Le soufisme, quand le mysticisme illumine l’islam !

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Voilà un courant de l’islam un peu moins inconnu en France depuis que le rappeur Abd al-Malik s’en réclame. Le soufisme, branche mystique de l’islam organisée en confréries implantées partout dans le monde, a une particularité: faire valoir une forme apaisée de religion. En effet, contrairement à l’islam orthodoxe (salafiste ou wahabiste) davantage dogmatique, le soufisme se distingue par l’importance de la méditation, une démarche encadrée par un maître qui guide les disciples jusqu’à l’union à Dieu.

« Pour nous, l’islam n’est que le premier degré d’une voix menant à l’excellence. Certains y trouvent une paix intérieure qui favorise la paix avec les autres», détaille Isabelle, musulmane convertie, appartenant à la confrérie Alaouia, fondée à Mostaganem, en Algérie, il y a environ un siècle. « Le soufisme est rentré dans ma vie un peu par hasard, confie cette dernière, depuis il m’a permis de me reconnecter avec moi-même »,. Marbouha, pratiquante française d’origine algérienne, appartenant à la même confrérie, décrit sa vie de soufie au quotidien : « Je pratique chaque matin et soir le wird, des récitations en louange au prophète et à Dieu. Lors de réunions hebdomadaires, nous pratiquons aussi le Dhikr, des appels incantatoires pour purifier l’âme. Enfin, quelques fois dans l’année, nous nous retrouvons en petits groupes dans un endroit retiré pour effectuer des retraites spirituelles ».

Autant de rassemblements qui mêlent hommes et femmes de toutes origines : maghrébine, subsaharienne… « Au delà de la quête de sagesse et de connaissance, nous voulons diffuser un vrai message d’amour et de tolérance favorisant le vivre ensemble,complète Isabelle, cela étant, le soufisme est encore peu connu des musulmans de France qui associent parfois notre mysticisme à de l’idolâtrie ». Encore marginalisé par l’islam « officiel », ce courant discret est aussi peu présent dans le champ médiatique saturé par l’actuel climat islamophobe, ainsi que par les courants salafistes qui phagocytent l’image de cette religion. Tout cela semble aux antipodes des valeurs d’ouverture et de spiritualité du soufisme qui gagneraient à être véhiculées plus largement dans ce contexte de radicalisation fruit d’un climat social tendu. A chaque soufi anonyme de trouver un moyen pour cela !

Faire porter la voix des Coréens adoptés

may_nantes-3-2Ils s’appellent Emilie, Jany et Damien. Tous trois militent au sein de Racines Coréennes, lieu de rencontre de jeunes au destin peu ordinaire, nés en Corée et adoptés en France. L’objectif affiché de l’association ? Apaiser les questions identitaires que les adoptés se posent. Des vécus disparates avec un point commun : l’abandon, répandu dans la société coréenne des années 70 notamment dû à une stigmatisation des mères célibataires. Si pour tous, l’intégration en France est loin d’avoir été une expérience anodine, elle fut même pour certains douloureuse. Car au delà de certains cas de violences familiales (exclusion, sévices,…) facteurs de dépressions ou de suicides, de nombreux adoptés ont subi un délit de faciès de la part de leur entourage. La quête des origines fut alors pour eux un passage obligé. « Il est possible et légitime de s´intéresser à ses racines sans renier son pays et sa famille d’adoption. On se sent alors mieux dans sa vie française », rappellent les représentants de l’association.

Témoignage

May, 38 ans : « Ne plus avoir honte de mes origines »

« Je n’ai pas le fantasme d’être coréenne », glisse May Lemanceau, française adoptée de 38 ans, née en Corée du sud. Mais les questions identitaires, elle a du en affronter. Adoptée à dix ans, avec ses deux sœurs, May doit vite occulter les souvenirs de son pays natal. « Nous avons surtout oublié le coréen, c’était le seul moyen de vite s’intégrer à la culture française». Un cap qu’elle franchi non sans difficulté. « J’avais conscience de ma différence, il suffisait de me voir dans le miroir ». Au-delà des remarques blessantes à l’école, « bol de riz, chintock…, se souvient-elle, le plus dur c’était le regard des autres. Je me sentais Française et fière de l’être, mais on me renvoyait parfois l’image d’une étrangère». Un mal-être que May surmonte avec le temps. « En rencontrant via des réseaux associatifs d’autres jeunes comme moi, et surtout en prenant des cours de coréen. Cela m’a aidé à dédramatiser cette double identité et surtout aller en Corée voir mes parents biologiques. En acceptant mon histoire, j’ai appris à ne plus avoir honte de mes origines ». 

L’histoire plurielle des Asiatiques de France

Asiatiques

« Curiosité et incompréhension, fascination et crainte, attraction et répulsion : les Asiatiques de France suscitent, aujourd’hui encore, autant de perceptions ambivalentes », constate Pascal Blanchard, historien spécialiste du fait colonial et des immigrations. Si bien que le récit de leur présence dans l’Hexagone, pourtant vieille de 150 ans, reste obscur pour nombre d’initiés. «D’autant que jusqu’à présent, aucun protagoniste de ce riche passé n’a tenté d’écrire cette histoire dans sa globalité, rappelle Pascal Blanchard. En France, existent plusieurs communautés asiatiques aux histoires plurielles ». Deux grands groupes se dégagent : les Chinois et les Vietnamiens (ex-Indochinois) dont la présence structurée remontent au début du XXe siècle. Deux destinées qui se recoupent, bien qu’elles s’inscrivent dans des contextes différents. C’est en tant qu’indigènes que les populations d’Indochine ont immigre en métropole. A contrario, les vagues migratoires chinoises s’inscrivent d’abord dans un espace mondial fonde sur une activité principale : le commerce.

Une main-d’œuvre de remplacement

Vers 1850, les premiers commerçants chinois débarquent dans la capitale. Une présence renforcée au fil des Expositions universelles depuis celle de 1889. « Lors de ces événements viennent aussi des artisans et artistes indochinois, invités à exercer leur métier sous le regard amusé des Parisiens », précise Alain Ruscio, historien spécialiste de la colonisation française. Exception faite de ces populations, l’immigration asiatique ne deviendra vraiment représentative qu’à la veille de la Première Guerre mondiale. « Année de proclamation de la République de Chine, 1912 marque ce siècle d’histoire partagée avec l’arrivée des premières populationsvietnamiennes, et surtout chinoises, en France, à l’instar d’intellectuels et entrepreneurs, un prélude aux présences politiques et ouvrières du conflit 14/18, rappelle Pascal Blanchard. Environ 130 000 travailleurschinois débarquent en France pour creuser des tranchées dans le Nord ou remplacer les ouvriers partis à la guerre », indique Thierry Pairault, directeur de recherches au CNRS, spécialiste de la Chine (voir encadre). Idem pour quelques milliers d’Indochinois, également sollicités pour exécuter ces travaux pénibles, « auxquels s’ajoutent ceux directement envoyés au front. 10 à 15 % d’entre eux y mourront », complète Alain Ruscio, tout en nuançant : « les Indochinois ne représentèrent que 5 % des 820 000 soldats indigènes ayant participé à l’effort de guerre. Car à l’époque les asiatiques, davantage sollicités en tant que travailleurs, étaient perçus dans l’imaginaire colonial comme des soldats peu fiables et résistants, et ce, a contrario des noirs et maghrébins vus comme de bons combattants ».

Le temps des étudiants

Alors que l’immigration asiatique devient régulière des la guerre 14/18, plusieurs associations phares se créent dans la capitale. « De 1919 à 1921, 1 600 étudiants chinois se répartissent dans les facultés et les collèges de Paris, Lyon, Toulouse… » détaille Pascal Blanchard. Evolution similaire au sein de l’immigration indochinoise : « La population estudiantine augmente jusqu’en 1929 », ajoute Pierre Brocheux, historien spécialiste du Vietnam. « Très francisés, ces étudiants lisent la presse et se politisent. Engagés en faveur de l’indépendance de leur pays, ils nouent des liens avec le Parti communiste français », complète Alain Ruscio. Le tournant des années 20, ponctué par la révolution russe de 1917 et la venue d’Ho Chi Minh à Paris en 1919, voit émerger un véritable militantisme au sein de la communauté indochinoise. Capitale de l’Empire, Paris devient aussi celle des agitateurs. Si la révolte des Boxers, en 1900, opposant la Chine aux Occidentaux avait déjà eu un certain écho dans la capitale, celle de 1930 dans le nord de l’Indochine a eu des répercussions plus fortes encore : manifestations, expulsions massives… « L’Indochine notamment, autrefois sujet de rigolade ou d’exotisme pour le Français moyen, devient désormais facteur de tensions », développe Alain Ruscio. Au-delà des cliches d’antan sur les Jaunes ou Chintocks, s’exprime désormais une crainte de l’Asiatique, figure de l’effronté potentiellement dangereux. « En parallèle, les Indochinois prennent conscience d’appartenir à une civilisation ancienne et refusent le racisme français », note l’historien.

Après la guerre, les camps !

Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, des milliers d’Indochinois sont à nouveau sollicités. « 8 000 tirailleurs et 20 000 ouvriers non spécialisés », précise Pierre Brocheux. Une partie d’entre eux est rapatriée en 1945, environ 15 000 restent en France. « Ils dénotent avec la communauté vietnamienne déjà présente, bourgeoise, politisée et intellectuelle. En effet, ces nouveaux arrivants, essentiellement des villageois venus de force, vivent dans des conditions misérables, cloîtrés dans des baraquements. Ils exécutent les travaux deschamps, encadrés à la dure par des officiers de l’armée coloniale », retrace Alain Ruscio. Très vite, les aléas de la guerre froide rattrapent le quotidien des Asiatiques de France alors qu’émerge en plein centre de Paris le premier quartier chinois, autour des ateliers artisanaux d’Arts et Métiers. « Spécialisés dans la confection, ces immigrés déjà présents dans la capitale depuis une dizaine d’années, s’y implantent durablement en prenant la tête des ateliers juifs de maroquinerie laissés vides après la déportation de leurs propriétaires durant la guerre », raconte Thierry Pairault.

Cette période de « fixation » sans précédant de la présence chinoise dans la capitale est ponctuée par un événement majeur : « la victoire de Mao Tsé-toung en 1949 qui génère à Paris, une scission profonde entre partisans de Taïwan et militants maoïstes et ce, pendant près de vingt ans », raconte Pascal Blanchard. Des clivages tout aussi forts au sein de la communauté indochinoise. Après la défaite française de Dien Bien Phu en 1954, marquant l’indépendance du Vietnam, des milliers de ressortissants sont rapatries en métropole. Ces supplétifs, qu’on pourrait qualifier de harkis vietnamiens, selon Alain Ruscio, contrastent avec les militants indépendantistes déjà présents. Leur destination ? Des camps militaires réaménagés en centres d’accueil, comme celui de Sainte Livrade (Lot), où nombre d’entre eux vivront parqués pendant des années. « Si la majorité parviendra à en partir, aujourd’hui encore, quelques vieilles dames y finissent leurs jours, relate Alain Ruscio, rappelant qu’un projet de mémorial serait en cours en souvenir de ces Indochinoismaltraités par la France »

La crainte du « péril jaune »

Au début des années 1960, l’ensemble du paysage économique de la diaspora asiatique, notamment chinoise, s’est transformé en profondeur. « Le nombre de restaurants a doublé, comme celui des maroquineries par rapport à 1946 : les épiceries et les ateliers de meubles chinois s’installent dans de nombreux arrondissements, alors que l’on commence à dénoncer le « ghetto » des Arts-et-Métiers et ses 3 000 « Chinois », développe Pascal Blanchard. Le spécialiste des immigrations chinoises Live Yu-Sion rappelle la réaction des médias sur cette présence au cours des années 1960 désormais visible  : « Autour de Saint-Étienne-du-Mont, il n’est guère que l’église elle-même, le Panthéon, l’École polytechnique, deux ou trois bistrots et quelques merceries à demeurer résolument français. Partout ailleurs, c’est désormais la Chine… Car le ventre de Paris est devenu extrême-oriental, chinois surtout… Peu de quartiers échappent à cette invasion pacifique… » (Figaro Littéraire du 28 octobre 1965). Le journaliste termine sa description par ces lignes : « Cessez donc de craindre le péril jaune : il est déjà arrivé à Paris. »

L’époque des demandeurs d’asile

Cette crainte ancienne et généralisée du « péril jaune » se renforce au fil des immigrations asiatiques qui se succèdent. Parmi lesquelles, celle des Chinois établis en Asie du Sud-Est depuis des décennies. On les appelle les Chaozhou. « Cette bourgeoisie d’ascendance mandarine quitte un Viêtnam en guerre après la victoire des communistes en 1975, explique Alain Ruscio. Une immigration suivie de celle des “Boat People” : des Vietnamiens qui n’ont pu s’adapter au nouveau régime et des Cambodgiens hostiles à la politique des Khmersrouges ». Plus récentes, ces vagues migratoires esquissent la configuration actuelle de la communauté asiatique… Installation des Chaozhou dans le Chinatown parisien (13e arrondissement), puis des Wenzhou, deuxième immigration essentiellement économique, a Belleville, dans les années 1990-2000. « Non francophone, très imprégnée des valeurs du communisme chinois, cette communauté se distingue nettement des Chaozhou avec lesquels les contacts sont au départ limités », raconte Thierry Pairault, qui rappelle la présence, depuis une quinzaine d’années, d’un troisième groupe : les Dongbei, issus d’une région chinoise désindustrialisée. Une immigration essentiellement féminine et précaire. Face a des vécus si disparates, comment appréhender ce million d’Asiatiques vivant dans l’Hexagone ? Sans doute a l’aune de ces divisions complexes : travailleurs clandestins et riches entrepreneurs, immigres déjà intègres et nouveaux arrivants. Une immense diversité qui fait de cette communauté, visible mais discrète, très marquée par son mode de vie en quartier, l’une des plus singulières de France.

Zoom : L’emblématique cimetière chinois de Nolette

Saviez-vous que le plus grand cimetière chinois d’Europe se trouve en France ? Situe à Noyelles-sur-Mer, en Picardie, le cimetière militaire de Nolette abrite prés de 850 tombes, toutes ornées d’idéogrammes chinois. La présence de tels cimetières sur le territoire français constitue les traces visibles d’une histoire oubliée : celle d’environ 130 000 Chinois, recrutés par les alliés durant la Première Guerre mondiale pour travailler dans les usines, à l’arrière du front ou dans les campagnes, note Pascal Blanchard. Pour faire honneur aux 20 000 morts de la guerre, nombre de sans-papiers de cette communauté se sont rendus au cimetière de Noyelles-sur-Mer, le 14 juillet 2000, pour y déposer une gerbe de fleurs. ≪ Ils ont ainsi rappelé à tous le sacrifice de ces Chinois, conclut l’historien. Apres la guerre, on estime que 2 000 à 3 000 d’entre eux sont restés dans l’Hexagone, formant ainsi le premier noyau de la communauté asiatique française.

Le complexe identitaire des Chinois d’outre-mer

Les premiers Chinois de France n’ont pas uniquement débarqué à Paris ou Lyon, mais aussi à la Réunion et Thaïti. Datant du 19 ème siècle, ces communautés d’outre-mer doivent pourtant faire face, aujourd’hui encore, à un challenge identitaire de taille : celui de la transmission d’une culture chinoise dans un environnement dominé par le créole et le français.

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Saviez-vous que des Chinois sont présents dans nos DOM-TOM depuis le 19ème siècle ? Déjà,  à Tahiti où les Hakkas, originaires du sud de la Chine, se fondent dans une société polynésienne pluriethnique. Schéma similaire à la Réunion « où vivent encore 25 000 descendants de Chinois, dont leurs ancêtres, des Hakkas comme des Cantonais, ont débarqués après la promulgation, en 1862, d’un décret permettant à tout étranger de s’engager librement comme travailleur sur l’île», raconte Live Yu-Sion, enseignant-chercheur à l’Université de La Réunion.

Paradoxe existentiel

La particularité de ces présences chinoises ? S’inscrire dans un contexte à la fois créole et français. « Toutes les générations de Chinois nées sur l’île sont imprégnées de cette double culture », explique Live Yu-Sion. Et ce, en dépit des tentatives de ‘resinisation’ de la communauté, durant les années 80, via la mise en place d’associations, lieux de culte ou écoles. « Un « retour aux sources » d’autant plus nécessaire pour les Chinois de la troisième et quatrième génération, souvent peu enclins à l’assimilation, qu’ils sont dépourvus de contacts avec la Chine.

Pourtant, cette démarche, loin d’avoir eu les résultats escomptés, relèverait, selon le chercheur, d’une illusion identitaire, « tant les Chinois réunionnais vivent dans un paradoxe existentiel. En effet, ils se reconnaissent comme Chinois, ont un phénotype chinois, et sont considérés comme tels par la société réunionnaise. Pourtant, ils ne possèdent ni la langue, ni la culture mandarine. Leur langue de communication est avant tout le créole bien qu’ils ne se sentent ni créoles, ni français ». On l’aura compris, dans un contexte de métissage qui caractérise la société créole, la question des origines culturelles chinoises demeure, à bien des égards, problématique.

Inde : le malaise identitaire derrière les tensions religieuses

Pays majoritairement hindou, l’Inde est loin d’avoir apaisé les relations avec sa minorité musulmane, l’une des plus vieilles et importantes au monde. Retour sur le malaise identitaire profond affectant encore le pays de Gandhi.

Vue du minaret
Vu sur le quartier de Old Delhi, à majorité musulmane

« It’s ok, it’s fine ». Voilà comment Kala, une indienne d’une quarantaine d’années, vivant à Mandawa, petite bourgade du Shekawathi dans le Rajasthan, qualifie les relations régnant entre hindous et musulmans de son quartier. Majoritairement hindoue, cette commune, comme la plupart de celles du Rajasthan, Etat frontalier du Pakistan, compte, en effet, une importante communauté musulmane disposant de ses propres lieux de culte. « Nous n’avons  pas de problèmes majeurs avec eux », poursuit la femme hindoue, propriétaire d’une des plus belles havelis de la ville (ex-riches demeures de marchands rajpouts), décorées de peintures en or représentant les dieux majeurs de l’hindouisme, de Shiva à Vishnu.

Discours similaire dans la bouche des musulmans de la ville. « Il n’y a aucun souci ici. On vit tous très bien ensemble car on se sent indien avant tout ! Moi-même, je ne suis pas très religieux. C’est assez rare quand je vais à la mosquée », confie Akbar, tailleur, propriétaire d’une boutique dans un quartier musulman plus modeste où les habitants s’habillent davantage à l’indienne qu’en tenue islamique.

Modèle séculier

A en croire ces témoignages dépourvus de ressentiment ou d’hostilité, les relations entre hindous et musulmans dans le Rajasthan semblent plus que jamais au beau fixe. Et pour cause : si l’Inde a instauré l’application d’un modèle séculier dans tous ses États (reconnaissant toutes les religions de façon égalitaire), c’est justement pour éviter les conflits inter-commmunautaires. Pourtant, cette stratégie est loin d’avoir suffit à endiguer, ça et là, les tensions entre pratiquants de l’hindouisme (première religion du pays avec 900 millions de fidèles) et adeptes de l’islam (environ 100 millions, soit 10 % de la population totale) entachant régulièrement l’actualité du pays.

« Les tensions inter-religieuses, voire le terrorisme musulman, c’est le problème numéro un de l’Inde, avec la corruption », proclame Ravi, étudiant en comptabilité, vivant désormais à Delhi. En témoignent justement, les attentats du 22 février dernier à Hyderabad commis par un groupuscule musulman et ayant causé 16 victimes parmi les hindous. «Ces violences se cristallisent toujours autour du problème persistant du Cachemire qui oppose notre pays au Pakistan », déplore Ravi.

En effet, rappelons que l’Inde était particulièrement en alerte depuis l’exécution, le 7 février, d’un musulman séparatiste du Cachemire, condamné à mort pour sa participation à l’attaque meurtrière contre le Parlement de New Delhi en décembre 2001, qui avait failli déclencher un conflit avec le Pakistan. On l’aura compris, derrière ces actes terroristes, se tissent toujours en toile de fond les tensions géopolitiques récurrentes entre l’Inde et le Pakistan, loin d’être résolues. Et elles jettent régulièrement le trouble dans les relations entre Indiens hindous et musulmans.

Rhétorique anti-islam

Toutefois, les tensions inter-communautaires régnant en Inde ne seraient être imputables au seul Pakistan voisin. « Ce problème est avant tout indien », confie Ravi.  C’est pourquoi, au delà du terrorisme, ces tensions prennent d’abord la forme d’émeutes bien plus courantes mais peu médiatisées (comme à Bombay en 2003), de destructions de mosquées, voire de progroms anti-musulmans (celui du Gujarat en 2002, etc.). « Au quotidien, les rapports entre chaque communauté restent distants. Disons qu’on est chacun sur nos gardes. C’est un peu comme la guerre froide », analyse Ravi. Un climat d’hostilité entretenu, de plus, par la rhétorique actuelle anti-islam de certains partis politiques indiens conservateurs tels que le BJP et Shiv Sena ayant dirigé ou dirigeant encore certains Etats indiens à forte composante musulmane à l’instar du Gujarat.

Si ces discours trouvent un écho parmi nombre d’hindous, c’est parce qu’ils s’inscrivent dans une tradition d’hostilité à l’islam plus que jamais historique en Inde. En effet, l’opposition entre musulmans et hindous puise ses sources dans la longue domination de dynasties islamiques mogholes (turco-afghanes et turco-mongoles)  implantées dans le nord du pays jusqu’à la colonisation britannique au XVIIIe siècle. Ces royaumes musulmans, ennemis numéro un des civilisations hindoues rajpoutes, dravidiennes, etc., laissèrent toutefois des reliquats patrimoniaux particulièrement riches. A l’instar de la mosquée Jama El Masjid de Delhi ou encore l’incontournable Taj Mahal, trésor de l’architecture islamique devenu paradoxalement le symbole de l’Inde. Dans le Rajasthan, certaines villes s’imposent encore comme des hauts lieux de l’islam indien. C’est le cas d’Ajmer, qui renferme le tombeau d’un saint musulman dans sa vieille ville, attirant chaque année des pèlerins de tous le pays.

Surenchère meurtrière

Pourtant, ces tensions historiques qui mettent en jeu l’identité même du pays, sont déplorées par nombre d’Indiens. A l’instar de Sunny, animateur touristique, vivant à Jaisalmer, ville du Rajasthan distante de 70 kilomètres à peine du Pakistan : « Ces violences sont vraiment navrantes. D’autant qu’elles s’inscrivent toujours dans la même surenchère meurtrière : en réponse à des meurtres, réels ou supposés, d’hindous au Cachemire ou au Pakistan, des gens s’en prennent ici à leurs voisins musulmans, et ainsi de suite.. ».

Pourtant, l’animateur voit une lueur d’espoir : « Celle de la démocratie indienne, seule capable de favoriser le vive ensemble ici… », analyse ce dernier en rappelant avec fierté que « le pays a eu trois présidents musulmans depuis son indépendance en 1947 ». Et Ravi d’ajouter : « En Inde, les musulmans ne sont pas victimes de discriminations, contrairement à d’autres pays en Europe, ils travaillent, évoluent socialement, et tissent, pour la plupart, des liens cordiaux avec leurs voisins. Par contre, ils ne se mélangent pas avec nous et vice versa ! Je n’ose même pas imaginer la réaction de mes parents si un jour je leur présente une musulmane…», conclut ce dernier.

Dubaï, royaume des expatriés ?

Eldorado pour les pays du tiers-monde voisins, Dubaï héberge pas moins de 90 % d’expatriés. Si le Hong-Kong du Moyen-Orient représente un tremplin économique pour les jeunes indiens, chinois ou philippins, il constitue aussi une zone de non droit pour ces « citoyens de seconde zone » parfois victimes des pires abus. Reportage.

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«Dubaï ? C’est vraiment extra ! ». Voilà comment Lilly, une chinoise de 22 ans, employée polyvalente dans l’hôtel de luxe Zaabel Saray, niché au cœur de l’ile artificielle The Palm Jumeirah, à Dubaï, qualifie son expérience d’expatriée dans la capitale économique des Émirats-Arabes-Unis. « Depuis plus d’un an déjà, j’ai le plaisir de travailler ici, c’est vraiment une chance pour moi, pour ma carrière, car  c’est un vrai tremplin, confie-t-elle d’un air candide, je peux y développer mes compétences dans l’hôtellerie de luxe, améliorer mon anglais et enrichir mon CV. Ce qui me permettra de revenir un jour en Chine  mieux armée pour décrocher un vrai travail dans mon domaine».

A l’instar de Lilly, des dizaines de milliers de migrants asiatiques, chinois, philippins ou encore indiens, viennent chaque année s’installer dans ce Hong-Kong du Moyen-Orient, pour y tenter leur chance. « Véritable eldorado économique pour le tiers monde voisin, les Émirats Arabes Unis sont tellement devenus attractifs, que pas moins de 90 % de sa population est aujourd’hui étrangère ! », confirme Inès, guide franco-tunisienne, qui vit aussi à Dubaï depuis plusieurs années. Une situation qui vaut également pour les autres pétromonarchies du golf, à l’instar du Qatar, Barhein ou encore Oman, qui hébergent également des communautés « d’expat » non négligeables, représentant jusqu’aux 2/3 de leur population.

800 euros mensuels pour vivre

A la recherche d’une vie meilleure, ces immigrés originaires des pays du sud, œuvrent souvent dans des secteurs d’activités divers : hôtellerie, transport, BTP,… A l’instar de Souhel, un pakistanais de 34 ans, installé à Dubaï depuis déjà six ans : « Au début, j’ai été agent de sureté, maintenant je suis chauffeur de taxi ». Si les offres d’emploi regorgent à Dubaï, ville-monde en perpétuelle mutation (35 % des grues de la planète se trouveraient dans la cité !), elles proposent toutefois des salaires très bas. « Sur les 12 000 dirams que je réalise par mois, je dois en verser 8 000 à mon employeur. Résultat: il ne me reste plus que 4 000 dirams, soit 800 euros, pour vivre, ce qui est vraiment pas grand chose dans une ville comme celle-ci », confie amèrement Souhel. D’autant que pour générer un tel cash, le jeune homme doit travailler 7j/7 ! « Généralement, je m’offre deux soirs par mois pour décompresser. Mais le mois dernier, je n’ai pu faire qu’une sortie, du coup, je suis vraiment lessivé».

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Trois expatriées vietnamiennes travaillant dans l’hôtellerie à Dubaï

Atteintes aux droits de l’homme

C’est dire si derrière les images clichés de Dubaï mêlant grattes ciels monumentaux, centres commerciaux gigantesques et safaris dans le désert, la vie quotidienne pour nombre de ses expatriés est loin d’être rose. « Qui plus est dans un pays autoritaire où le droit du travail est réduit à peau de chagrin », confie discrètement la guide franco-tunisienne. En témoignent les nombreux abus (violences physiques, séquestrations…) pratiquées par certaines familles émiratis à l’encontre de leurs femmes de ménages philippines et sri lankaises, largement signalés par Amesty International. « Il faut travailler dur içi, on n’a pas le choix. Quand mon employeur voit que je rechigne, il me dit: et bien vas t’en, j’en trouverai bien une centaine d’autres pour te remplacer », raconte Souhel qui dit faire face à une vraie « injustice». Au point de vouloir quitter Dubaï pour retourner Pakistan ? « Certainement pas, nuance ce dernier, ici au moins, il y a du travail, alors que chez moi, je n’ai aucune perspective».

Un empire dans le désert

Et c’est bien le créneau sur lequel surfe la mégalopole arabe, distante d’à peine une heure du Pakistan et de deux heures de l’Inde, pour bâtir son empire dans le désert. « Ici, les expatriés sont payés en fonction du niveau de vie de leurs pays respectifs. Ainsi, un Égyptien sera toujours mieux rémunéré qu’un Indien, et ainsi de suite », détaille Inés. Un constat confirmé par Lilly qui vit dans une résidence de travailleurs (loyer payé par l’employeur), partageant sa chambre avec trois autres personnes, une chinoise et deux russes. « Moi je gagne 1 300 dirams par jours, soit 250 euros alors que mes collègues libanaises touchent elles 2 000 dirams ». Et de renchérir: « Oui, le quotidien n’est pas facile, mais au moins je peux envoyer de l’argent à ma famille en Chine. Et puis, j’aime vivre içi, c’est plus confortable et plus sûr que dans mon pays».

Des discours angéliques qui ne peuvent toutefois éclipser le statut de « citoyen de seconde zone » auquel sont soumis, aujourd’hui encore, Lilly comme les autres. Inès raconte: « quand on est expat, qui plus est originaire du tiers monde, gare à ne pas être impliqué dans le moindre incident avec des locaux, ne serait-ce qu’un accrochage en voiture sans gravité. Car vous pouvez être envoyé illico en prison, sans le moindre jugement, et ce même si vous n’êtes pas  fautif». De quoi donner froid dans le dos…

Inde : une minorité tibétaine qui dérange

Depuis les années 50, une communauté réfugiée tibétaine s’est épanouie dans le nord de l’Inde, transformant cette région en destination touristique pour les Occidentaux adeptes du « folklore » bouddhiste. Une situation qui crée toutefois des tensions avec la population indienne locale. Reportage.

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Des temples bouddhistes, des centres de méditation, des moines déambulant par dizaine, s’il y a bien une ville en Inde où l’on se croirait le plus au Tibet, c’est sans aucun doute Macleodganj. Véritable « petite Lhassa » des Tibétains en exil, cette bourgade, autrefois endormie, nichée dans les montagnes de l’Himalaya, à 1800 mètres d’altitude, s’est transformée en un centre touristique très animé au cours des cinquante dernières années. Son principal attrait: l’exotisme du bouddhisme tibétain qui trouve un large écho auprès d’une certaine jeunesse occidentale « hippie branchée », en quête d’une nouvelle spiritualité le temps d’un voyage.

« Libérez Panchen Lama ! »

D’autant qu’au delà de la visite du magnifique temple du Dalaï Lama, situé à quelques minutes de Macleodganj et des magasins d’artisanat tibétains implantés aux quatre coins de la ville, la région attire également les bénévoles en tous genres largement sensibilisés par la cause tibétaine. Il suffit de contempler les multiples affiches sur les murs à l’effigie du jeune Gendhun Choekyi Nyima, 11ème réincarnation du Panchen Lama (deuxième plus haut chef spirituel du bouddhisme tibétain) détenu par les autorités chinoises depuis 1995, pour constater que la ville s’impose encore comme un des bastions de la lutte tibétaine.

Une présence d’un demi-siècle

D’ailleurs, rappelons que l’arrivée des Tibétains dans cette région du nord de l’Inde, menés par le Dalaï Lama, est loin de dater d’hier, remontant à la fin des années 50. Composée  de 100 000 âmes, la communauté avait alors choisi Dharamsala, capitale de l’Etat d’Himachal Pradesh située à une dizaine de kilomètres seulement de Macleodganj, comme siège de son gouvernement en exil. Prisée par les touristes depuis les années 1990, après l’attribution du prix Nobel de la paix au dalaï-lama, la région peut donc se prévaloir d’un développement économique certain. Mais cette situation crée paradoxalement des tensions entre les Himachalis, les indiens autochtones, et la minorité tibétaine.

 Pas Indien, mais réfugié

Exemple probant: lors d’une réunion organisée en mai 2010 pour célébrer le cinquantième anniversaire du gouvernement tibétain en exil (GTE), certains représentants de ce même gouvernement, avaient manifesté leur irritation de voir le dalaï-lama se courber devant des ministres indiens. « Ce n’est pas parce que nous sommes des réfugiés qu’il faut abuser de notre situation”, avait alors confié l’un d’entre eux dans la presse locale. En effet, malgré une présence longue de cinquante ans, notons qu’aucun Tibétain de la région ne bénéficie aujourd’hui de la nationalité indienne. « Nous avons tous le statut de réfugié. Paradoxalement, cela nous permet de subvenir à nos besoins grâce aux aides internationales», raconte une habitante de Macleodganj. Et c’est bien là le nœud du problème. Considérés par les Indiens comme les réfugiés les plus riches de la planète, les Tibétains suscitent la jalousie.

Une seule issue: retourner au Tibet

Un sentiment renforcé par le rôle non négligeable des Tibétains dans le développement du tourisme local. « Conscients que la région est devenue attrayante grâce à eux, ces derniers, attendent,  ainsi, plus de reconnaissance de la part des Himachalis, alors que les autres voient, au contraire, les Tibétains comme des immigrés arrogants refusant de s’intégrer », estime un Indien originaire de New Delhi, en vacances quelques jours dans la région. En témoigne les troubles dans les villages environnants, où de violentes altercations opposent régulièrement les deux communautés. Une situation tendue qui n’est pas prête de s’achever tant les uns et les autres vivent en vase clos. D’ailleurs, les réfugiés tibétains s’expriment encore aujourd’hui très peu en hindi. Leurs enfants ne l’apprennent pas non plus à l’école. Un statut quo volontairement entretenu par le gouvernement indien. Car l’objectif visé par ce dernier est très clair: que ces réfugiés « gênants » puissent un jour retourner au Tibet.