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Le blog des minorités et des appartenances ethniques

Archive for octobre 2012

Arméniens, grecs, kurdes ou la difficile « question turque »

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Comme bon nombre d’Etats orientaux, la Turquie, en tant que nation, s’est constituée sur fond de nettoyage ethnique et religieux. Et ce, à l’encontre de ses minorités, qu’elles soient chrétiennes ou kurdes. Alors que l’oubli et le rejet de tout travail de mémoire caractérisent encore la société turque actuelle, comment mettre fin à ce système fondé sur le négationnisme ? Réponses.

S’il y a bien un pays musulman qui semble assumer sans complexe son héritage chrétien, c’est sans aucun doute la Turquie. Il suffit de se rendre dans ce pays singulier à cheval entre l’Europe et l’Asie pour constater l’ampleur du patrimoine « orthodoxe » (et volontairement bien conservé) de cette nation musulmane. Rien qu’à Istanbul, quelques centaines d’églises orientales, les plus anciennes du monde, coexistent encore avec les innombrables mosquées ottomanes de la cité. La cathédrale Sainte Sophie, visitée par environ trois millions de touristes par an, représente à elle seule le meilleur reliquat de l’empire Byzantin (empire romain d’orient) qui a subsisté pendant presque mille ans dans la région (jusqu’à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453).

Intérieur de la cathédrale Sainte Sophie. Les sourates en arabe à côté d'une représentation de Marie et Jésus témoignent de la singularité de cette ancienne église devenue mosquée à partir du 15ème siècle.

Intérieur de la cathédrale Sainte Sophie. Les sourates en arabe à côté d’une représentation de Marie et Jésus témoignent de la singularité de cette ancienne église devenue mosquée à partir du 15ème siècle.

Homogénéisation de la société

Si l’héritage chrétien de la Turquie est plus que jamais valorisé par les autorités, quid de la politique du gouvernement vis-à-vis des communautés non musulmanes du pays? Voilà une problématique autrement plus complexe, tant la question des minorités, notamment chrétiennes, reste encore un sujet sensible en Turquie. Et pour cause: comme le souligne le journaliste Ali Bayramoglu sur le site turc d’information Yeni Safak, « Chez nous, en Orient, la formation de bon nombre d’Etats-nations s’est faite sur fond de nettoyage ethnique et religieux, et d’homogénéisation de la société. Les Etats issus de ce processus perpétuent d’ailleurs un système fondé sur une politique négationniste, sur l’oubli et le rejet de tout travail de mémoire».

Le collège orthodoxe Phanar situé dans Balat, l’un des anciens quartiers grecs d’Istanbul témoigne d’une présence chrétienne désormais oubliée.

Une déclaration coup de poing qui en dit long sur les parts d’ombres entachant encore l’histoire de la Turquie moderne. En effet, les conditions même de création de la république turque en 1923 (traité de Lausanne) sur les décombres de l’empire Ottoman suscitent toujours moult débats, « tant le pays s’est institué à l’encontre de près de la moitié de sa population qui n’était guère turque », raconte la journaliste Sophie Shihab dans un article paru dans l’Atlas des Civilisations (édition 2012). Et pour cause : qu’il s’agisse des Arméniens, Juifs ou Grecs orthodoxes (les trois groupes minoritaires mentionnés par la République turque de Mustafa Kemal), sans oublier les Kurdes, les Alévis, les Syriaques… : toutes ces populations furent alors persécutées ou contraintes à l’exil tout au long de la période dite « républicaine » en Turquie (années 20 et 30).

Massacres de Kurdes alévis

Vue sur l’une des synagogues de Karakoy, un des quartiers d’Istanbul où d’importantes communautés juives s’épanouirent par le passé.

Certes, si le territoire turc reste encore une mosaïque ethnique (60 000 Arméniens, 25 000 Juifs, 25 000 assyro-chaldéens, 2 500 Grecs orthodoxes, etc. y vivent), comment faire l’impasse sur les terribles évènements ayant succédé à la création la république : expulsion des Juifs de Thrace (partie européenne de la Turquie) en 1934, massacres des Kurdes alévis commis par l’armée turque en 1937-1938 dans la région du Dersim, pogroms de 1955 visant les Grecs, les Arméniens et les Juifs d’Istanbul, spoliation des biens des Grecs en 1963, etc. ?

Autant de violences qui font largement écho aux terribles épurations ethniques menées à leur paroxysme, lors de la période pré-républicaine, contre les Arméniens, dont le génocide de 1915 à 1923 constitue le point culminant. Une catastrophe encore taboue et niée en Turquie, tant elle impacte sur la conscience et l’identité nationale turque. Plus encore, « elle remet en question les fondements même de la république moderne », commentait alors Anna Zeytinjolglu, co sénariste du film « Le fils du marchand d’olives », lors de l’émission « Parlez moi d’ailleurs » diffusée le 3 mai sur la chaîne LCP.

Pluralité des opinions

Les églises rupestres de Göreme (Cappadoce), taillées dans la roche autour du Xème siècle, abritent de magnifiques fresques. Elles furent longtemps un lieu de pèlerinage pour les Grecs et les Arméniens qui vivaient à proximité.

Si le déni d’un tel génocide est largement diffus dans la société turque, il n’empêche toutefois pas les prises de position individuelles plus « discordantes ». Comme celle du chroniqueur Ali Bayramoglu, l’un des quatre intellectuels à avoir lancé, le 15 décembre 2011 sur Internet, une pétition d’excuses aux victimes des massacres de 1915, soutenue à ce jour par plus de 25 000 personnes. C’est dire si les courants anti-négationnistes sont loin d’être inexistant en Turquie. Il suffit de se rappeler la vague d’indignation qu’avait suscité au sein d’une partie de l’opinion publique, l’assassinat en 2007 du célèbre journaliste arménien turc Hrant Dink (commandité selon son avocate Fethiye Cetin par le gouvernement turc lui-même) pour s’en rendre compte.

Cette pluralité des opinions ne doit toutefois pas éclipser une autre réalité : la prévalence d’un nationalisme turc très fort, entretenu par l’AKP, parti de la justice et du développement aujourd’hui au pouvoir, dont les relents anti-arméniens restent vivaces. Preuve de ce nationalisme ambiant : l‘organisation en février dernier d’une manifestation contre le massacre d’Azeirbadjanais par des Arméniens à Istanbul (en référence au conflit au Haut Karabagh). Une foule de 20 000 personnes brandissant des drapeaux turcs et azerbaïdjanais, venue à l’appel d’associations d’amitié entre les deux pays turcophones et de partis d’extrême droite ou islamistes, s’était alors réunie sur la Place Taksim, aux cris de «Stop à l’agression arménienne».

Un seul tabou : le génocide arménien

Ici à Kayakoy (où trônent les vestiges d’un village grec) et partout ailleurs en Turquie où vivèrent des non-musulmans, les traces d’un passé chrétien subsiste.

Une manifestation lors de laquelle la France, qui venait de voter la loi pénalisant la négation du génocide arménien, fut également conspuée. En effet, cette loi qui sanctionne d’un an de prison et 45.000 euros d’amende la négation de tous les génocides reconnus par la France, dont celui des Arméniens, suscite aujourd’hui encore l’ire de la Turquie. Son président n’avait pas alors hésité à la qualifier de « raciste ». Sans oublier les critiques unanimes de la presse turque. Même de la part des journaux hostiles à l’AKP : « La classe politique française n’a pas compris qu’en adoptant ce texte, elle ne contribue pas à éclairer l’histoire mais qu’elle retarde au contraire ce processus et nourrit les discours de haine. Alors qu’elle essaie de dépasser ce traumatisme hérité de son histoire, la société turque va, dans ce contexte, connaître une régression. De ce point de vue, on peut dire que la classe politique française a fait du mal à la société turque et qu’en plus, en retardant le processus de rapprochement entre Turcs et Arméniens, elle a aussi fait du mal aux Arméniens », a alors dénoncé Okay Gönensin, éditorialiste libéral dans le quotidien Vatan.

Dans ces conditions, difficile d’imaginer, à court terme, l’émergence d’une nouvelle Turquie débarrassée de tout négationnisme. Pourtant certains observateurs, plus optimistes, veulent y croire. A l’instar d’Ali Bayramoglu qui voit dans les excuses faites fin 2011 par le Premier ministre Erdogan aux Kurdes alévis pour le massacre commis en 1937 « un espoir pour les Arméniens et aux minorités spoliées de voir leur droits reconnus ». Espérons qu’il dise vrai…

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