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Bosnie-Herzégovine: une guerre intercommunautaire toujours d’actualité

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Les Balkans seraient-ils encore une poudrière? Il suffit d’aller en Bosnie-Herzégovine pour en être convaincu. Divisé en deux entités nationales distinctes, ce pays fantoche, unique en Europe, héberge trois communautés, croate, serbe et musulmane, qui après s’être entretuées il y a quinze ans, se regardent aujourd’hui en chien de faïence.

"N'oublie pas 93". Inscription laissée sur une pierre à Mostar en souvenir d'une guerre qui marque encore tous les esprits.

Des grands buildings défoncés et criblés de balles. Quelques cimetières où reposent des enfants et adolescents. Puis derrière, une mosquée blanche où trône un minaret de plusieurs mètres. A l’entrée, un homme barbu, coiffé d’un keffieh, attend. Alors que l’envoûtant appel à la prière retentit, des jeunes femmes arborant des voiles colorées surgissent. Lentement, elles se dirigent vers l’édifice.

Ségrégation géographique

Si ce décor surréaliste évoque la Palestine ou l’Irak, il se situe pourtant en plein coeur de l’Europe, à Mostar, en Bosnie-Herzégovine. Une ville en pleine reconstruction qui porte encore les traces d’une guerre révolue depuis plus de quinze ans. Mais au delà de cette architecture dévastée, c’est tous les habitants de la ville qui portent les cicatrices de ce douloureux passé. « Ici les musulmans et les croates ont très peu de contacts, ils vivent chacun d’un côté différent de la ville », lance un jeune bosniaque de confession islamique, déambulant à travers les rues. Car en effet, depuis les accords de Dayton, qui marquent la fin de la guerre, la ville de Mostar est littéralement coupée en deux : d’un côté Mostar-Est, la vieille ville, où réside la communauté musulmane, et de l’autre, Mostar-Ouest, bien plus peuplée et dynamique où se concentrent les croates, majoritairement catholiques. Séparés par une ligne invisible, chaque population regarde l’autre en chien de faïence.

 

Alors que la guerre s'est terminée il y a quinze ans, nombre de buildings en Bosnie n'ont toujours pas été reconstruits.

Une configuration complexe et tendue qui reflète l’imbroglio politique propre à l’ensemble de la Bosnie-Herzégovine. En effet, si le pays a conservé ses frontières extérieures à l’issue de la guerre, il reste divisé en deux « nations » bénéficiant d’une large autonomie : la Fédération croato musulmane et la République Srpska (serbe). Chaque entité dispose ainsi de son propre gouvernement, armée, système éducatif. Mais même au sein de chaque entité, les tensions persistent puisqu’à Mostar, par exemple, ville de la fédération croato-musulmane, les divisions entre musulmans et croates restent flagrantes.

 

Dans le quartier musulman de Mostar, les habitations portent encore des impacts de balles.

Configuration similaire à Sarajevo, ville d’adoption des musulmans de Bosnie, où les relations entre les communautés sont loin d’être au beau fixe. Mais comment cohabiter en paix dans un tel endroit lorsqu’on y  a vécu, le comble de l’horreur ? Car en effet, rappelons que  la capitale bosniaque a été le théâtre du plus long siège de l’histoire de la guerre moderne. Orchestré par les paramilitaires serbes, il s’est étalé sur quatre ans (de 1992à 1996) et a causé la mort de 11 000 personnes.

Un pays au bord de l’explosion

Pire, comment oublier le massacre de Srebrenica, village bosniaque où ont été exterminés plus de 8 000 musulmans par l’armée de la république serbe de Bosnie? Un massacre qui sera d’ailleurs qualifié en 2004 de génocide par la Cour Pénale International pour l’ex Yougoslavie.

 

"N'oublie pas Sebrenica". Message écrit dans de nombreuses rues de Sarajevo en hommage aux 8 000 musulmans exterminés par les serbes en juillet 1995.

Si la guerre en ex Yougoslavie, vieille d’à peine quinze ans, marque donc plus que jamais les esprits, certains signes de réconciliation émergent toutefois entre les communautés. Comme le vote en mars 2010 par le Parlement serbe d’une résolution condamnant le massacre de Srebrenica. Une action riche en symboles qui s’inscrit aussi dans une démarche stratégique pour Belgrade: booster son processus d’intégration à l’Union européenne. En effet, via cette reconnaissance, la Serbie se range du côté des pays balkaniques « bons élèves » à l’instar de la Croatie, qui devrait également rejoindre l’Union européenne en 2010. Et ce, alors que la Bosnie, pays fantoche au bord de l’explosion, reste à la dérive. D’autant que la proclamation unilatérale d’indépendance du Kosovo, autre entité musulmane de la région, en 2008, constitue un risque de déstabilisation du pays plus grand encore.

L’échec des accords de Dayton

Alors dans ces conditions, comment espérer que la Bosnie intègre un jour le cercle tant convoité des « grandes nations européennes? Ses chances d’intégration, même dans les dix prochaines années, restent quasi nulles. Pourtant, c’est l’Union européenne elle même (aidée des États Unis) qui est à l’initiative des désastreux accords de Dayton, symboles de l’échec de l’Etat bosniaque. Tendre la main vers ce pays constituerait donc un juste retour aux choses. Plus encore, cela prouverait que cette Europe résolument chrétienne est prête à intégrer en son sein l’une des seules nations majoritairement musulmanes du continent.

 

Vue sur l'entrée de la mosquée de Sarajevo, située en plein coeur du quartier Ottoman de la ville.

Zoom : Qui sont les musulmans de Bosnie ?

Stigmatisés par les médias et une partie de la classe politique européenne, les musulmans d’Europe présente la particularité d’être une minorité postcoloniale. Si leur présence est la conséquence de flux migratoires en provenance des anciens empires coloniaux d’Asie et d’Afrique, elle ne doit pas éclipsée l’existance d’une communauté de confession islamique tout à fait différente et d’origine 100 % européenne: les musulmans de Bosnie, appelés communément les bosniaques.

 

Jeunes femmes musulmanes déambulant dans les rues commercantes de Sarajevo.

Anciens chrétiens bogomiles (mouvement hétérodoxe né en Bulgarie au 10ème sicècle), ces slaves de culture et d’histoire se sont convertis à l’islam sunnite dès le 15ème siècle, alors que les Ottomans régnaient en maître sur les Balkans. Toutefois, la conversion à cette religion n’a jamais été obligatoire même si moult avantages étaient offerts aux convertis: droit de propriété, de vote… Assez pratiquants, les Bosniaques restent majoritairement très influencés par la culture européenne. Leur islam n’est donc en rien comparable à celui du moyen orient. Leur pratique n’est généralement pas rigoriste et le port du voile n’a jamais été soutenu. Seuls la non consommation de porc et le ramadan sont suivis.
Un islam à la fois modéré et tolérant qui a survécu à plusieurs siècles de tourmente dans les Balkans: déclin de l’empire ottoman, annexion de la Bosnie-Herzégovine à l’empire Austro Hongrois, première puis seconde guerre mondiale. 1945 marque la création de la République Fédérale socialiste de Yougoslavie, dirigée par Tito. Celle-ci regroupe six républiques : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, le Monténégro, la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine. Une configuration qui officialise la présence des musulmans sur ce territoire. En effet, ces derniers sont reconnus en 1968 comme un peuple constitutif de la Bosnie. Une date fatidique qui voit la reconnaissance d’une véritable nation musulmane, c’est à dire d’une identité bosno-musulmane au même titre que l’identité bosno-serbe et bosno-croate (les deux autres « peuples constitutifs » de la Bosnie et respectivement de confession orthodoxe et catholique). Si l’appartenance ethnique des musulmans de Bosnie se définit en fonction de leur religion, la création d’une « nationalité musulmane » au sein de la Yougoslavie n’implique pas nécessairement la pratique assidue de l’islam. Il s’agit avant tout d’une identité nationale. Si après la guerre, des tentatives de « purification » de l’islam bosniaque par des leaders  wahabistes d’Arabie Saoudite ont pu se développer (via le financement de mosquées traditionnalistes, des incitations au port du voile…), celles-ci ont globalement échoué. Certains bosniaques ont même ouvertement résisté à ces pressions en déclarant : « nous pratiquons l’islam depuis 500 ans, nous n’avons pas besoin qu’on nous l’apprenne! ».

 

Située en plein cœur des Balkans, la Bosnie est, avec le Kosovo, l'un des seuls pays d'Europe majoritairement musulman.

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Written by MinoriTerres

mai 19, 2010 à 7:23

2 Réponses

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  1. article très complet et vraiment intéressant, bravo!

    Acide

    juin 24, 2010 at 7:18

  2. L’article parvient en peu de lignes évoquer clairement la configuration de la Bosnie-Herzégovine. Je ne comprends pas le terme de « pays fantoche » concernant la Bosnie-Herzégovine ; il s’agit d’une des républiques de l’ancienne fédération Yougoslave disparue dans cette guerre civile. Elle est devenue un Etat indépendant à la suite de « l’éclatement de la Yougoslavie » au même titre que la Croatie, la Serbie… Avec des frontières recoupées par les nationalismes. D’ailleurs pour être précis, concernant les Bosniaques, il faudrait écrire Musulmans avec une majuscule, parce que c’était une nationalité de la fédération yougoslave comme les Serbes, les Croates… Difficile à comprendre en France, ces nationalités au sein d’un même Etat.
    Si on traduit du bosniaque, les habitants de Bosnie-Herzégovine sont des Bosniens. Eux-mêmes composés de minorités comme les Bosniaques (ou Musulmans), de Croates de Bosnie, Serbe de Bosnie… L’appartenance religieuse d’origine a servi à distinguer ces groupes de population d’ailleurs assez mélangés (mariages « mixtes ») ; ils ne sont guère plus pratiquants que les Français.
    Merci pour l’honnêteté de cet article.

    Yvan

    janvier 21, 2015 at 10:44


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