A la recherche de la question noire

Si l’étude de l’histoire noire est monnaie courante aux États-Unis, via ses fameuses « black studies », en France, on peine encore à généraliser ce type d’enseignements. Deux approches très différentes, symptomatiques de la manière dont ces pays appréhendent, à leur façon, la question noire.

Noirs

Comment se caractérise « l’art de vivre » afro-américain ? Qui sont les précurseurs de l’activisme noir outre-atlantique ? Pour répondre à ces questions, les Etats-Unis disposent de pléthores centres de documentations ou de recherches dédiés à la minorité noire. A l’instar du célèbre Schomburg center for research in Black Culture basé à New York. Par contre, si vous vous posez les mêmes questions sur les Noirs de France, fort à parier que votre recherche tournera vite au casse tête… Tant les lieux de ressources sur l’histoire noire française manquent dans l’Hexagone. Exemple probant : en France, il n’existe pas un seul musée dédié à cette population. Et c’est justement pour pallier cette situation, que le Cran (Conseil représentatif des associations noires) milite depuis plusieurs années pour la mise en place d’un institut des mondes noirs conçu sur le même modèle que l’institut du monde arabe. « Ce projet qui a pour vocation de rassembler, entre autres, documents et archives sur l’histoire des Noirs de France, avait suscité l’adhésion de Nicolas Sarkozy peu après son élection, raconte Louis-George, mais depuis, il est resté lettre morte». Une configuration issue d’une tradition assimilationiste bien franco-française empêchant toute « promotion » des minorités ethniques sur la scène publique, et donc du fait « noir ». « Ce n’est pas dans l’Histoire que l’homme noir n’est pas rentré,analyse Louis-George Tin, porte parole du Cran, en ironisant les propos de Nicolas Sarkozy lors de son discours à Dakar en 2007, mais bien dans l’historiographie française! ». En effet, face à un communautarisme qui inquiète, la question noire est encore passée sous silence quitte à dénier l’existence même de ce groupe ethnique au sein de la société française. « Dans ces conditions, comment pourrait-on enseigner légitimement cette histoire dans les institutions?», s’interroge Maboula Soumahoro, maître de conférence en histoire afro-américaine à l’université de Tours, en rappelant que les facultés françaises restent paradoxalement plus enclines à enseigner l’histoire des Noirs américains, que celle des Noirs français.

En effet, la question noire française s’impose très rarement dans les programmes universitaires. Certes, il existe ça et là quelques départements d’étude dédiés à l’étude anthropologique, archéologique, politique, etc. du continent noir. A l’instar du Cemaf (Centre d’étude des mondes africains), rattaché à l’Université Paris I, ou du Ceaf (Centre d’études africaines), dépendant de l’Ehess (Ecole des hautes études en sciences sociales). Mais ni l’un ni l’autre n’abordent réellement la minorité noire en France (les conditions d’immigration/d’intégration des Noirs dans l’Hexagone, leur diversité ethnique et culturelle, etc.). « Du côté des chercheurs, certains travaillent de façon isolée sur cette population. D’autres ont même crée des réseaux informels en la matière. Mais cela n’a rien de comparable avec ce qui existe outre-atlantique », déplore Louis George Tin. Preuve en est avec la généralisation des fameuses « black studies » dans la quasi-totalité des universités du pays. « Ces départements ont poussé comme des champignons dans les années 70 face aux manifestations étudiantes de l’époque qui s’inscrivaient en totale continuité avec les luttes pour les droits civiques», explique Rahsaan Maxwell, professeur en sciences politiques à l’Université du Massachussets Amherst. Plus encore, les Etats-Unis comptent à ce jour une centaine d’universités dites « noires ». Des établissements communautaires où la part belle est faite au traitement de la question noire. Même si on y trouve aussi des cursus généralistes (médecine, droit, etc.). « Pur produit de l’histoire raciale américaine, ces facultés ont été crées à la suite de l’abolition de l’esclavage en 1865 pour offrir aux affranchis un accès à l’éducation, rappelle Maboula Soumahoro. Aussi, l’exportation de telles universités dans l’Hexagone serait impensable, l’histoire noire française étant radicalement différente». En effet, les Noirs sont arrivés massivement dans l’Hexagone, plus tardivement, autour des années 60. De plus, contrairement aux États-Unis, l’esclavage s’est pratiqué à des milliers de kilomètres dans les DOM-TOM, « expliquant » ainsi son déni dans le débat public. Et par la même occasion, celui de l’histoire générale des Noirs français. « Mais les choses commencent à évoluer aujourd’hui », nuance Myriam Cottias, directrice de recherche du CIREF (Centre de recherches internationales sur l’esclavage), rattaché au CNRS et crée à la demande du gouvernement à la suite des émeutes de 2005. « Ces événements ont fait prendre conscience aux pouvoirs publics de la nécessité de transmettre enfin l’héritage de l’esclavage, prélude à un traitement, à terme, plus élargi de la question noire française»,renchérit la directrice de recherche.

Un processus déjà boosté en 2001, avec la loi Taubira imposant entre autre l’enseignement de la traite négrière dans les programmes scolaires. « En dix ans, les progrès parcourus en la matière sont notables »,note Frédéric Lazorthes, secrétaire général du CPHME, Conseil pour l’histoire et la mémoire de l’esclavage, crée en 2004 dans la foulée de la loi Taubira. En effet, l’esclavage est désormais « évoqué » à l’école primaire et même enseigné au collège. Notamment en classe de quatrième où les élèves suivront, dès la rentrée 2011, des cours sur la société coloniale et esclavagiste. Des avancées qui restent toutefois très fragiles. « Les révisions incessantes des programmes scolaires d’une année sur l’autre ne permettent pas de garantir la pérennité de tels enseignements », explique Frédéric Lazorthes, en rappelant que le CPHME a envoyé en début d’année une lettre au gouvernement pour protester contre la réforme en 2010 des programmes de seconde réduisant la place accordée à l’histoire de l’esclavage. « La traité négrière constitue le point d’entrée privilégié pour aboutir, à terme, vers un enseignement plus exhaustif de l’histoire noire, incluant notamment la période coloniale encore trop peu traitée aujourd’hui », indique Frédéric Lazorthes. L’objectif final étant d’aboutir à un traitement historique totalement déconnecté du modèle noir américain, souvent érigé en référence. « Il ne faut pas se tromper d’histoire. En France, les Noirs forment un groupe culturellement très hétérogène, divisé notamment entre Antillais et Africains de l’Ouest », précise Frédéric Lazorthes, et cette singularité devra être prise en compte lorsque émergera dans notre pays un véritable traitement de la question noire».

Zoom : «Les Black british se situent dans un entre-deux»

Et quid du traitement de l’histoire des Noirs au Royaume-Uni? « En comparaison avec la France et les États-Unis, on peut dire que la configuration britannique  se situe dans un entre deux », répond Harry Goulborne, professeur de sociologie à London South Bank University. Point commun avec l’Hexagone, l’Angleterre est dépourvue de « Black Studies Departments » dans ses universités. « Seuls quelques cours, plus dédiés à l’Afrique noire qu’aux Black British, sont enseignés ça et là, au London Metropolitan University ou encore à l’université d’Oxford via son Centre d’études de l’Afrique de l’Ouest». Toutefois, comme aux États-Unis, l’Angleterre dispose de centres d’archives dédiés à 100 % à l’histoire des Noirs du pays. A l’instar du « Black cultural archives » ou encore de l’institut George Padmore, tous deux basés à Londres. La littérature noire se veut également très dynamique à Londres avec la présence de maisons d’édition réunies au sein de l’IBP (Independent Black Publishers). « Parmi, celles-ci, le Bogle L’Ouverture, lancé en 1968 par Jessica and Eric Huntley a largement contribué à la formation de la communauté noire à Londres ».  Autant d’éléments qui illustrent la vitalité associative des « Black British ». « Contrairement aux Noirs de France, les Noirs d’outre-manche sont bien plus présents dans le débat public national ».

Viva Cuba ?

Si Cuba donne l’image d’une nation démunie, aspirée par plusieurs décennies de communisme, le pays reste toutefois porté par sa musique unique et sa culture atypique. Une magie cubaine qui s’opère également à travers la diversité exceptionnelle de sa population. Reportage dans une société qui a su transcender les différences ethniques, mais pas les inégalités sociales.

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« Hola amigos, bienvenue dans le pays le plus sûr du monde! ». Voilà comment Sabina, une jeune cubaine, essaie d’engager la conversation avec deux touristes français déambulant dans une rue animée de La Havane. Une démarche à première vue amicale, bien qu’elle vise un objectif plus pragmatique : emmener le jeune couple dans un bar pas très loin, histoire de toucher quelques commissions sur les boissons qu’ils savoureront en sa compagnie.

A l’instar de cette rabatteuse, bon nombre de cubains profite aujourd’hui de ces combines pour arrondir leurs fins de mois. «Sans les petits business générés par le tourisme, nous ne pourrions pas nous en sortir, reconnaît, pour sa part, Roger, un cubain qui travaille officiellement à la gare de la Havane, car il constitue l’une de nos premières rentrées d’argent ». Et pour cause: chaque année, Cuba reçoit pas moins de deux millions de visiteurs. C’est dire la manne financière que représente un tel marché pour un peuple qui vit toujours sous le joug de l’embargo américain.

Cuba, un pays développé ?

Si l’image carte postale du dernier bastion communiste d’Amérique a toujours de quoi séduire les touristes : siroter des mojitos au soleil, danser la salsa, se baigner dans la mer turquoise…, elle n’en cache pas moins une réalité des plus sombre. « A Cuba, on ne vit pas, on survit seulement, c’est la débrouille continuelle »,renchérit tristement Roger. Et c’est bien là tout le paradoxe de l’île:  bien qu’elle caracole à la 52ème place des pays les plus développés de la planète (niveau similaire à l’Argentine ou la Bulgarie, selon le classement IDH de 2009), la population, elle, ne s’est jamais sentie aussi démunie.

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En témoigne les tickets de rationnement et taxes multiples auxquels la population est encore soumise. Ainsirappelons que les producteurs de cigares sont obligés de revendre la majeure partie de leur production à bas prix à l’État. Le gouvernement mène également la vie dure aux détenteurs de « Casa particular », habitations cubaines habilitées à loger les touristes. Ainsi, pour chaque chambre louée, ils doivent payer des centaines de dollars de taxes par mois aux autorités cubaines.

Des inégalités flagrantes

Autre difficulté, pour le moins surprenante, qui pèse sur la population, et in fine, la divise : l’usage au quotidien de deux monnaies. Celle dite « convertible » ou CUC, dédiée aux touristes et aux Cubains riches, et le peso, réservé aux Cubains les plus pauvres. Un système pervers engendrant une économie à deux vitesses, et donc des inégalités de taille que la révolution cubaine était pourtant censée faire disparaître. Résultat: alors que certains Cubains ayant accès au convertible, arborent aujourd’hui les plus beaux vêtements, d’autres en sont réduits à harceler les touristes pour un simple t-shirt ou déodorant.

Cette contradiction flagrante avec l’idéologie dominante ne doit pourtant pas éclipser la survivance d’un système communiste toujours bien en place. Et il se traduit, par exemple, par un système, à minima, de redistribution des richesses assurant un certain niveau de vie à l’ensemble de la population. Ainsi, tous les Cubains disposent aujourd’hui encore d’un vrai accès à l’éducation, couplé d’un système de santé à faire pâlir bon nombre de pays sud-américains.

Un système liberticide

« Certes, on ne vit pas dans la misère içi, mais on n’a aucun avenir, aucune perspective», nuance Felipe Junior, gardien d’un jardin public à la Havane. Si ce dernier parle couramment trois langues (espagnol, anglais et allemand) et possède chez lui la plupart des équipements modernes (téléviseur, micro ondes…), il déclare pourtant lui manquer l’essentiel: la liberté. « Beaucoup de gens disent que Cuba est le pays le plus sûr d’Amérique Latine. Mais quoi de plus normal avec tous ces policiers postés partout dans les rues? Officiellement, ils disent « protéger » les touristes. Mais en vrai, c’est pour nous surveiller, afin que personne ne raconte ce qui se passe içi », détaille ce dernier laconiquement, en citant comme premier moyen de contrôle de la population, les fameux « Comités de défense de la Révolution ».

Implantés un peu partout dans les villes cubaines, ils ont pour mission de lutter coûte que coûte contre les opposants potentiels au régime castriste. Et notamment tous ceux qui osent ouvertement critiquer les messages de propagande à l’effigie du Che ou de Fidel, visibles dans les rues et sur les autoroutes. « Depuis la révolution de 1959, on en est toujours au même point », déplore Felipe Junior, qui rêve un jour de pouvoir quitter le pays. Et d’ajouter: « A Cuba, nos seuls liens sont avec le Vénézuela. Mais eux là bas sont libres, alors que nous, toujours pas ».

L’image d’une société 100 % diversifiée

On l’aura compris, Cuba donne encore largement l’image d’un pays exsangue dont la vie semble avoir été aspirée par plusieurs décennies de politique austère. Pourtant, tout n’est pas noir sur l’île, comme aiment à le répéter nombre de ses habitants… Tant cette nation dynamique semble encore boostée par sa musique et sa culture atypique. En effet, au delà d’une histoire révolutionnaire qui a marqué les consciences, la magie cubaine s’opère largement à travers la diversité exceptionnelle de sa population, héritage de la société créole née de la colonisation espagnole et de l »esclavage d’africains. Si, le dernier recensement effectué en 2002 sur l’ile, a dénombré 24 % de métis, 65 % de blancs, 10 % de noirs et 1 % de chinois, vivant à Cuba, c’est  toutefois l’image d’une société  100 % mélangée et non communautarisée, qui s’est imposée. Et ce grâce à l’émergence d’une culture afro-cubaine originale, devenue un véritable ciment social et identitaire entre les différentes « ethnies ».

« Mais ça n’a pas toujours été le cas. Du temps de Batista, les trois sociétés, blanche, métisse et noire, vivaient totalement séparées, rappelle Mireya, une métisse cubaine, professeur de salsa à ses heures à Trinidad. Pire, un racisme institutionnalisé était exercé à l’encontre des descendants d’esclaves. Mais depuis la révolution, les Cubains sont désormais plus égaux. Ainsi, les préjugés ont globalement disparu, excepté parmi les vieilles générations ». Une équité raciale toutefois loin d’être parfaite. En effet, rappelons que parmi les grandes figures révolutionnaires, les noirs et les métis n’étaient qu’une poignée. Et parmi la grande majorité des exilés cubains installés aujourd’hui en Floride, en Espagne, etc., les noirs restent peu nombreux. Enfin, si les villes cubaines ne connaissent pas aujourd’hui les phénomènes des gangs, les noirs et métis vivent encore dans les quartiers les plus populaires. Largement évocateur, ce constat ne suffit pourtant pas à faire déchanter les derniers défenseurs du miracle cubain, toujours convaincus par « l’exceptionnalité » de leur pays. Comme Lester, un barman qui travaille à Rémédios, une bourgade près de Santa Clara: « A Cuba, il n’y a ni Noirs, ni Blancs, ni riches, ni pauvres. On est tous égaux, tous Cubains, et fiers de l’être».