nous, on t’emmène », martèlent-ils à l’unisson, dans un mélange sommaire d’espagnol et français. Déstabilisé, je décide de monter dans une des voitures, un engin tout défoncé comme on en voit peu en Europe. Les yeux curieux, j’observe, à travers la vitre, chaque parcelle de rue, de trottoir et de visage. Ça grouille de monde à l’extérieur. Tandis que les mères, la plupart voilées, marchent bras dessus bras dessous avec leurs filles, les hommes restent assis à des terrasses de café, alignés les uns à côté des autres. Quant aux jeunes garçons, beaucoup travaillent déjà dans les souks. Ils n’hésitent pas à harceler les touristes occidentaux pour leur vendre babouches, tapis et autres narguilés… Le chauffeur de taxi m’observe de son rétroviseur le regard amusé. « Bienvenu sur notre planète », dit-il avec un sourire ironique. En effet, j’avais bien quitté l’Espagne et par la même, l’Occident.

Des disparités économiques et culturelles

« Ici, on est toujours au Moyen Age », jugera au cours de mon voyage, Yassine, un jeune étudiant marocain installé à Paris. Avant d’ajouter:  » Certes, il existe une certaine proximité entre la vie andalouse et nord marocaine: les deux populations captent les mêmes chaînes locales, se côtoient lors de leurs fréquents allers retours de part et d’autre du détroit de Gibraltar… Mais globalement, elles évoluent dans deux sociétés totalement différentes, d’un point de vue économique, social ou religieux ». D’autant qu’à travers ces disparités de taille semblent se rejouer une autre histoire, plus ancienne : celle de la colonisation, à travers laquelle prévaut toujours au Maghreb, la figure du blanc riche et dominateur, qu’il soit Andalou, Basque ou Français. D’ailleurs, l’existence, aujourd’hui encore, de deux enclaves espagnoles au Maroc (Ceuta et Mellila) ne font qu’actualiser ce passé pourtant considéré comme révolu en Europe.

A Fès, les habitants se bousculent à l’entrée de la vieille ville, alors que le Hazan (appel à la prière) vient de retentir. Dans le classement IDH (Indice de développement humain) des pays en 2009, le Maroc occupe la 130ème place alors que l’Espagne voisine caracole en 15ème position.

Aussi, après mes péripéties au sein du royaume chérifien (Tanger, Fès et Chefchaouen), le fossé entre voisins marocains et andalous ne m’était jamais paru aussi grand. Plus je m’évertuais à retrouver des similarités entre ces deux sociétés, plus leurs différences devenaient flagrantes. Et si, contrairement à ce que j’avais espéré, la Méditerranée n’était aujourd’hui qu’un mur et non la « mère » commune à tous ses pays riverains ? Difficile pour moi de se résoudre à un tel constat. Et pourtant… D’ailleurs, l’échec, pour l’heure, cuisant, de l’Union pour la Méditerranée, lancée en 2008 par notre « téméraire » président, n’en constitue-t-il pas l’un des tristes exemples?

 

Zoom : L’Espagne renforce le contrôle de son immigration

14,4 km. C’est la largeur du détroit de Gibraltar, qui sépare aujourd’hui l’Andalousie du Maroc. Si celui-ci ne constitue qu’une infime bande d’eau séparant deux continents se narguant l’un l’autre, il a coûté la vie à de nombreux immigrants illégaux. Car en effet, la traversée a généralement lieu sur des embarcations de fortune (nommées patera), causant de fréquents naufrages. Le nombre final de morts fait d’ailleurs l’objet d’une polémique : il serait d’au moins plusieurs dizaines par an, mais certains parlent de milliers. Depuis les années 2000, l’Espagne a mis en place une politique de coopération avec le Maroc visant à mieux régulier l’immigration illégale à sa frontière sud. Des immigrants en provenance essentiellement d’Afrique Subsaharienne et du Maghreb.

Il faut savoir que l’Espagne compte également de nombreux immigrants originaires du Sahara Occidental, ancienne colonie espagnole occupée aujourd’hui par le Maroc, alors qu’elle revendique depuis trente ans son indépendance. Contrairement aux immigrants illégaux venus d’Afrique, les Sahraouis ont souvent pu bénéficier de conditions privilégiées leur permettant de se réfugier en Espagne de façon tout à fait légale. Et pour cause: depuis le départ des Espagnols du Sahara Occidental en 1976, la population sahraouie vit au rythme des exactions lancées par le pouvoir marocain sur son territoire. Des évènements qui sensibilisent aujourd’hui encore l’opinion publique espagnole et génère un fort soutien des autorités du pays vis à vis de la cause sahraouie. Quitte à jeter des coups de froid réguliers dans les relations, officiellement au beau fixe, avec le Maroc.

Manifestation de soutien au Sahara Occidental, organisée par la communauté sahraouie de Madrid, le 13 novembre 2010.

Bosnie-Herzégovine: une guerre intercommunautaire toujours d’actualité

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Les Balkans seraient-ils encore une poudrière? Il suffit d’aller en Bosnie-Herzégovine pour en être convaincu. Divisé en deux entités nationales distinctes, ce pays fantoche, unique en Europe, héberge trois communautés, croate, serbe et musulmane, qui après s’être entretuées il y a quinze ans, se regardent aujourd’hui en chien de faïence.

"N'oublie pas 93". Inscription laissée sur une pierre à Mostar en souvenir d'une guerre qui marque encore tous les esprits.

Des grands buildings défoncés et criblés de balles. Quelques cimetières où reposent des enfants et adolescents. Puis derrière, une mosquée blanche où trône un minaret de plusieurs mètres. A l’entrée, un homme barbu, coiffé d’un keffieh, attend. Alors que l’envoûtant appel à la prière retentit, des jeunes femmes arborant des voiles colorées surgissent. Lentement, elles se dirigent vers l’édifice.

Ségrégation géographique

Si ce décor surréaliste évoque la Palestine ou l’Irak, il se situe pourtant en plein coeur de l’Europe, à Mostar, en Bosnie-Herzégovine. Une ville en pleine reconstruction qui porte encore les traces d’une guerre révolue depuis plus de quinze ans. Mais au delà de cette architecture dévastée, c’est tous les habitants de la ville qui portent les cicatrices de ce douloureux passé. « Ici les musulmans et les croates ont très peu de contacts, ils vivent chacun d’un côté différent de la ville », lance un jeune bosniaque de confession islamique, déambulant à travers les rues. Car en effet, depuis les accords de Dayton, qui marquent la fin de la guerre, la ville de Mostar est littéralement coupée en deux : d’un côté Mostar-Est, la vieille ville, où réside la communauté musulmane, et de l’autre, Mostar-Ouest, bien plus peuplée et dynamique où se concentrent les croates, majoritairement catholiques. Séparés par une ligne invisible, chaque population regarde l’autre en chien de faïence.

 

Alors que la guerre s'est terminée il y a quinze ans, nombre de buildings en Bosnie n'ont toujours pas été reconstruits.

Une configuration complexe et tendue qui reflète l’imbroglio politique propre à l’ensemble de la Bosnie-Herzégovine. En effet, si le pays a conservé ses frontières extérieures à l’issue de la guerre, il reste divisé en deux « nations » bénéficiant d’une large autonomie : la Fédération croato musulmane et la République Srpska (serbe). Chaque entité dispose ainsi de son propre gouvernement, armée, système éducatif. Mais même au sein de chaque entité, les tensions persistent puisqu’à Mostar, par exemple, ville de la fédération croato-musulmane, les divisions entre musulmans et croates restent flagrantes.

 

Dans le quartier musulman de Mostar, les habitations portent encore des impacts de balles.

Configuration similaire à Sarajevo, ville d’adoption des musulmans de Bosnie, où les relations entre les communautés sont loin d’être au beau fixe. Mais comment cohabiter en paix dans un tel endroit lorsqu’on y  a vécu, le comble de l’horreur ? Car en effet, rappelons que  la capitale bosniaque a été le théâtre du plus long siège de l’histoire de la guerre moderne. Orchestré par les paramilitaires serbes, il s’est étalé sur quatre ans (de 1992à 1996) et a causé la mort de 11 000 personnes.

Un pays au bord de l’explosion

Pire, comment oublier le massacre de Srebrenica, village bosniaque où ont été exterminés plus de 8 000 musulmans par l’armée de la république serbe de Bosnie? Un massacre qui sera d’ailleurs qualifié en 2004 de génocide par la Cour Pénale International pour l’ex Yougoslavie.

 

"N'oublie pas Sebrenica". Message écrit dans de nombreuses rues de Sarajevo en hommage aux 8 000 musulmans exterminés par les serbes en juillet 1995.

Si la guerre en ex Yougoslavie, vieille d’à peine quinze ans, marque donc plus que jamais les esprits, certains signes de réconciliation émergent toutefois entre les communautés. Comme le vote en mars 2010 par le Parlement serbe d’une résolution condamnant le massacre de Srebrenica. Une action riche en symboles qui s’inscrit aussi dans une démarche stratégique pour Belgrade: booster son processus d’intégration à l’Union européenne. En effet, via cette reconnaissance, la Serbie se range du côté des pays balkaniques « bons élèves » à l’instar de la Croatie, qui devrait également rejoindre l’Union européenne en 2010. Et ce, alors que la Bosnie, pays fantoche au bord de l’explosion, reste à la dérive. D’autant que la proclamation unilatérale d’indépendance du Kosovo, autre entité musulmane de la région, en 2008, constitue un risque de déstabilisation du pays plus grand encore.

L’échec des accords de Dayton

Alors dans ces conditions, comment espérer que la Bosnie intègre un jour le cercle tant convoité des « grandes nations européennes? Ses chances d’intégration, même dans les dix prochaines années, restent quasi nulles. Pourtant, c’est l’Union européenne elle même (aidée des États Unis) qui est à l’initiative des désastreux accords de Dayton, symboles de l’échec de l’Etat bosniaque. Tendre la main vers ce pays constituerait donc un juste retour aux choses. Plus encore, cela prouverait que cette Europe résolument chrétienne est prête à intégrer en son sein l’une des seules nations majoritairement musulmanes du continent.

 

Vue sur l'entrée de la mosquée de Sarajevo, située en plein coeur du quartier Ottoman de la ville.

Zoom : Qui sont les musulmans de Bosnie ?

Stigmatisés par les médias et une partie de la classe politique européenne, les musulmans d’Europe présente la particularité d’être une minorité postcoloniale. Si leur présence est la conséquence de flux migratoires en provenance des anciens empires coloniaux d’Asie et d’Afrique, elle ne doit pas éclipsée l’existance d’une communauté de confession islamique tout à fait différente et d’origine 100 % européenne: les musulmans de Bosnie, appelés communément les bosniaques.

 

Jeunes femmes musulmanes déambulant dans les rues commercantes de Sarajevo.

Anciens chrétiens bogomiles (mouvement hétérodoxe né en Bulgarie au 10ème sicècle), ces slaves de culture et d’histoire se sont convertis à l’islam sunnite dès le 15ème siècle, alors que les Ottomans régnaient en maître sur les Balkans. Toutefois, la conversion à cette religion n’a jamais été obligatoire même si moult avantages étaient offerts aux convertis: droit de propriété, de vote… Assez pratiquants, les Bosniaques restent majoritairement très influencés par la culture européenne. Leur islam n’est donc en rien comparable à celui du moyen orient. Leur pratique n’est généralement pas rigoriste et le port du voile n’a jamais été soutenu. Seuls la non consommation de porc et le ramadan sont suivis.
Un islam à la fois modéré et tolérant qui a survécu à plusieurs siècles de tourmente dans les Balkans: déclin de l’empire ottoman, annexion de la Bosnie-Herzégovine à l’empire Austro Hongrois, première puis seconde guerre mondiale. 1945 marque la création de la République Fédérale socialiste de Yougoslavie, dirigée par Tito. Celle-ci regroupe six républiques : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, le Monténégro, la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine. Une configuration qui officialise la présence des musulmans sur ce territoire. En effet, ces derniers sont reconnus en 1968 comme un peuple constitutif de la Bosnie. Une date fatidique qui voit la reconnaissance d’une véritable nation musulmane, c’est à dire d’une identité bosno-musulmane au même titre que l’identité bosno-serbe et bosno-croate (les deux autres « peuples constitutifs » de la Bosnie et respectivement de confession orthodoxe et catholique). Si l’appartenance ethnique des musulmans de Bosnie se définit en fonction de leur religion, la création d’une « nationalité musulmane » au sein de la Yougoslavie n’implique pas nécessairement la pratique assidue de l’islam. Il s’agit avant tout d’une identité nationale. Si après la guerre, des tentatives de « purification » de l’islam bosniaque par des leaders  wahabistes d’Arabie Saoudite ont pu se développer (via le financement de mosquées traditionnalistes, des incitations au port du voile…), celles-ci ont globalement échoué. Certains bosniaques ont même ouvertement résisté à ces pressions en déclarant : « nous pratiquons l’islam depuis 500 ans, nous n’avons pas besoin qu’on nous l’apprenne! ».

 

Située en plein cœur des Balkans, la Bosnie est, avec le Kosovo, l'un des seuls pays d'Europe majoritairement musulman.

Written by MinoriTerres

mai 19, 2010 at 7:23

Les Roms, une exception bulgare

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Alors qu’ils représentent 10 % de la population bulgare, les Roms souffrent d’une marginalisation ancestrale dans cet état des Balkans. Sédentarisés de force pendant la période communiste, ils sont aujourd’hui parqués dans des bidonvilles, et ouvertement discriminés à l’école comme sur le marché du travail. Un apartheid qui se décline à des niveaux divers dans la la majorité des pays européens.

 

Quartier rom à la périphérie de Lom, ville du nord ouest de la Bulgarie

Sofia, Plovdiv, Lom, Stara Zagora…, si toutes ces villes ont comme point commun d’être situées en Bulgarie, leur proximité se situe surtout à un autre niveau: elles hébergent toutes des communautés Roms qui vivent dans quartiers insalubres très éloignés du centre ville. Dans certains cas, il s’agit de bidonvilles, peuplés de familles démunies, dont les parents sont au chômage et les enfants courent pieds nus dans la boue.

Si ce tableau, quelques peu cliché, offre la pire image que l’ont peut avoir des Roms, il n’en cache pas moins une certaine réalité: la marginalisation constante dont fait l’objet cette population en Bulgarie comme dans le reste de l’Union européenne.

Un demi million de Roms exterminés par les nazis

Arrivés du nord de l’Inde, par vagues successives depuis le 10ème siècle, ce peuple nomade a longtemps subi diverses discriminations infligées par une Europe majoritairement sédentaire. L’apogée de ces persécutions : le génocide de 200 000 à 500 000 d’entre eux (appelé Samudaripen ou Porrajmos) durant le nazisme. Un massacre oublié par l’histoire, suivi, à l’Est, d’une période communiste globalement peu favorable pour les Roms. En effet, celle-ci s’est traduite, en Bulgarie notamment, par une sédentarisation forcée des Roms qui est loin d’avoir favorisé leur intégration. « Durant le communisme, les Roms ne pouvaient atteindre qu’un niveau minimum d’études. Encore, aujourd’hui, les écoles situées dans les quartiers roms reçoivent très peu de moyens de la part de l’Etat et offrent donc peu de perspectives de réussite pour les élèves », rappelle Diana Kirilova, rom bulgare, chercheuse au centre d’études tsiganes de Paris.

 

Ecole rom située dans un quartier pauvre de Plovdiv

Un manque d’éducation qui a pendant longtemps empêché la constitution de toute élite rom propre à défendre les droits de la communauté. Exemple probant: alors que les Roms représentent 10 % de la population bulgare, seul un député issu de cette minorité ne siège aujourd’hui au parlement national. « Sous représentés et peu reconnus, les Roms suscitent la méfiance des Bulgares dont les clichés à leur encontre restent très répandus, analyse Daniela Mihailova, avocate au sein de l’association bulgare « Égalités des Chances », ainsi, ils sont souvent bannis des bars, restaurants, magasins voire même de certains hôpitaux de Bulgarie. Lors d’un procès, les sentences des juges à l’encontre des Roms sont souvent plus lourdes. Et encore aujourd’hui, nombre d’entreprises refusent de convoquer un Rom à un entretien d’embauche ».

Un fonctionnement très « clanique »

Si cet apartheid chronique est dû au manque réel d’investissement de la part des pouvoirs publics en faveur de l’intégration des Roms, un autre obstacle entre également en ligne de compte: la forte hétérogénéité de cette communauté qui empêche toute initiative concertée. En effet, les Roms constituent un peuple complexe au fonctionnement très  « clanique ». Les clivages entre chaque groupe sont également religieux, puisque les Roms ont des confessions multiples (traditionnellement chamanes, ils sont désormais catholiques, orthodoxes ou musulmans). Plus encore, des clivages linguistiques persistent : par exemple, en Bulgarie, certains s’expriment en romani, mais d’autres sont turcophones et se revendiquent d’ailleurs plutôt Turc que Rom. Cette diversité se retrouve également à l’échelle européenne, puisque les Roms d’Allemagne parlent traditionnellement le « sinti » alors que ceux d’Espagne et de France (communément appelés gitans) s’expriment davantage dans un dialecte baptisé le « calo ».

Changer les mentalités

Un manque d’unicité qui génère un problème de représentativité de la communauté. Ce qui laisse parfois le champ libre à certaines ONG roms corrompues qui détournent l’argent donné par des associations humanitaires, pour enrichir la mafia locale. Aussi, pour sortir de cette impasse politique, diverses initiatives ont émergé à l’échelle européenne: organisation en 1971 du premier congrès international des Roms, création de l’union Romani internationale, institution d’un drapeau rom et d’un hymne national, lancement de la décennie d’intégration des Roms 2005-2015 dans neuf pays d’Europe centrale… Autant d’initiatives qui visent un objectif: reconnaître les 10 millions de citoyens roms européens comme un peuple  sans territoire. Pourtant, force est de constater que les résultats en termes d’intégration restent encore peu visibles. Car, comme l’explique Diana Kirilova, « c’est surtout une meilleure éducation et la diffusion d’une image plus positive des Roms dans les médias qui permettront un changement des mentalités et une réelle intégration ».

 

Concert de musique rom en plein centre de Stara Zagora

Voir le film « Les Roms, une exception bulgare »:

Written by MinoriTerres

janvier 16, 2010 at 6:33

Publié dans Europe

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