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La France, en situation post-coloniale ?

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L’ancien statut « d’indigène » des populations noires et arabes durant la colonisation influence largement les clichés racistes dont elles sont aujourd’hui victimes en France. Toutefois, des facteurs plus antérieurs conditionnent également l’existence de tels préjugés. Une réflexion qui fut l’objet d’un colloque de deux jours, organisé à Paris fin 2011.

article paru sur le site Respect Mag

Comme à l’époque coloniale, la femme orientale est aujourd’hui encore présentée comme inférieure et soumise, potentiellement battue, mariée de force ou contrainte à porter le voile

Ignorants, paresseux, voleurs : Les clichés racistes à l’encontre de certaines minorités françaises, seraient-ils le pur produit de l’expérience coloniale hexagonale ? Tel est le sujet, pour le moins complexe, sur lequel ont débattu les intervenants aux tables rondes organisées par le « Pari(s) du Vivre-Ensemble », fin 2011, sur le thème: La France en situation postcoloniale? Un événement qui s’est tenu à l’occasion de la sortie en librairie d’un dossier de recherche éponyme paru dans la revue Mouvements et coordonné par Esther Benbassa, directrice d’études à l’EPHE (Ecole pratique des hautes études) et organisatrice de ces deux journées de conférence.

Pour Nicolas Bancel, professeur à l’Université Strasbourg II Marc Bloch, « les préjugés des colons français à l’encontre des populations « indigènes » n’ont certainement pas disparu subitement après la décolonisation. D’où une possible réactivation de cet imaginaire colonial aujourd’hui en France ». Des reliquats qui se traduiraient, entre autres, par la survivance du mythe victimaire de la femme arabe ou musulmane, tour à tour prisonnière dans son harem puis de son voile. « L’ultra médiatisation en France de Sakineh Mohammadi Ashtiani, cette iranienne condamnée à mort pour adultère, en constitue un exemple flagrant, lance Azadeh Kian, professeure de sociologie et responsable du Centre d’Enseignement, de Documentation et de Recherches pour les Études Féministes (Université Paris 7-Diderot), car elle représente le personnage souhaité de la victime musulmane passive, à sauver du carcan d’une société jugée arriérée. Et ce, a contrario de toutes les prisonnières politiques iraniennes luttant activement pour leur liberté, passées sous silence dans les médias occidentaux».

Une opinion largement partagée par Salima Amari, doctorante, chargée de cours à l’université Paris 8 : « Comme à l’époque coloniale, la femme orientale est aujourd’hui encore présentée comme inférieure et soumise, potentiellement battue, mariée de force ou contrainte à porter le voile. Une vision tellement monolithique et paternaliste des musulmanes assujetties au pouvoir masculin qu’il est impensable d’imaginer que certaines d’entre elles, même voilées, puissent par exemple être homosexuelles ». Des stéréotypes coloniaux également perceptibles dans les discours actuels de certaines féministes françaises. « Ainsi, pour nombre d’entre elles, la femme musulmane doit être émancipée malgré elle. D’où leur soutien inconditionnel à la loi récente sur l’abrogation du niqab», déplore Esther Benbassa, en condamnant la pétition lancée en décembre 2003 par le magazine Elle pour soutenir une telle interdiction.

Remise au goût du jour, la traditionnelle « mission civilisatrice » de la France, largement empreinte d’idéologie coloniale, semble donc constituer le point de départ d’un racisme typiquement hexagonal. Une théorie nuancée toutefois par certains chercheurs à l’instar de Sylvie Thénault, chargée de recherche au Centre d’histoire sociale du XXe siècle. En effet, cette dernière souhaite mettre en garde contre une lecture simpliste d’un tel processus, en pointant notamment du doigt l’amalgame fait entre généralisation des CRA (Centres de rétention administratifs) et les pratiques d’internement colonial en Algérie. Selon elle, ces centres seraient davantage le fruit d’une politique française plus ancienne d’enfermement des « indésirables » (prostituées, vagabonds, etc.). « Certes, l’étude des traces post coloniales dans notre société constitue une démarche légitime et pertinente, d’autant qu’elle intervient en réponse à une absence totale de réflexion en France sur les effets du colonialisme, note la chercheuse, Toutefois, gare à ne pas noyer la question complexe et actuelle des racismes dans le seul post colonialisme, car il existe un panel de manifestations violentes, nationalistes et xénophobes dans notre pays qui dépasse ce strict cadre».

Exemple probant : le fameux discours de Grenoble survenu en plein été 2010, durant lequel Nicolas Sarkozy s’en est ouvertement pris aux Roms. « Le phénomène de tsiganophobie comme celui de l’antisémitisme montrent que le racisme en France n’est pas aujourd’hui exclusivement dirigé contre les seules ex-populations coloniales, même si ces dernières y sont souvent le plus exposées aujourd’hui. D’où la pertinence de déconstruire cette idée de continuité parfaite entre la période coloniale et notre société actuelle», indique Vincent Geisser, chargé de recherche à l’Institut français du Proche-Orient, en citant pour autre exemple les propos récents du premier ministre François Fillon sur le manque d’acculturation aux valeurs françaises d’Eva Joly, candidate écologiste à l’élection présidentielle, d’origine norvégienne. « Toutes ces déclarations sont le fruit d’un processus typiquement xénophobe de construction d’un autre, considéré comme impur, qu’il soit juif, tsigane ou musulman, analyse Vincent Geisser, Et elles relèvent davantage d’un soubassement ethnique de l’universalisme français. Autrement dit d’un rapport très spécifique, à la fois mythique et imaginaire, à l’identité française largement antérieur aux temps coloniaux». Un racisme « à la française » bien plus structurel qui logerait finalement tous les minorités à la même enseigne. De quoi donner à réfléchir…

 Charles Cohen

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Written by MinoriTerres

janvier 28, 2012 à 1:25

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