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L’enseignement des faits religieux, clé du vivre ensemble

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Les tragiques événements de janvier et novembre 2015 ont remis la question sur le tapis : faut-il imposer l’enseignement des faits religieux à l’école pour couper court aux préjugés racistes et dérives sectaires ? Une hérésie, selon les tenants d’une laïcité dogmatique. Loin des querelles idéologiques, quelques initiatives émergent sur le terrain.

fait-religieux

Les animateurs rappellent les règles du jeu : «Si vous trouvez la réponse, vous ferez gagner trois points à à votre équipe. Premier indice : c’est une ville importante pour les chrétiens. Elle est en Italie». Les enfants notent illico sur leurs cahiers, se concertent, puis lèvent fébrilement la main pour répondre. La scène se déroule à l’école Maurice d’Ocagne, dans le 14e arrondissement de Paris. Des élèves de CE2 jouent à l’Arbre à Défis, un jeu conçu par l’association Enquête comme une initiation ludique au fait religieux et à la laïcité. Une démarche qui n’a rien d’anodin tant elle soulève un débat remis à l’ordre du jour de nos décideurs politiques depuis les attentats de janvier et novembre 2015 : faut-il favoriser une éducation laïque aux faits religieux ? Avancé comme une nécessité par le gouvernement qui a multiplié les annonces en la matière (voir encadré), le déploiement d’un tel enseignement n’est pas une affaire neuve. Il constitue depuis plusieurs années le cheval de bataille de quelques associations. Comme Enquête, qui travaille depuis 2010 à la création d’outils éducatifs «permettant aux enfants d’appréhender la question des religions et des origines sur un mode apaisé, dans un environnement qui ne l’est pas toujours», développe Marine Quenin, déléguée générale de l’association.

Rien d’étonnant à ce que le multiculturel XIXème arrondissement constitue l’un des terrains de prédilection de la structure. Elle y organise un atelier pour des élèves de primaire dans un centre social, rue de Crimée. «Au départ, il fallait gérer quelques résistances et amalgames de la part des enfants, relate Coline Pelissier, animatrice de l’atelier. Grâce au dialogue, j’ai fini par les convaincre.» Ressenti identique chez Lola Petit, doctorante à l’EPHE, École pratique des hautes études, en charge d’une thèse sur l’enseignement des faits religieux et de la laïcité en partenariat avec Enquête. «Sur le terrain, on voit qu’il faut déconstruire pas mal d’idées reçues, notamment cette logique du nous contre eux parfois très ancrée», constate la chercheuse qui anime un atelier expérimental avec cinq adolescentes de quatrième, du quartier de Belleville. Elles y réalisent un travail de recherche sur la thématique de leur choix : Pourquoi existe-t-il des jours fériés chrétiens dans la France laïque ? Deux participantes, Imenne et Djenneba, racontent leur expérience : «On trouvait injuste qu’il n’y ait pas de jours fériés venus des autres croyances. Ca nous permet de mieux connaître l’histoire de France et des autres religions. Et de voir des points communs avec l’islam, notre religion, celle qu’on connaît le mieux». 

Mais, en dépit d’un fort contexte islamophobe, ces ateliers seraient-ils uniquement voués à l’éducation et la sensibilisation de jeunes musulmans des quartiers populaires ? Voila une question que l’on doit se poser, tant la ghettoïsation d’un tel enseignement risquerait de dévoyer la vocation même de la démarche, à savoir, couper court au préjugés racistes. Si on laisse penser, après les attentats de Paris, que seuls les musulmans ont des difficultés à appréhender le pluralisme, ne crée-t-on pas, in fine, plus de stigmatisation encore, dans une France gangrenée par la montée de l’extrême droite ? «C’est loin d’être notre objectif, commente la déléguée générale d’Enquête, qui milite précisément pour désenclaver cet enseignement. Oui la promotion de la mixité devrait concerner tout le monde. Toutefois, nous ne sommes pour l’heure majoritairement financés que pour agir dans les quartiers politique de la Ville où résident des populations souvent de confession musulmane». Ainsi, sur les quinze ateliers dispensés par Enquête, quelques uns seulement se déroulent dans des quartiers majoritairement «blancs».

Alors comment combler un tel hiatus ? «Pour démocratiser cet enseignement, la gageure serait de l’imposer dans toutes les écoles et non plus le réserver, comme aujourd’hui, à un cadre péri ou extra scolaire», répond Marine Quenin. Ce qui n’est pas une mince affaire ! Surtout dans un pays qui commence tout juste à prendre conscience de l’enjeu d’un tel chantier éducatif. On l’aura compris, le débat porte moins sur la légitimité de cet enseignement, malgré quelques levées de boucliers, que sur son contenu véritable (voir encadré) ainsi que son mode de déploiement au sein de l’école : faire participer les seuls établissements volontaires ?

Autre question phare : faut-il faire de cet enseignement une matière à part ou, au contraire, le connecter à d’autres disciplines (français, histoire…) pour qu’il soit plus parlant aux élèves ? «Pour l’heure, l’importance accordée aux faits religieux dans les programmes reste limitée avec un manque de cohérence et de continuité d’une année sur l’autre», constate Philippe Gaudin, agrégé de philosophie, et responsable de formation à l’Institut européen des sciences des religions. De quoi faire réagir Michel Lussault. Pour le conseiller supérieur des programmes, un tel enseignement existe déjà : «Les faits sont inculqués, notamment au collège, dans le cadre des cours d’histoire, de français ou d’art». Un constat nuancé par Philippe Gaudin : «Cet enseignement reste fragmenté, particulièrement en histoire, à l’occasion de leçons sur la naissance des grands monothéismes, contrairement à d’autres pays européens plus enclins à traiter de telles questions au sein d’une discipline spécifique ayant une dimension anthropologique ou éthique». La cause ? L’histoire même de l’école française, celle de Jules Ferry «qui s’est construite sur une séparation stricte avec la religion. De quoi générer, aujourd’hui encore, une méfiance d’une part de la classe politique et du corps enseignant à l’égard d’une véritable éducation -même- laïque au fait religieux», déplore ce dernier, rappelant que la laïcité n’interdit en rien un tel apprentissage.

Autre élément clé du débat : faut-il restreindre cet enseignement au collège et lycée ou l’intégrer dès l’école primaire comme le préconise Enquête ? «Oui, il faut l’initier dès l’âge de sept ans environ, confirme Marine Quenin, quand les enfants ont encore plus de questions que de certitudes. À la préadolescence, période d’affirmation, il est déjà trop tard». Certains établissements ont pris à bras le corps un tel chantier à l’instar de l’école élémentaire du 17 rue de Tanger (XIXème arrondissement) qui initie aux faits religieux et à la laïcité dès le… CP ! Dans la classe d’Aurélien Brendel, professeur des écoles impliqué dans la démarche, les enfants de six/sept ans ont bénéficié début 2015 d’un atelier hebdomadaire mêlant séances de lecture, analyse d’œuvres d’art et discussions philosophiques sur les récits de création grecs, égyptiens, sans oublier ceux de la Bible et du Coran. «Exit le cours magistral, c’est un moment d’échanges où les élèves -assis en rond- peuvent interagir librement et développer leur esprit critique sur un sujet aussi passionnel et intime que les croyances religieuses», commente le professeur des écoles, rappelant que ce projet l’a aussi aidé à se remettre en question. «En tant qu’athée, j’ai développé un tel discours critique vis-à-vis des religions que j’ai fini par associer laïcité à rejet du religieux. Une analyse erronée ! Aujourd’hui, j’ai appris à me sentir légitime pour aborder ce sujet en classe».

Pour que les enseignants dépassent leurs craintes et a priori face à un enseignement si complexe, encore faut-il les accompagner sur le terrain ! Un appui essentiel dont a pu profiter Aurélien Brendel, au travers d’outils pédagogiques élaborés par le directeur de l’école primaire, Laurent Klein, initiateur du projet. «Les profs ont besoin d’être formés à ces sujets très tabous, dont ils n’oseront pas s’emparer naturellement alors qu’il constitue, pourtant, une clé du vivre ensemble», rappelle le directeur qui, depuis plusieurs années, bataille aux côtés de l’inspectrice de la circonscription 19D, Mariannick Dubois Lazzarotto, pour impulser cette prise de conscience au sein du corps enseignant. À Paris, elle a été la première inspectrice de l’Éducation Nationale à proposer des modules sur l’enseignement laïc des faits religieux dans la formation officielle des instituteurs et des professeurs d’école. Plus encore après les attentats de janvier, elle a organisé avec les moyens du bord une formation en urgence. «J’ai convoqué les directeurs et enseignants de ma circonscription pour leur rappeler avec force la nécessité de s’atteler à cet enseignement qui intéresse les enfants, mais fait encore trop peur aux adultes». Sans doute un premier pas vers une laïcité plus inclusive…

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Written by MinoriTerres

décembre 31, 2016 at 12:28